(navigation image)
Home American Libraries | Canadian Libraries | Universal Library | Community Texts | Project Gutenberg | Children's Library | Biodiversity Heritage Library | Additional Collections
Search: Advanced Search
Anonymous User (login or join us)
Upload
See other formats

Full text of "Petites misères de la vie humaine. Texte par Old Nick"



>aya 




* m *-- 



-"^^À?^.:"': 



\ 






'y'i^t'y r^y/:^. 



^^6' 



■y^^ ,_^^i'f^ 



.* V' f 







^<vVl 



^^ -^ 



./, 



- -<^ 



x^#l 



'/' . 



T-'' /< 



^•- .* V, 



tf^' 



PETITES MISÈRES 



DE 



LA VIE HUMAINE 




G Staal ciel 






(J. cJ. C3 \\.\N DVI lAJ: 

ÎJé le i5 Septembke i8o5 Mort le 17 Mars i8ii7 



Garnier frères. Edileurs 



alfi. 




GRANDVILLE 



'e.an 



Vns.ce le..cU.e Geraray^ 



PETITES MISÈRES 

DB 

LA VIE HUMAINE 

TEXTE 

PAR OLD X IGK , 

NOUVELLE ÉDITION 

Augmentée de nombreuses vignettes, têtes de pages, culs -de -lampe, etc. 



-<.^ ,, ,o 







PARIS 

GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS 

6, RCE DES SAINTS-PERES — P AL AIS-ROTA L, 215 







AU CRITIQUE 




ui que lu sois, — 
Grand Homme, — 
tu ne pourras, cer- 
tes, nous accuser 
de t' avoir ménagé 
la plus cruelle des 
~' Petites Misères de 
fè^ ta profession, — 
un livre où tu 
n'aurais rien à re- 
prendre. 
Mais il est d'au- 
tres infortunes qui te sont propres, et que tu te plain- 
drais à bon droit de voir oublier par nous. 



Il AU CRITIQUE. 

Entre autres : 

— Les sollicitations obséquieuses d'un auteur 
souriant qui, par avance, te demande compte de ton 
opinion ; — alors que cette opinion est de celles qu'on 
ne peut articuler poliment ; 

— Après un de tes assassinats à l'encre , les re- 
gards consternés de ta victime et l'appel qu'elle fait, 
— méconnaissant tes devoirs de juge littéraire, — à 
tes sentiments privés ; 

— Le dîner, où tu es assis incognito près d'un 
poëte maltraité dans ton dernier feuilleton, et l'é- 
tourdissante question qui t'arrive d'un bout de la 
table à l'autre, alors que, le dessert venu sans que 
rien l'eût décelé, lu le croyais hors d'atîaire : 

— Eh bien , M***, qui démolirons-nous lundi 
prochain? 

— Un énorme paquet que la Poste t'apporte, très- 
peu affranchi, des extrémités de l'Empire, et dans 
lequel tu trouves, — après maintes conjectures pal- 
pitantes,... — la réfutation de ton dernier réquisi- 
toire bardée d'aménités littéraires dans le goût du 
XVI* siècle; 

— Pendant qu'on met sous presse une Diatribe 
où tu crains d'avoir quelque peu dépassé les bornes 
légitimes de ta mission et fait abus de la personna- 
lité, entrevue fortuite avec un ami du malheureux 



AU CRITIQUE. m 

auteur sur la tête duquel tes foudres sont ainsi sus- 
pendus ; — dans le cours de la conversation, il t'ap- 
prend que cet homme, d'un caractère tout à fait iras- 
cible, a de plus la manie des duels, et ce qu'on 
appelle (par antiphrase, sans doute) une main très- 
malheureuse. 

Nous pourrions ajouter encore quelques tribula- 
tions à cette dernière, mais nous en resterons là, — 
ô Grand Homme! — et ce n'est pas, au moins, que 
nous songions à procéder contre toi par ce qu'on ap- 
pelle les t'Oies d'intimidation; tu es courageux, on le 
sait, autant qu'équitable, savant, modéré, spirituel, 
bienveillant et, pour tout dire en un mot, infaillible. 

Aussi nous approchons -nous de ton redoutable 
.prétoire avec la plus déférante confiance et la sou- 
mission la plus absolue à tes arrêts. 

Heureux si tu consens à fermer les yeux sur nos 
imperfections (hélas! trop nombreuses) et à nous 
épargner les Petites 3Iisères de la critique. 




Old Nigr et Grandville. 



BERANG2S. -ro^^^^-^ 
"Lapontaiwb '"' "^ 




2 PETITES MISÈRES 

l'autre jour, quand une pluie de petits papiers me réveilla. 

La presse quotidienne et la petite poste faisaient irrup- 
tion chez moi sous les auspices de M. Frédéric. 

M. Frédéric est un jeune élégant aux cheveux lisses, 
aux moustaches retroussées, à la luisante royale, qui a 
l'obligeance de venir tous les jours, avant huit heures, 
inspecter ma coiffure et dépouiller mon menton de ses 
attributs virils. 

Ce sont là ses fonctions apparentes. Il s'y trompe lui- 
même et se croit — sinon coiffeur — du moins artiste en 
coiffure. Le fait est qu'il est tout bonnement — un réveille- 
matin. 

Au rebours du siècle, qui remplace de tous côtés 
l'homme par la machine, j'ai remplacé la machine par 
l'homme. 

A ceci, beaucoup d'avantages. L'infernal carillon de 
l'horloge matinale ne dissipait le sommeil qu'au prix d'une 
terreur indicible, d'une horripila tion farouche. C'était le 
tocsin tout à coup sonné dans une de ces bienheureuses 
sous-préfectures où de mémoire d'homme il n'a retenti 
qu'une fois : — lors de la fameuse panique des Brigands. 

Puis le tintamarre cessait, ne laissant après lui qu'un 
mouvement de mauvaise humeur très-prononcé, un pen- 
chant invincible à une révolte sans périls. La machine 
avait épuisé du premier coup toutes les ressources de sa 
tyrannie. Je la narguais en me retournant sur mon oreiller. 
Je lui fermais au nez les portes de ma volonté, lui opposant 
cette force d'inertie que toutes les dictatures du monde 
sont impuissantes à vaincre. 

Je me rendormais. — Je me rendormais délicieuse- 
ment pourvu qu'un perfide rayon de soleil, se glissant 

à travers les volets mal clos, ne vînt pas agacer mes yeux ; 



DE LA VIE HUMAINE. 3 

— OU qu'une mouche obstinée n'eût point choisi mon visage 
pour le théâtre de ses ébats ; ^- ou enfin que mes voisines 
les souris eussent terminé près de mon oreille leurs noc- 
turnes travaux de menuiserie. 

Avec M. Frédéric les choses vont tout autrement. 11 
entre d'un pas furtif, et secoue sur mon front les quatre ou 
cinq feuilles quotidiennes auxquelles je demande chaque 
matin une opinion qui rarement dure jusqu'au soir. 

Elles vous réveillent ! — va me demander quelque lec- 
teur sceptique. 

Sans nul doute, répondrai -je, grâce aux procédés ingé- 
nieux de l'intelligent bipède qui me les apporte. Songez 
donc! il arrache, sous prétexte de les démêler, un bon 
nombre de mes cheveux ; il promène sur ma face une eau 
glacée, un acier menaçant. Chacun de ses mouvements est 
pour moi une souffrance ou un éril. Tous les premiers- 
Paris imaginables ne sauraient combattre d'aussi puis- 
santes sollicitations; je sors des mains de M. Frédéric, 
heureux de vivre encore et trop pénétré du prix de l'exis- 
tence pour en donner la moindre parcelle au sommeil, frère 
de la mort. 

Mais ceci est une digression. 

L'autre matin donc, réveillé par une avalanche de 
politique, j'étendis les mains au hasard; elles rencontrè- 
rent, au lieu des plis humides d'un journal, une de ces 
petites enveloppes satinées qui parlent vivement à la curio- 
sité la plus endormie. 

Je rompis le cachet avec un certain trouble. Deux 
pièces d'or tombèrent sur mon lit; M. Frédéric ouvrit de 
grands yeux. 

Mais son étonnement devint tout autre, quand il me 



4 PETITES MISÈRES 

Vit, au lieu de capituler longuement avec ma paresse, 
enlever d'un seul mouvement mon foulard nocturne, frapper 
mon front, étendre les bras par un mouvement des plus 
tragiques : 

— Grands dieux! ! 1 m'écriai-je. 

— Monsieur reçoit une mauvaise nouvelle? hasarda 
timidement l'honnête coiffeur, à qui toutes ces démonstra- 
tions ne purent faire oublier sa respectueuse formule. 

Les circonstances étaient trop graves pour me permettre 
de lui répondre ; aussi me bornai-je à répéter : 

— Grands dieux ! ! ! quel événement ! 

Et, sans ajouter un seul mot, je procédai, avec une 
hâte inusitée, à une toilette du matin que mille accidents, 
mille étourderies compliquèrent ; je passai des bas de soie, 
débris d'une toilette de bal, dans des bottes neuves qui se 




refusaient obstinément à cette anomalie, et qui, poussant 
l'esprit de contradiction jusqu'à ses dernières conséquences, 
ne voulaient ni se laisser mettre entièrement, ni, à moitié 
mises, se laisser ôter. 




^t<»-.?». o-'ci:^ 



J'essayais, mais en vain, d'échapper à cette démonstration philologique. 



DE LA VIE HUMAINE. 5 

Ajoutez à ce désagrément celui de n'avoir sous la main 
que des inexpressibles de Casimir noir excessivement justes 
qui menaçaient ruine à chaque instant, et ma chemise à 
jabot dont la dentelle, déchirée par mes brusques mouve- 
ments, s'enchevêtrait dans mes doigts crispés; et vous 
aurez une idée de l'impatience qui aggravait mes craintes. 

Mon réveille-matin marchait de surprise en surprise. 
Je n'étais plus cet homme paisible que la plus insigne 
maladresse, l'oubli le plus impardonnable, ne pouvait trou- 
bler ; aussi disparut-il, léger et muet, comme une ombre. 

Je retombai anéanti sur mon lit, et, ressaisissant le 
fatal billet, je lus ce qui suit : 

<( Mon cher ami, 

(( Je te renvoie les deux louis que tu m'as gagnés hier 
soir à la bouillotte ; et je te serais vraiment obligé si tu 
voulais bien t'occuper de mon enterrement. Mon notaire 
(tu le connais) te remettra sur le vu du présent tous les 
fonds nécessaires. 

« Je me suis pendu ce matin en sortant de chez ma- 
dame T.. . Cache-lui que l'ennui de sa soirée entre pour 
beaucoup dans le parti que j'ai pris. 

'( Pardon de la peine que je vais te donner. Après 
tout, celle-là ou une autre t'attendait bien certainement 
aujourd'hui. 

<( Falstls. ' 

— Pendu, Faustus! ! ! lui, un égoïste... à trente ans... 
célibataire... vingt mille livres de rentes... homme d'es- 
prit... bien portant... pour une soirée d'ennui! ! ! 

Tel était le monologue que je continuais dans la rue en 



6 PETITES MISERHS 

me dirigeant à grands pas vers la plus prochaine place de 
fiacres, lorsque tout à coup je me sentis prendre au collet 
par deux mains puissantes : c'étaient celles de mon ancien 
professeur de grec, Meinherr Gulielmus Schweighseuser, 
qui, venant de publier ses Tzetzœ Anlehomerica, prétendait 
me faire juge d'une difficulté de texte soulevée entre lui et 
le professeur Lehr de Kœnigsberg. J'essayai, mais en vain, 
d'échapper à cette démonstration philologique. Le bour- 
reau, s'accrochant à mon habit, fit appel, vingt minutes 
durant, et toujours sous prétexte d'ajouter « un seul mot, » 
à l'érudition dont il croyait m'avoir pourvu. Afin de me 
dégager il fallut lui abandonner le dernier et le moins 
essentiel de mes boutons. 

Dans les moments où Tesprit est le plus fortement 
préoccupé d'une idée dominante, les perceptions des sens, 
par un singulier phénomène , semblent aussi redoubler 
d'activité. 

Je ne m'amuse guère ordinairement à scruter la phy- 
sionomie des cochers de louage auxquels le hasard m'ac- 
colle. Ce jour-là, bien qu'aucun incident n'y aidât, ma 
mémoire enregistra le signalement le plus exact de l'homme 
qui me conduisait : figure charnue, cheveux gras et longs, 
favoris en broussailles, contours extérieurs marqués de 
teintes violettes. Je la vois d'ici. 

Le temps était gris, et l'air imprégné de miasmes épais. 
Nous effleurions de la roue, à chaque instant, les grasses 
immondices entassées au bord des ruisseaux. .Paris n'avait 
pas encore fait sa toilette, et se frottait les yeux tristement 
en secouant ses haillons de nuit. Tableau lamentable, et 
dont les moindres détails me choquaient comme s'ils eussent 
été nouveaux pour moi. Au cinquième étage d'une maison 
ruisselante encore de pluie, derrière des résédas, une seule 



DE LA VIE HUMAINE. 7 

tête m'apparut gracieuse, et j'étais surpris de cette désliar- 
monie, lorsque je vis, au-dessus des fleurs, s'élever deux 
énormes et aiïreux souliers que la jolie fille venait battre à 
grand bruit avant de les décrotter. 

Tous ces épisodes m'arrivaient nettement, dans un 
ordre fatal qui leur donnait une consistance effrayante, et 
les rattachait au tragique motif de ma sortie. 

— Pourquoi frappez-vous cet animal? dis-je avec 




humeur à l'horrible cocher. Vous voyez bien qu'il ne peut 
pas aller plus vite. 

— Je lui fais une place, me répondit-il d'un grand 
sang-froid. 

Faire une place, au dire de cette espèce de gens, c'est 
écorcher à coups de fouet leur malheureux cheval : ils 
frappent ensuite sur la plaie ouverte et pantelante. 

Cette férocité naïve ét^it d'accord avec tout le reste.. 
Profondément dégoûté, je fermai obstinément les veux' et 



8 PETITES MISÈRES 

n'ouvris plus la bouche, m'efforçant de ne rien ajouter à 
l'amertume des pensées que soulevait en moi l'étrange 
billet de Faustus. 

J'arrive ! le portier m'accueille avec un sourire hébété. . . 
il ne sait encore rien. Je monte et sonne d'abord à petit 
bruit ; puis, comme on ne venait pas, de plus en plus fort. 
La porte s'ouvre, je me précipite dans l'antichambre sans 
prendre garde à la ligure du domestique qui m'ouvrait. 

— Où va monsieur? 

Ces mots prononcés par une voix de femme en colère 
me font faire volte-face. Je ne connaissais pas de soubrette 
à Faustus. Un regard jeté sur celle-ci me suffit pour devi- 
ner que je m'étais trompé d'étage. Sans perdre de temps 
en vaines et niaises explications, je sors, et la suivante. 




de mauvaise humeur, me jette précipitamment la porte sur 
ie dos. Cette porte-Putiphar me retint, nouveau Joseph, 
par le pan de mon habit ; et je fus obligé de faire une 



DE LA VIE HUMAliNE. 9 

seconde fois appel à la complaisance peu empressée d'une 
har.i^neuse camériste. 

Enfin, délivré à grand' peine, j'arrive chez Faustiis. Le 
valet de chambre me reçoit comme à l'ordinaire : c'est 
donc moi qui vais tout découvrir! 

Je m'arrête à la porte de la chambre à coucher, ému. 
la poitrine serrée comme dans un étau. 

Le valet de chambre allait m'annoncer. 

— Baptiste, lui dis-je en lui prenant le bras.... vous 
n'êtes pas encore entré chez votre maître? 

— Si, monsieur. ■. 

— Et... il dormait sans doute? 

— Non, monsieur. 

Puis, comme je le regardais stupéfait : 

— Monsieur prend son chocolat. 

Au même moment, Faustus, qui nous avait entendus, 
vint lui-même ouvrir la porte. 

— Entre donc, mon vieux, me dit-il... Baptiste, faites 
du thé pour monsieur. 




II 



— Voilà, sur ma parole, une bien mauvaise plaisan- 
terie ! 

Cette réflexion naïve m'échappa comme malgré moi. 

— Oui-dà ! aurais-tu donc préféré me trouver accro- 




ché à cette espagnolette ? me demanda curieusement Faus- 
tus en se renversant dans son fauteuil. 

— Il n'est pas question de cela. . mais:.. 



PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 11 

— Non, conviens franchement que tu es désappointé. 
Et il se mit à rire avec une expression de physionomie 

tout à fait sardonique. 

— Va te promener! — m'écriai-je de très-mauvaise 
humeur. — Qu'est-ce qu'une mystification pareille ^ Et 
quand on ne veut pas se tuer. . . 

— Ah ! bon ! je vous arrête là. Qui vous a dit que 
mon intention bien arrêtée n'était pas d'en finir avec la 
vie, lorsque j'ai mis à la poste, en sortant de chez madame 
T.... le billet qui vous a fait sortir de si bonne heure... ? 

— Si cela était ainsi, je ne vois pas. . . 

— Ce qui aurait pu contrarier mon projet, n'est -il pas 
vrai? Aveugle mortel, qui croit à la liberté humaine!... 
Dis-moi, vieux, vis-tu jamais Arnal dans cette bonne folie 
appelée Heur et Malheur? 

— Les Dunand étaient trois frères..., dont une de- 
moiselle, répliquai-je aussitôt, faisant honneur à cette traite 
tirée sur ma mémoire. 

— Justement !... Eh bien, contemple en moi le pen- 
dant de l'infortuné Montivon... Comme lui, je suis victime 
d'un perpétuel guignon, et menacé, chaque mois, de 
soixante-sept malheurs. J'aurais dii faire entrer cette mal- 
veillance du sort dans mes derniers calculs, et ne t'écrire... 

— Qu'après ta mort, n'est-ce pas ? 

— Ou du moins après l'avoir rendue inévitable. 

— En somme, j'espère qu'à présent tu vivras. 

— Au contraire. . . Quoi ! de ce que la fortune ajoute 
une dernière malice à toutes celles dont elle m'a déjà gra- 
tifié, il s'ensuivrait que je dois attendre ses persécutions à 
venir ! . . . Non, c'est que tu ne te fais pas une idée juste 
de la lutte engagée entre elle et moi... 

Je haussai les épaules à la dérobée. Faustus surprit ce 



12 



PETITES MISÈRES 



mouvement sceptique, et recommença immédiatement sa 
démonstration. 

— Un chapitre de mon histoire suffira pour te con- 
fondre... et ce sera le dernier. Je ne remonte pas plus 
haut dans le passé, qu'à la soirée d'hier. Encore te ferai-je 
grâce d'un diner en ville, chez un camarade de collège 
nouvellement marié à une femme de lettres ; . . . un dîner 
bas-bleu, au Marais, en pleine rue Royale,... tu vois ça 
d'ici... Rien n'y manqua, du reste; ni l'aimable familia- 
rité des convives qui se font attendre, ni la maladresse des 
domestiques effarés. L'esthétique fut servie avant le potage; 
tous les plats étaient frappés de glace; mais, par compen- 







sation, le Champagne, oublié sur un poêle, nous arriva 
tiède et troublé. L'héritier du logis était venu faire ses 
dents à table et hurlait délicieusement. La mère couvait 



Dli LA VIK IlLMAINIi. <3 

siins nul doute une poésie, et m'honorant d'une préférence 
intermittente, par moments laissait mon assiette vide, 'par 
moments la couvrait d'un effrayant monceau de victuailles... 
Que te dirai-je enfin? un ensemble à la fois gauche et pré- 
tentieiux, misérable et de mauvais goût; — le restaura- 
teur, moins le sans-gêne qu'il autorise, et la cuisine bour- 
geoise, moins sa succulente simplicité, confondus dans un 
hymen désastreux... Je ne saurais énumérer tous les bâil- 
lements que j'ai ravalés pendant ce dîner... où je n'avalai 
guère autre chose. 

De retour au salon, j'épie sur le cadran d'une antique 
pendule les trop lents progrès de l'aiguille; et, dès qu'elle 
marque huit heures, je m'esquive à petit bruit, favorisé 
par l'absence de ma poétique hôtesse... Mais en cherchant 
ma route à tâtons dans une antichambre inconnue et point 
éclairée, je me trompe de porte... Un cri perçant me cloue 
au parquet... La muse, maternellement enfermée avec son 
enfant dans un réduit obscur, et dont j'entrevois la physio- 
nomie désespérée, me crie en prose : 

— II y a quelqu'un ! 

Je pressens qu'elle va s'évanouir; l'effroi plus que la 
honte me donne des ailes ; je cours à l'autre extrémité de 
l'appartement , où je vois luire tout à coup une clarté qui 
m'épouvante : une suivante et deux quinquets allumés se 
trouvent devant moi ; je heurte l'une, je renverse les autres; 
j'arrive sur l'escalier, que je descends quatre à quatre 
comme un voleur. Enfin , j'entends retomber derrière moi 
la porte de cette maison maudite, et j'appelle Baptiste. 

Baptiste, mon exact et fidèle Baptiste, sur la montre 
duquel je compte plus que sur moi-même, devait m'at- 
tendre là depuis une bonne demi-heure. Mais, depuis une 
demi-heure, il était paisiblement installé à l'entrée de la 



14 PETITES iMISÈRES 

rue Royale, près du Garde-Meubles et de l'Obélisque. Nous 
nous étions mal compris pour la première fois de notre vie. . . . 
et il pleuvait! 

Que faire ! J'avais trop besoin d'un omnibus pour oser 
l'attendre , et , quand il pleut , les fiacres disparaissent 
comme par enchantement. Remonter était impossible; 
j'aurais affronté trois émeutes plutôt que de me retrouver 
en face de la Poésie justement indignée. A neuf heures, 
cependant, je devais être chez madame T..., pimpant et 
ganté de frais , prêt à danser la première contredanse avec 
sa charmante cousine , dont tu connais l'ombrageuse sus- 
ceptibilité. 

Je l'avoue, je fus saisi d'un profond découragement. 

— Un parapluie, au moins! m'écriai -je douloureuse- 
ment en moi-même, parodiant la tragique évocation de 
Richard 111 .... un parapluie, mon cabriolet pour un para- 
pluie ! 

Et, le parapluie ne venant pas, il fallut se résigner à 
tous les inconvénients d'une course à pied dans les célèbres 
boues de Paris. Combien alors j'enviai la démarche de ces 
intrépides surnuméraires qui, sautillant d'un pavé h l'autre, 
font leurs trois lieues à la pluie sans que la plus légère 
éclaboussure trahisse le secret de leur économie obligée ! 

Maintenant m'expliqueras-tu comment, lancé dans la 
rue Saint-Antoine, en déployant toute l'agilité d'un tirail- 
leur de Saint-Omer, je me suis trouvé, après vingt minutes 
de course, au cœur de là rue dès Minimes, à quelque cinq 
cents pas de la maison où j'avais dîné ? La nuit et la pluie 
ne motivent pas suffisamment une erreur aussi grossière. 
Il y a là -dessous, ou je veux être damné, quelque sorcel- 
lerie. Oui,» mon cher, huit heures et demie sonnaient, et 
j'étais à huit mille mètres au moins de mon domicile, avec 




J'avais trop besoin d'un omnibus pour oser l'attendre, et, quand il pleut, 
les fiacres disparaissent comme par enchantment. 



DE LA VIE HUMAINE. 46 

des souliers remplis d'eau, un chapeau à peu près fondu, 
et la perspective de ne pas échapper au dédain rancunier 
d'une danseuse oflensée. Poussé à bout par cette suite de 
contre-temps, j'allais me résigner enfin et demander à la 
philosophie ses précieux secours, lorsqu'un cabriolet de 
place apparaît vide à côté de moi. Je me raccroche à cette 
dernière branche de salut, et me rappelant que madame 
T... loge rue Grange-Batelière, je me fais conduire, non 
chez moi. — le temps me manquait absolument — mais 
au passage de l'Opéra. J'y descendais à neuf heures dix 
minutes. Plusieurs brosses officieuses s'emparent de moi ; 
je répare, tant bien que mal le désordre de ma coiffure; 
de mon chapeau mouillé je fais un claque, par une opéra- 
tion qui ressemblait fort à un bain de siège. Enfin, demi 
sec, à peu près coiffé, presque décemment vêtu, je suis in- 
troduit dans le salon de madame T... 
• — Oii j'étais. 

— Et où sa cousine n'était pas. Je te prie de croire 
que je n'acceptai pas ta présence comme une compensation. 

— Hé, n'en dis pas trop de mal. Elle te sauva une 
entrée passablement ridicule. Je le vois encore, pâle comme 
le spectre de Banquo (je cite Shakespeare, moi aussi) , les 
cheveux collés aux tempes, enveloppé d'une espèce de 
brouillard humide, et, nonobstant ce, sur les lèvres, le 
sourire agréable du danseur en retard. Madame T... te 
couvait déjà de son regard moqueur ; la bouillotte et le 
whist levaient sur toi des yeux surpris, et... 

— Oui, tu vins à mon aide, j'en conviens, en parlant 
de ce bal où tu devais me conduire. 

— Et surtout en te disant prévenu de l'accident qui 
avait métamorphosé en soirée ordinaire le bal projeté de 
madame T... 



16 PETITES MISÈRES 

— D'accord; mais, pour être un peu moins absurde, 
on n'en est pas moins malheureux. Tu me fis prendre ta 
place au jeu, ce qui ne m'amusait guère. J'y perdis une 
vingtaine de louis au son d'un exécrable piano sur lequel 
tapotait une virtuose de sept ans et demi : chacune de ses 
fausses notes me donnait une distraction et me coûtait un 




écu. J'y gagnai en revanche un rhume atroce dont je res- 
sens ce matin les premières atteintes, et cela me promet 
une semaine agréable. 

— Un rhume, à la bouillotte ! 

— Sans doute. J'ai eu l'honneur de te dire que ma 



DE LA VIE HUMAINE. M 

chaussure, passablement vernie au tlehoi*s, était, en dedans, 
une sorte de marécage. 

— Mais, avant de jouer, tu avais passé une grande 
demi-heure à te rôtir près de la cheminée... 

— Où j'ai roussi les basques de mon habit, .sans que 
mes pieds s'en soient ressentis le moins du monde, grâce 
au\ chenets rocaille de madame T... Tu les connais, avec 
leurs Amours bouffis, perdus dans un épais feuillage... et 
tu sais si cette haie de cuivre est perméable aux rayonne- 
ments du calorique. Le dos sous l'Equateur, les mollets en 
Norvège, sois assuré que j'ai bien souffert!... continua 
Faustus en s' agitant sur son fauteuil , de façon à me faire 
comprendre que son pied n'avait pas seul à se plaindre. 

— Après tout, lui dis-je par manière de consolation, 
ce ne sont pas là de bien grands malheurs... 

— Justement ! c'est ce qui les rend insuppoi tables. 
Beau mérite qu'on a, vraiment, h se consoler d'un grand 
malheur... Le grand malheur est prévu, d'abord... Ayez 
cent mille francs en dépôt chez le plus vertueux, le plus 
dévot notaire de Paris... Il fait une faillite de huit mil- 
lions... Soyez sous-préfet, un coup de bascule parlemen- 
taire vous ôte votre habit brodé... Selon que vous êtes 
emménagé, votre maîtresse, voire votre femme, s'en va 
quelque matin courir les champs en compagnie d'un céli- 
bataire immoral... Tout cela est prévu, et ce n'est pas, d'ail- 
leurs, ce qui pouvait vous arriver de pis... Voilà pourtant 
ce qu'on appelle de grands malheurs ; et, pour ces grands 
malheurs, vos voisins n'ont pas assez de consolations ; la 
sympathie publique s'en émeut. Ruiné, mille obligeantes 
protections se mettront en campagne afin de vous avoir 
un emploi lucratif; destitué, vous entendez un concert de 
malédictions contre le gouvernement et d'éloges pour vous, 

3 



48 



PETITES MISERES 



exécuté par des gens que vous n'avez jamais approchés de 
vingt lieues... Vous êtes célèbre, vous passez à l'ordre du 
jour... Une vie tout entière de travaux utiles ne vous eiit 
pas valu le quart des mentions honorables qu'on prodigue 
à votre disgrâce... Quant à mon troisième échantillon de 
grands malheurs, il a tant de compensations que je me 
dispenserai d'en citer une. 

Mais les Petites Misères ! ! ! 

Elles vous frappent d'abord presque à votre insu... 
Vous ne savez d'où vient le sourd malaise qu'elles répan- 
dent en vous... et, à la fin, lorsque vous en constatez la 
cause, elle vous paraît mesquine, puérile, ridicule. A quel 
ami si intime la confîerez-vous, qui soit capable de vous 
prendre en pitié? Votre mère même en rirait. Quel acte 
extérieur d'irritation justifieraient-elles! Et cependant... 




être à la fois malheureux et moquable, furieux et condamné 
au silence, être ravalé à ses propres yeux par une souf- 
france infime, avilissante... comme le lionne la fable, se 



DE L\ VIE HUMAINE. 



19 



tordre sous l'aiguillon fréquent de quelque inattaquable 
moucheron... C'est odieux, sais-tu? 

— A la bonne heure, repris-je plus ému que je n'en 
voulais faire semblant par cette tirade de mélodrame. 
Cependant, permets-moi de penser que tu exagères... 

— J'exagère, dis-tu... j'exagère... Voilà comme ils 
sont tous, ces hommes au grossier épiderme, aux sensa- 
tions émoussées, aux nerfs durement trempés. Ah ! j'exa- 
gère... Eh bien, pour te punir de ce mot, je veux dessiller 
tes yeux... je veux te montrer la vie comme elle est, fata- 
lement tissue de maux sans dignité, de contrariétés lillipu- 
tiennes; je veux... 





m 



Halte-là, mon camarade ! — et je me versai une tasse 
de thé ; — tu passeras plus tard aux généralités philoso- 
phiques : pour aujourd'hui, conte-moi ton suicide. 

— Mon suicide?... dit-il en hochant la tête; avec 
toutes ses causes, ce serait une bien longue histoire... et 
bien lamentable ! Te sentirais-tu le courage d'écouter, cha- 
pitre à chapitre, les Mémoires cViin homme triste y... Oh! 
reprit-il, laisse là ce sourire incrédule, et, puisque tu "fais 
le brave, appren^'s, à tes risques et périls, quel est ton 
ami. 

Chaque organisation matérielle, comme chaque animal 
physique, a ses instincts, sa conformation nécessaire, ses 
immuables organes. 11 est des êtres que le malheur frappe 
à coups redoublés sans les atteindre jamais. Acharnée 
contre eux, la Providence — fantôme elle-même — lutte 
contre des fantômes. Heureuses et légères créatures ! 

Moi, bien au contraire... j'offre de tous côtés prise à 
la souffrance. Tu connais ces substances délicates où le 
doigt ne se pose jamais si léger qu'il n'y laisse une em- 



PETITES .MISERES DE LA VIE HUMAINE. 21 

preinle inelTaçable... ou. mieiiv encore, lu as vu ces sur- 
faces niétalliques savamment préparées qu'un simple rayon 
de lumière jcreuse comme ferait le burin : telle est ma 
sensibilité. L'idée seule du malheur y grave une profonde 
image, un souvenir longtemps pénible; et cette faculté 
d'assimilation est chez moi poussée si loin, pour tout ce 
qui est douloureux, ou seulement contrariant, ou incom- 
mode, ou ridicule, qu'elle me rend l'écho fidèle et aflligé 
des plaintes d'autrui, le miroir chagrin et grossissant par 
là même des peines dont je suis témoin. Or... 

J'avais beau suivre de toute mon attention cette tirade 
métaphysique, elle ne me présentait aucun sens précis. 

— Pour Dieu! m'écriai-je incliné en avant, passe de 
la définition à l'exemple ! 

— L'exemple n'est pas loin, reprit-il attachant sur moi 
un ironique regard. Dans ce moment-ci. je souffre de 




l'excessive contention d'esprit que je t'impose. Je vois avec 
regret une aspersion de thé vert tomber sur ton plus beau 
pantalon ; je compatis même d'avance à l'impression désa- 



22 PETITES MISÈRES 

gréable que tu né saurais manquer de ressentir quand ce 
tiède breuvage, refroidi par degrés... 

Je me regardai, sans le laisser achever. 

Il disait vrai. De ma tasse penchée comnde l'urne sym- 
bolique de tous les fleuves que la sculpture taille dans le 
marbré, s'échappait en filets une sorte de sirop blanchâtre 
et parfumé. 

— Gorbleu ! . . . — Et j'allais me lever en sursaut; 
mais Faustus, posant sa main sur mon bras, poursuivit 
avec un calme admirable : 

— Tu ne vois en ceci qu'un inconvénient facile à 
réparer, n'est-il pas vrai? Ma garde-robe est là ; tu peux 
changer immédiatement. Ainsi , lu te consoles, j'en suis 
certain, stoïque, impassible... 

— Te moques-tu?... Je... 

Sa voix domina la mienne encore une fois, et son geste 
impérieux me retint à ma place : 

— ... Tandis qu'au contraire je devine, moi, tous les 
désastres qui doivent résulter de cet arrangement, en 
apparence si simple et si bien entendu. Plus petit, mais 
en revanche beaucoup moins svelte que tu ne l'es, en te 
prêtant une de mes culottes , je t'inflige un véritable sup- 
plice. Tu ne marcheras plus, tu ne t'assoiras plus impu- 
nément. Ce n'est pas tout : si, au sortir de chez moi, tu 
rencontres quelque personnage ayant des droits à ton 
respect, surveille alors les témoignages imprudents de ce 
sentiment louable ; faute de ménager avec soin l'angle 
nécessairement très-ouvert de ta révérence, bretelles et 
sous-pieds casseraient à la fois; et la ceinture, que ta 
maigreur rend inutile, laisserait couler à tes pieds la seule 
portion de tes vêtements que là loi déclare indispensable. 
Par suite... 









i 










.Heureux d'en réchapper à si bon compte. J'ai vu, dans un boudoir mioux 
orné que le mien, des résultats bien plus complets. 



DE LA VIE HUMAINE. Î3 

— Au diable ! m'écriai-je en me dégageant avec vio- 
lence pour m'essuyer. 

Mais ce mouvement si brusque devait avoir des consé- 
quences fatales. Le guéridon sur lequel on avait servi, 
heurté tout à coup, vacilla deux ou trois fois sur lui- 
même, et, se décidant enfin à tomber, dispersa sur les 
riches tapis de Faustus un tête-à-tête chinois assez laid 
pour être fort prisé. Un flot de crème, accompagnant dans 
leur chute les éclats de la porcelaine , leur fit une espèce 
de mer écumeuse, au sein de laquelle ils formaient comme 
un archipel aux mille couleurs. Faustus regardait ces 
dégâts d'un air mélancolique. 

— Là! dit-il enfin... voilà ce qu'il en coûte pour 
enseigner la vie à des étourneaux de cette espèce ! Encore 
dois-je m'esti mer heureux d'en réchapper à si bon compte. 
J'ai vu, dans un boudoir mieux orné que le mien , des 
résultats bien plus complets. 

Sans lui répondre, tant j'étais confus, je cherchais des 
yeux une sonnette. 

— Par le ciel, ne bouge pas! reprit vivement mon 
ami ; les sonnettes me sont fatales ; j'y ai renoncé depuis 
longtemps. 

Il siflla. Baptiste ne parut point. Les moments étaient 
précieux : Faustus, impatienté, courut en pei^onne 
dans son antichambre. J'entendis le bruit d'une porte 
qui s'ouvrait précipitamment, suivi d'une exclamation 
étouffée : 

— Euh!... 

— Ah!... 

— Peste soit de l'imbécile !... 

— Dame !... Je ne savais pas, moi... Monsieur m'avait 
appelé... J'arrivais en toute hâte. 



24 PETITES MISÈRES 

Ici Faustus rentra, tenant à cleu\ mains son nez ensan- 
glanté. 

— Montivon tout pur! me cria-t-il... Qu'en dis-tu? 

Rien ne s'accordait mieux avec la solennité de cette 
tragique apostrophe que la mine effarée de Baptiste à 
l'aspect des débris dont le tapis était jonché. 

— Bon Dieu! bon Dieu! dit-il enjoignant les mains... 
les tasses de madame la vicomtesse ! 

Et Faustus soupira. 

— C'était donc un souvenir? me hâtai-je d'ajouter, 
empressé de détourner la conversation. 

— Un triste souvenir ! murmura mon ami. 

— Tu vas me conter cela, continuai-je. 

— Soit, dit-il quand Baptiste fut sorti... Mais tu 
m'écouteras. 

— Je t'écouterai. 

— Sans distraction? 

— Sans distraction. 

Il vérifia une dernière fois l'état de son nez, alluma 
une cigarette et s'enfonça dans sa bergère. 

— J'avais un frère aîné, commença-t-il, et la fortune 
de ma famille consistant presque uniquement en un ma- 
jorât, je voyais s'ouvrir devant moi un avenir de misère, 
auquel je me sentais assez mal préparé, lorsqu'un jour mon 
père, homme fort avisé, me manda près de lui, dans son 
cabinet de travail. 

C'était une entrevue solennelle, dont le résultat devait 
influer sur tout mon avenir. Il s'agissait de savoir, en effet, 
si j'étais capable de lutter par moi-même contre les diffi- 
cultés d'une vie indépendante, où il me fallait courir les 



DE LA vu: HUMAINE. 



Î5 



chances serviles d'un quêteur d'héritages auprès d'une 
vieille grand'tante que j'avais en province. 

Le malheur voulut qu'au moment où le précepteur de 
mon frère vint me chercher, je fusse aux prises avec les 
inconvénients d'un noviciat illicite. Je m'essavais alors à 




^0if^i'r^ '^' Tfi^ 



fumer, malgré les défenses expresses de mon père, et n'eus 
que le temps de cacher dans l'une de mes poches la pipe 
qui me servait à lui désobéir. 

Comme si ce n'était assez de cette cause d'embarras — 
et tu comprends qu'elle suffisait pour me fermer la bouche 
— je trouvai mon père dans un attirail peu en harmonie 
avec la majesté de ses discours. Très-vénérable d'ailleurs, 
il avait le malheur de porter perruque. Ce jour-là, une 
préoccupation bien naturelle, va l'importance de l'entretien 
qu'il allait avoir avec moi, ne lui avait pas permis de 
donner à sa toilette tous les soins qu'il y apportait en 

4 



26 PETITES MISERES 

général. Sa coiiïure s'en ressentait plus que tout le reste. 
La légère frisure destinée à parer son occiput se trouvait, 
par un renversement tout à fait bizarre, ombrager son 
front, ordinairement dégarni. On eût dit ces papillotes 
ratatinées que les muscadins du Directoire appelaient des 
oreilles de chien. Place là-dessous un front plissé, des 
regards sérieux, tout l'extérieur d'un sermon en trois par- 
ties, et fais-toi, s'il est possible, une idée de la peine que 
j'eus à ne pas perdre contenance. 

Les paroles de mon père furent — je le garantirais — 
tout ce qu'il fallait pour faire sur moi l'impression salu- 
taire qu'il en attendait ; mais le moyen d'être pathétique 
avec une perruque sens devant derrière ! et, cet inconvé- 
nient à part, comment obtenir une attention soutenue, des 
réflexions rassises, des réponses convenables d'un jeune 
fumeur tout entier au trouble d'un flagrant délit? Flagrant 
est ici une expression très-peu métaphorique, car, l'exorde 
paternel à peine terminé, je subodorai autour de moi quel- 
ques parfums révélateurs qui m'effrayèrent sérieusement. 
Sans faire semblant de rien, glissant la main sous les pans 
de ma redingote, je vérifiai par là que mes plus sinistres 
conjectures risquaient de se réaliser. La pipe maudite 
n'était pas éteitite et menaçait d'incendier mon chétif indi- 
vidu, ni plus ni moins qu'un théâtre royal ou une flotte 
anglaise. Par bonheur, la combustion n'avait pas étendu 
bien loin ses ravages, et mon pouce, énergiquement appuyé 
sur son foyer central, pouvait encore suflire à les arrêter. 

J'y parvins, nouveau Scévola, au prix d'une légère 
brûlure ; mais le trouble où m'avait jeté cet incident inat- 
tendu réagit naturellement sur mon attitude et mes dis- 
cours. Mon père — actuel comme le sont les hommes 
positifs — tout entier à son examen, me jugea décidément 



DE LA VIE HUMAINE. Î7 

slupide. A peine me fit-il l'honneur de s'en étonner, et 
mon départ pour la province fut à l'instant même décrété, 
conclusion logique d'une perruque mal mise et d'une pipe 
mal éteinte. 

Le cœur dévot et les habitudes sédentaires de sa parente 
étaient si bien connus de mon père, qu'il n'hésita point à 
m'envoyer vers elle sans la prévenir du parti qu'il prenait 
à mon égard. Cette insouciance me valut le bonheur d'ar- 
river à trois heures du matin dans une auberge de pro- 
vince, et un tête-à-tête de cinq heures, sous le manteau 
d'une cheminée de cuisine, avec la plus hideuse et la plus 
sordide Maritome qui se puisse imaginer. 

A neuf heures, enfin, je débarquai chez madame de 
Saint-Souplet, née Cécile Michon, ma grand'tante par les 




femmes. Un premier coup d'œil jeté sur cette respectable 
veuve et aux environs m'apprit qu'elle avait un petit salon 
gris, une grande demoiselle de compagnie tirant sur le 
jaune, un châle noir et un énorme angora, rond comme 
un vieux juge, qui participait de toutes ces agréables cou- 



28 PETITES iMISERES 

leurs. Je lui savais, en outre, grâce à mon père, quinze 
bonnes mille livres de rente. Le salon, le châle et la demoi- 
selle de compagnie me parurent affreux ; le chat, sur la 
queue duquel je m'aventurai, miaula très-désagréablement; 
les quinze mille livres de rente continuèrent seules à me 
sourire, car ma grand'tante, lorsque je me fus nommé, 
m'adressa ces simples paroles : — Bonjour, neveu! avec 
une inflexion de voix si caressante qu'autant valait dire : 
— Bonjour, mon héritier ! 

Cette allocution, faite pour me ravir d'aise, sembla ne 
pas produire la même impression sur mademoiselle Angé- 
lique Michon, qui, je l'appris plus tard, était non-seule- 
ment la compagne, mais encore la parente fort éloignée de 
ma grand'tante. Cette chaste fille, dont la vertu trop long- 
temps conservée me parut avoir tourné à l'aigre, me jeta 
un regard enflammé de jalousie que je surpris derrière 
les lunettes vertes sans cesse à cheval sur son ascé- 
tique nez. 

Du reste, ce mauvais mouvement eut à peine la durée 
de l'éclair, et les deux femmes se disputèrent aussitôt le 
soin de me rendre très-malheureux à force de préve- 
nances. 

Ma tante voulut me prouver que j'étais enrhumé pour 
me faire avaler je ne sais quelle décoction par elle 
inventée. 

Mademoiselle Angélique, sous prétexte que je devais 
avoir u besoin de prendre, » bien que je me fusse égosillé 
à l'assurer du contraire, prétendait à toute force partager 
Bvec moi le monceau de tartines beurrées qui accompagnait 
son café virginal. 

Étourdi de leurs piaillements affectueux , je ne savais 
auquel entendre ni où donner de la tête, lorsqu'une qua- 



DE LA VIK HUMAINE. 29 

trième voik domina le tumulte en me demandant sur un 
ton familier : 

— As-tu... déjeuné?... As-lu... déjeuné? 

— Mais certainement... merci! répondis-je d'abord 
dans mon trouble. Cependant, un peu surpris, je tournai 
la tête vers ce nouvel interlocuteur. 

C'était une vieille perruche qui, du haut de son per- 
choir, contemplait gravement le désordre causé par ma 
présence. Je ne sais ce qu'elle pensa de ma réponse à ses 
questions, mais elle se mit incontinent à chanter un refrain 
qui pouvait passer pour une allusion sanglante à mon état 
d'ahurissement : 



Quand je bois du vin clairet. 
Tout tourne, tout tourne; 
Quand je bois du vin clairet , 
Tout tourne au cabaret. 

Telle fut mon entrée chez ma grand'tante. Je conmien 
çais, sous ces rudes auspices, mon apprentissage d'aspi- 
rant à une succession. 





IV 



Triste métier... crois-moi! continua Faustus. Sais-tu 
ce que c'est que de se trouver, quinze heures par jour, 
l'objet d'une sollicitude minutieuse et tracassière ? d'être 
persécuté de prévenances, assassiné d'attentions et de 
soins continuels? Non. Eh bien, tu peux en toute con- 
fiance souhaiter ce destin à tes ennemis les plus intimes. 

J'étais le Vert- Vert, l'enfant Jésus, le fétiche de ces 
deux béguines. (Oh! ma grand'tante, pardonnez-moi!) 
Dès le matin, elles chuchotaient à ma porte, complotant 
contre leur infortuné favori quelque douceur imprévue, qui 
m'apparaissait sous la forme d'une tasse de café trop su- 
cré ou de chocolat trop épais. J'avais beau protester contre 



PETITES MISÈRES DE LA VIK IIIMAINK. 31 

cette invasion de mon domicile. Ma irrand'tanle me 
traitait, en se moquant, de « Spartiate pour rire », et 
m'assurait qu'au fond j'étais charmé de ses visites mati- 
nales. Angélique ^fichon eut d'abord quelques scrupules à 
pénétrer dans la chambre d'un jeune homme encore au lit; 
mais, voyant que sa pudeur donnait barre sur elle à ma 
grand'tante, elle se laissa rassurer : — je n'étais, après 
tout, « qu'un enfant, » et, sous ce prétexte, il n'est pas 
aisé de savoir à quel excès de familiarité nous serions 
arrivés si je n'avais mis plus que de la froideur à repous- 
ser une multitude de bons offices qu'elle s'offrait à me 
rendre ! Un seul fait te donnera une idée de ces abomi- 
nables dorloteries : après deux mois de séjour, j'avais déjà 
neuf paires de pantoufles, onze calottes grecques diverse- 
ment enjolivées et un nombre démesuré de bretelles sur 
canevas. 

Tu dois comprendre qu'ainsi câliné, j'étais soumis à 
la complaisance la plus illimitée. Comment refuser de tenir 
les écheveaux de laine ou de soie qu'Angélique Michon 
dévidait à mon intention ? Pouvais-je me gendarmer contre 
ma tante de ce qu'elle voulait assaisonner elle-même tout 
ce qui m'était servi ?... Dieu sait, cependant, si j'ai maudit 
cette manie particulièrement insupportable dans une bonne 
vieille aussi bavarde qu'édentée î 

Et le boston, mon ami? — et la Gazelle de France Ix 
lire tout haut d'un bout à l'autre. — quand ce n'était pas 
une médisance de 1770 à écouter avec résignation pour 
la quatorzième fois! — et la perruche qui m'avait pris en 
grippe, me mordant jusqu'au sang lorsque mes doigts pas- 
saient à sa portée î — et le gros angora, qui, au contraire, 
préférait, je ne sais pourquoi, mon giron à toute autre 
niche! — et le bonheur d'aller à la messe de midi, le di- 



32 



PETITES MISERES 



manche, chargé du sac de ma grand'tante, de sa chauffe- 
rette, de son coussin à vent; — mais surtout, ô cruel 
souvenir! — d'Angélique Michon en personne! Si tu 




l'avais vue alors se pavaner et sourire, enfoncer jusqu'au 
coude son grand bras étique sous le mien et me mettre 
sous le nez, dix fois par rue, ses lunettes vertes étince- 
lantes de ravissement ! 

Ma tante marchait derrière nous, qui, s'admirant dans 
notre bonheur, disait à ses connaissances accoudées au 
rebord de leurs fenêtres : 

— Ces chers petits ! 

A ce mot, tu devines sans doute ce que je n'ai pas 
encore voulu t'apprendre. La bonne vicoaitesse avait 
résolu — rien que d'y songer me donne le frisson — 



DE LA VIE HUMAINli:. 33 

elle avait résolu, mon ami, de greffer une seconde fois 
le nom des Michon sur celui de ma noble famille... 
Horreur!!! 

Dès que je pus soupçonner ses intentions perfides, je 
me hâtai de les dénoncer à mon père, espérant bien ne pas 
recourir vainement à sa tendresse dans un péril aussi grand. 
J annonçais, au reste, des projets de départ immédiat. 
Aussi, courrier par courrier, m'arriva une réponse qui 
m'enjoignait : 1° de rester auprès de ma tante; 2" de ne 
décourager en rien l'attachement qu'elle et sa parente vou- 
laient bien me témoigner; 3° de ne prendre, juscjuà nou- 
vel ordre, aucun engagement positif. 

Ce dernier paragraphe me fit réfléchir. Mon père, 
croyant avoir affaire à un sot, ne me découwait point ses 
intentions secrètes. Je les devinai. Il s'agissait de gagner 
du temps et d'arriver à un testament dans lequel, en me 
laissant ses biens, ma erand'tante, rassurée par ma bonne 
volonté pour Angélique, n'insérât point quelque clause 
dangereusement impérative. 

Je pris donc mon parti très-effrontément et m'a- 
guerris à me laisser montrer au doigt comme le futur 
époux de la maigre Michon. Je me chaussai de ses pan- 
toufles et je portai ses calottes, mais en jurant bien que. 
vertueuse ou non, elle ne me coifferait jamais d'une autre 
manière. 

Néanmoins je n'avais pas su me faire un front telle- 
ment rebelle à la rougeur, que je ne fusse parfois très- 
honteux du rôle que m'imposaient les calculs paternels. 

L'habitude, à la vérité, m'avait bronzé contre les re- 
gards des bons bourgeois de la petite ville qu'habitait ma 
tante; je savais, d'ailleurs, que ma conduite leur devait 
sembler toute naturelle. Mais un jour — nous nous pro- 

5 



34 PETITES MISÈRES 

menions au bord de la rivière — je portais l'ombrelle de 
ma cousine, le quatrième volume d'un roman que lisait 
madame de Saint-Souplet , et je ne sais quelles autres 
marques de mon indigne servage — lorsqu'un magnifique 
chien de Terre-Neuve, franchissant tout à coup le fossé 
qui bordait la route, vint tomber aux pieds d'Angélique. 
Mon aimable parente poussa un cri de frayeur, , et, dans 
mon dévouement je mis l'ombrelle en arrêt, assez pareil, 
grâce à mon attitude chevaleresque, à ces mamouchis in- 
diens que les papiers peints d'auberge nous représentent 
chassant le tigre royal. Au même instant, j'entendis reten- 
tir à mes oreilles un des plus francs éclats de rire qui 
jamais les ait offensées. 

— Bravo, Faustus ! à merveille, fier paladin ! me cria 
un jeune homme qui venait, lui aussi, de sauter sur la 
route; et je reconnus celui de tous mes amis que je me 
souciais le moins de rencontrer en cet instant : — Raphaël 
G***, l'artiste joyeux, libre et railleur par excellence. Il 
salua poliment ces dames, mais ensuite recommença de 
plus belle à se moquer de moi. 

Quiconque connaît les phénomènes de la distraction 
ne sera pas étonné que le nom de Raphaël, jeté à l'impro- 
viste dans le récit de mon ami, ait agi sur mes pensées 
comme un coup de fusil sur une bande de pigeons fuyards. 
Ce nom me rendit le souvenir longtemps effacé du temps 
joyeux où je partageais avec Raphaël une mauvaise man- 
sarde d'hôtel garni. 

Je me rappelai successivement, et dans un ordre dont 
la logique m'échappe, notre vieille femme de ménage ; — 
l'effroi qu'elle avait de nos mœurs dissolues et de nos re- 
doutables yatagans; —le jour où, pour la punir d'avoir mal 



Dli LA VIE HUM Al m:. 35 

ciré nos bottes, Raphaël lui fit manger, le poignard sur la 
gorge, tout le contenu d'un sucrier, par hasard fort bien 
rempli; — la frayeur qu'elle nous inspirait, en revanche, 
quand revenait, chaque mois, le jour du terme ; nos ingé- 
nieux expédients pour ne pas mourir de faim; — toute 
notre existence, tout notre crédit reposant sur ma montre 
en or, pèlerine assidue au mont-de-piété... 

Ceci m'amena naturellement à réfléchir sur l'utilité d'une 
montre, bonne à toute autre chose qu'à savoir l'heure. 

— L'heure, me disais-je, et qu'importe ? Marquée ou 
non par l'aiguille, ne passe-t-elle pas, lente ou rapide, 
suivant qu'elle est remplie de tristesse ou de joie? Le rang 
qu'elle occupe, la place qu'elle tient, ont-ils donc besoin 
d'être exactement définis, et sa valeur en dépend-elle ja- 
mais d'une manière essentielle?... 

Faustus,, cependant, continuait son récit, sans s'aper- 
cevoir qu'il se racontait à lui-même, le plus inutilement du 
monde, les souvenirs de sa jeunesse... 

— A moins, poursuivis-je, qu'on n'ait un rendez-vous. . . 
un rendez-vous d'amour... Et ce mot gracieux évoqua 
devant moi un fantôme plus gracieux encore. 

Un rendez-vous de Thérésa, par exemple. . . Mais alors 
je songeai aux terribles moustaches du colonel, que je me 
figurais surprenant un adorateur éperdu aux pieds de sa 
fille... 

Faustus interrompit ce rêve en me demandant tout 
à coup : 

— Qu'en penses-tu ? 

Je n'en pensais rien du tout, ne sachant pas même de 
quoi il s'agissait. 



36 l'KTITKS iMISËKES 

— C'est selon, répondis-je à tout hasard, avec un 
mouvement de têle des plus judicieux... 

Mon ami s'enfonça de plus belle, après cette explica- 
tion lumineuse, dans son récit inécouté. Pour moi, je re- 
vins au colonel, dont je me plus à rasséréner la physiono- 
mie farouche, au point d'en faire un beau-père tout à fait 
agréable. Mes soins assidus devaient adoucir ce caractère 
ombrageux et maniaque. Déjà j'étais admis assez familiè- 
rement chez lui. Ne m'avait-il pas invité à déjeuner? ne 
devais-je pas les accompagner ensuite, lui et Thérésa, 
dans les salons de Zimmermann, où se donnait une ma- 
tinée musicale au bénéfice d'une émigration politique ') 
J'avais les billets en poche... 

Et quel jour, au fait, ce bonheur m'était-il promis ? 
quelle heure m'avait été fixée? Malédiction! le jour était 
celui-là même où nous étions; quant à l'heure... 

— Faustus, m'écriai-je, quelle heure est-il? 

— IMa foi, je n'en sais rien, répliqua-t-il assez sèche- 
ment, contrarié qu'il était d'une si brusque interruption. 

Je me levai, déjà transi de frayeur, pour regarder la 
pendule : la pendule impitoyable était arrêtée. 

— Ta montre? demandai-je à mon ami, le cœur serré 
par une anxiété mortelle. 

— Elle est par là. . . je ne sais où. . . mais ne t'y fie pas : 
elle avance ou retarde toujours de plusieurs quarts d'heure. 

— Miséricorde!... et Baptiste^ 

Baptiste, nous ayant vus installés autour d'une histoire, 
et connaissant l'humeur conteuse de son maître, avait à 
petit bruit pris sa volée. 

Dans mon incertitude, je n'avais rien de mieux à faire 
que de l'imiter. Je me précipitai donc au bas des degrés. 
et pris ma course à travers des rues que je n'avais jamais 



DE I. \ \ II-: liC M AfV!-;. 



:n 



vues si populeuses. Tout dL'\it*nl obstacle a l'homme pies>é: 
ici, sa canne accroche le mantelet d'une belle dame; |)lus 
loin, son épaule se heurte à la holte d'un chiiïonnier; une 
voiture de déménagements, qui en occupe toute la largeur, 
lui ferme l'accès d'une rue étroite. Pour éviter un panier 
de boucherie sanguinolente, il trébuche sur un tas de pa- 
vés qui s'écroulent et broient ses pieds, pendant qu'un 




iiaquet lui brise les reins, et que, pour faire diversion. 
deu\ ou trois fiacres menacent de lui passer sur le corps. 

Poussé, heurté, coudoyé, contrarié, j'étais en outre 
essoufflé. Un point de côté, qui faillit me priver de toute 
autre espèce de sentiment, se chargea de me rappeler 
à celui des convenances. J'arrivai haletant encore, en 
nage, le mouchoir à la main, dans la salle à manger du 
colonel. 

Mais, hélas ! il était trop tard... Sa fidèle Nanon ache- 
vait de ranger dans un placard les débris du déjeuner 



38 PETITES MISERES 

qu'on venait de finir sans moi ; et, avant que ma courte 
haleine m'eût permis de lui demander oii étaient ses 
maîtres, la porte du salon s'ouvrit. 

Le colonel parut, plus refrogné que jamais dans ses 
épaisses moustaches. Thérésa était avec lui; toujours jolie 
malgré la moue dédaigneuse qui déforma ses traits, lors- 
qu'elle m'aperçut. Ne venait-elle pas d'échanger une 
charmante toilette parée, dont elle comptait bien se faire 
honneur ce jour-là, contre un simple négligé de prome- 
nade? 

Le colonel aurait voulu dissimuler le mépris que lui 
inspirait mon inexactitude si peu militaire; mais les for- 
mules n'avaient pas coutume d'arriver à son premier 
appel. Aussi murmura-t-il d'abord quelques syllabes inar- 
ticulées, en me montrant de sa canne, par un geste 
solennel, l'énorme cadran oii se lisait mon crime en 
caractères imposants. J'étais en retard d'une heure qua- 
rante-cinq minutes. 

Le ciel m'eiit-il donné l'éloquence plus qu'humaine de 
Tyrtame, surnommé Théophraste, je n'en aurais pu faire le 
moindre usage, tant je subissais encore l'influence pneu- 
matique de mon effréné galop. Ma pâleur, mon silence, 
mes cheveux en désordre, tels étaient les seuls arguments 
que j'eusse dans le moment à ma disposition. Us m'auraient 
peut-être concilié l'indulgence de Thérésa, car je crus voir 
ses regards s'adoucir, et quelque chose comme l'ombre 
d'un sourire poindre au bord de ses lèvres rosées. 

Mais le colonel fut inflexible. La difficulté qu'il éprou- 
vait à me pardonner était en raison de celle qu'il trouvait 
à s'expliquer convenablement. Jusqu'alors il n'avait encore 
que balbutié son exorde, consistant en syllabes détachées, 
telles que : 




>-w-*-^ 



En me montrant de sa canne, par un geste solennel, l'énorme cadran 
où se lisait mon crime en caractères imposants. 



DE LA VIE HUMAINE. 39 

— Brrr!... chchch!... vvw!.,. ssss!... 

Après un tel début, pressé de conclure par quelque 
chose de foudroyant, il prit le bras de sa Glle, passa devant 
moi presque sans ôter son chapeau, et me lança ce trait 
chargé d'une ironie mordante : 

— Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer. 
Ce qui n'était nullement synonjiue de : • 

— Au plaisir de vous revoir. 

Outré l'intérêt à douze pour cent du capital qu'elle re- 
présente, on voit ce que peut coûter une montre impru- 
demment confiée au mont-de-piété. 




€s_^l^#;' 



*^'€.W:' ; Vi^.>>:^5i 




"^■''Wikrt^^^ 



V 



Je revins chez Faustus dans un accès de misanthropie 
plus facile à concevoir qu'à décrire. 11 était resté sur le 
même fauteuil, les pieds 'posés sur les mêmes chenets, et 
tournait ses tx)uces l'un autour de l'autre par un même 
mouvement automatique. 

En écoutant ma déconvenue, que je lui racontais assez 
tristement, il laissait prendre à sa physionomie une expres- 
sion non équivoque de joie triomphante. Puis, quand j'eus 
fini, étendant la main vers son secrétaire ouvert, il y sai- 
sit un portefeuille de maroquin brun déjà plus qu'à moitié 
plein de notes et de cahiers manuscrits. 

— Que vas-tu faire? lui demandai-je. 

— T^ajouter à ma collection, répliqua-t-il en écrivant 
quelques lignes... Tu es Petrus... et de cette pierre je pré- 
tends grossir mon noir édifice. La harangue du colonel 
n'est pas à dédaigner. 

— Malepeste ! quelle sympathie !... 

— Le chirurgien a-t-il pitié des cadavres qu'il dis- 



PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 



41 



sèque, après dix ans de pratique?... A-t-il même pitié de 
la chair vivante qui frémit sous son scalpel?... Pourquoi, 
par mes souvemrs personnels et mes observations sur les 
autres, ne serais-je point endurci comme doit l'être, à la 
longue, un professeur de l'Hôtel-Dieu? Pourquoi les Pe- 
tites 31isères n'auraient-elles pas en moi un analyste calme 
et serein, un prosecteur tranquille et souriant? Arracher 
des dents, plonger le bistouri dans une cervelle mise à nu, 
scier des os, éteindre un fer rouge dans un sanglant lacis 
d'artères cautérisées... 




— Assez! assez! m'écriai-je; laisse là ces horribles 
images, qui me donnent le frisson et me soulèvent le cœur. 
Supplice ix)ur supplice, j'aime encore mieux tes histoires 
que tes atroces comparaisons. 

6 



42 PETITES MISÈRES 

— Merci pour les premières... Au reste, elles sauront 
bien se venger du compliment. 

Et il reprit : 

— Raphaël, donc, se moquait de moi. Je l'arrêtai no- 
blement en l'engageant à dîner. Il accepta sans façon, et 
comme, nonobstant ce, il continuait ses froides railleries, 
je me permis de l'envoyer au diable. 

Il aurait fort bien fait d'y aller. Lorsque nous ren- 
trâmes chez ma grand' tante, la cloche du dîner n'avait pas 
encore sonné. Justement fière de ses laitues et de ses mar- 
guerites, madame de Saint-Souplet voulut les montrer une 
à une à l'infortuné peintre, qu'en punition de ses railleries 
déplacées j'abandonnai sans remords à cette exhibition de 
produits naturels. Cependant j'étais remonté dans ma 
chambre pour faire à ma toilette les changements requis 
par le sévère décorum que professaient mes affectionnées 
parentes. 

Tout à coup un bruit étrange s'éleva dans cette pai- 
sible habitation. Ce furent d'abord trois ou quatre miaule- 
ments sauvages, tels qu'un ténor italien n'en a jamais 
lancé au plus enthousiaste auditoire. Un sourd murmure 
suivit, entrecoupé de ces râles sinistres, étouffés, frémis- 
sants ; de ces souffles sans nom par lesquels les individus 
de la race féline trahissent leur fureur ou leur effroi. 
Jalouse de faire sa partie dans ce concert improvisé, la 
perruche y mêla une succession de fioritures criardes aux- 
quelles répondirent immédiatement les clameurs de la cui- 
sinière et le bruit que produit un liquide quelconque subi- 
tement précipité sur des charbons ardents. Puis, du fond 
du jardin, arrivèrent cinq ou six coups de sifflet se succé- 
dant l'un à l'autre presque sans intervalles, et deux voix, 
l'une mâle, l'autre femelle, celle-ci suppliante, celle-là 



i^. 



t 




Je trouvai ma tante pâmée, Angélique furieuse, mon ami confondu, la 
cuisinière aux abois, le dîner dans les cendres, Moumoutte étranglée, 
la perruche en fuite, Dourak seul, l'auteur de tous ces maux, aussi 
fier et aussi tranquille qu'il eût pu l'être après une victoire légitime. 



DE LA VIE HUMAINE. 43 

impérieuse et colère, qui appelaient alternativement : — 
Dourak ! — Émeraude ! — Polisson î — Moumoutte î 

Imprudentes réprimandes, qui servirent seulement à 
précipiter la catastrophe! Un aboiement féroce termina le 
drame musical auquel j'as>!-tin- sans le voir. L'air retentit 
de trois ou quatre gémissements modulés dans des tons 
divers; et, quand la décence me permit d'accourir sur le 
théâtre des événements, j'y trouvai ma tante pâmée, An- 
gélique furieuse, mon ami confondu, la cuisinière aux 
abois, le dîner dans les cendres, Moumoutte étranglée, la 
perruche en fuite ; Dourak seul, l'auteur de tous ces maux, 
aussi lier et aussi tranquille qu'il eut pu l'être après une 
victoire légitime. Le monstre se léchait les babines. 

Xulla pestis hitmano generi pluris stetit, dit Sénèque 
en parlant de la colère, dans le beau traité qu'il -a consa- 
cré à cette perturbation de l'âme. Peut-être lui devait-il 
ce rude anathème à raison de quelque héritage dont elle 
l'avait privé. Je l'ai, du moins, toujours supposé, en me 
rappelant ma grand'tante au moment où, reprenant tous 
ses sens (à l'exception du sens commun), elle arrêta sur 
moi son regard irrité. instabilité des affections humaines! 
ô double puérilité des vieillards ! ô puissance de cette bile 
noire qui surabonde en eux, selon Aristote ! Dans ce pre- 
mier regard je lus ma condamnation. J'étais la cause pré- 
destinée, l'agent mystérieux d'une providence maudite ; 
bien mieux, j'étais le seul être, innocent ou non, à qui 
ma grand'tante pût faire expier le double malheur qui dé- 
peuplait sa vieillesse. 

Je ne sais si, dans cet instant fatal, elle ne prononça 
pas intérieurement quelque irrévocable vœu; je ne sais si 
sa rancune, excitée une fois, s'aigrit et se maintint par la 
seule influence d'Angélique Alichon; mais ce que je sais 



44 PETITES MISERES 

bien, c'est que plus tard, et lors même qu'elle fût revenue 
à des sentiments relativement adoucis, elle sembla, soumise 
à une nécessité funeste, ne plus se croire libre de me par- 
donner le crime de Dourak. Sa physionomie, tristement 
bienveillante, semblait me dire, comme le Maure de Venise 
à son lieutenant : — Je t'aime, Yago, mais tu n'es plus 
mon officier ! — Cher neveu, je vous porte dans mon 
cœur. . . , mais vous n'aurez pas un sou de moi ! 

Et de fait, mon ami, lorsque après six mois de deuil 
et de regrets madame de Saint-Souplet s'éteignit, ayant 
encore à la bouche les doux noms d'Émeraude et de Mou- 
moutte, de sa chatte et de sa perruche, l'ouverture de son 
testament m'apprit combien mes craintes étaient fondées. 
Un codicille, dont la date significative ne laissait aucun 
doute sur les motifs qui l'avaient dicté, révoquait les dis- 
positions déjà faites en ma faveur, et transmettait à ma 
maigre parente la totalité des meubles et immeubles, ac- 
quêts et conquêts, qui composaient la succession dodue 
dont j'avais été, quatorze mois durant, le très-humble ser- 
viteur. Comme fiche de consolation, ou plutôt comme 
souvenir de mon désappointement, cet afîreux déjeuner 
m'était laissé, que tu viens d'anéantir si à propos. Il repré- 
sentait quinze mille livres de rente. En bonne justice, tu 
me devrais... 

— Et ta cousine ? dis-je aussitôt. 

— Ah! ne calomnions personne! La Michon s'offrit à 
reconstruire l'édifice écroulé de ma richesse, mais à con- 
dition que je l'habiterais avec elle. Cette perspective me 
parut tellement séduisante, que, craignant de succomber à 
la tentation, je pris la poste dès le même soir. 

— C'est singulier! repris-je après un instant de silence. 



DE LA VIK HUMAINE. ii 

— Quoi ? ino tleinandci Faustu?;. T'étonnerais-lu. pai- 
hasard, (jue j'aie refuse' la uiain d'Angélique ? 

— Non, répondis-je; je songeais seulement qu'il va 
des animauv comme il y a des honunes, des paroles, des 
lieux même, investis d'un pouvoir nuisible. Dourak était 
un chien désastreux. 

— Bah ! 

— Je ne saurais te dire toutes les mésaventures que 
Raphaël lui devait, combien de propriétaires l'avaient 
expulsé de leurs maisons pour se débarrasser de son chien ; 
combien de duels cet animal incommode lui avait coûtés; 
sans compter qu'un jour, à la suite d'une discussion fami- 
lière, Dourak oublia complètement les devoirs de sa pro- 
fession et faillit traiter son maître absolument comme la 
chatte de ta grand' tante. Raphaël mit à le garder, malgré 
tout, une obstination philosophique. Tu vas juger s'il eut 
lieu de s'en repentir. 

Notre ami n'a dû sérieusement se marier qu'une seule 
fois. Je ne sais s'il t'a jamais montré ou décrit son futur 
beau-père. C'était un admirable type de bourgeois parisien. 
Raphaël a rempli trois albums de toutes les charges que 
lui inspiraient la physionomie bénigne, la bedaine gras- 
souillette et les petites jambes torses de ce délicieux per- 
sonnage. On l'y voit non-seulement sous tous ses aspects 
humains, mais encore avec toutes les métamorphoses que 
la capricieuse imagination de l'artiste pouvait lui faire su- 
bir, en les empruntant à la botanique et à l'histoire natu- 
relle. 

Passons toutefois sur les ridicules de M. Godinet. 
compensés par les attraits flamands de sa fille Alida et 
par un nombre fort raisonnable de rentes inscrites sur le 
grand-livre. Tu te feras, d'ailleurs, une juste idée des qua- 



46 PETITES MISÈRES 

lités morales qui caractérisaient cet être ingénu, quand tu 
sauras que, passionné pêcheur à la ligne, il avait aussi le 
goût des dîners sur l'herbe et des parties sur l'eau. Ra- 
phaël avait gagné son cœur par les éminents talents qui 
le distinguent entre tous les canotiers parisiens. 

Je n'ai plus bien présents à l'esprit, par malheur, tous 
les détails de la rupture qui prévint cet hymen si bien 
assorti; seulement je me souviens qu'elle fut amenée par 
les contrariétés d'une promenade en Seine, durant laquelle 
Godinet, voulant faire l'entendu, engrava deux fois le ba- 
teau qui portait Raphaël et sa future famille : — un mar- 
chand devin de l'île Saint-Louis, deux rentiers du Marais, 
un adjoint au maire de je ne sais quel arrondissement, un 
épicier en gros, sergent-major de la garde nationale, et les 
dignes moitiés, les respectables épouses de ces honnêtes 
citoyens. Ne sachant comment tenir tête à tant de monde, 
Raphaël avait appelé à la rescousse le seul de ses amis qu'il 
pût espérer de mettre en rapport avec des natures com- 
merciales. C'était malheureusement le plus aimable cham- 
pion de la rouennerie errante, un parent de l'illustre Gau- 
dissart, un commis voyageur esprit fort, pour qui rien 
n'était sacré, pas même le demi-gros, pas même le gros 
tout entier. Ses plaisanteries un peu risquées avaient, dès 
le début, indisposé contre lui et, par ricochet, contre Ra- 
phaël, la plus notable et la plus grave partie de la société; 
mais l'insouciant garçon ne faisait qu'en rire et continuait 
à semer de tous côtés le coq-à-l'âne, le rébus, le calem- 
bour, même la gaudriole équivoque, sans s'inquiéter si 
les éclats gazeux de son esprit effarouchaient ou non les 
susceptibilités de l'ombrageuse famille. 

— Tais-toi... tu me perds ! lui disait tout bas Raphaël 
sur" les épines. 



DE LA VIE HUMAINE. 47 

— Allons donc!... ça me connaît!... Pour les subju- 
guer, mon cher, il faut de l'audace, rien que de l'audace, 
et encore de l'audace. Je vais conquérir' le beau-père. 
Laisse-moi seulement aborder ce marin d'eau douce. 

L'infortuné que désignait cette impertinente périphrase, 
penché au bord du bateau, s'occupait à quelque innocente 
manœuvre, et la poche béante de son habit bleu barbeau 
laissait par malheur apercevoir une sorte de rouleau so- 
lide enveloppé dans du papier gris. 

L'intrépide mystificateur, devinant au premier coup 
d'œil ce que pouvait être le paquet ainsi préparé, s'élança 
vers Godinet sur la pointe des pieds, non sans avoir, par 
un geste expressif, imploré le silence et attiré l'attention 
des assistants, qui ne comprenaient rien à cette manœuvre. 
Le rouleau délicatement escamoté : 

— Donc, petit papa, s'écria tout à coup l'ami de Ra- 
phaël, nous songeons à faire vivre le monde? nous avons 
dans nos poches toutes sortes de nopces et festins ? 

— Que voulez-vous dire? je ne vous comprends pas, 
repartit le rentier parfaitement ébahi. 

Ah ! recommença l'autre, nous aimons le saucisson ? 
le saucisson mignon de Bologne? la fine mortadelle à 
l'ail !... Fi donc! petit papa. Est-ce là votre apport social 
dans un élégant pique-nique ? 

— Expliquez-vous, mossieu!... J'ignore où vont vos 
paroles. 

— Vous allez le savoir, homme que je vénère. Je hais 
le saucisson... ces dames l'exècrent... Raphaël le méprise... 
personne ici ne peut le sentir, surtout quand il est à l'ail. 

— Mais encore une fois... 

— Néant, petit papa!,.. Enfoncée la mortadelle! in- 
terrompit le commis voyageur d'une voix tonnante... et. 



48 



PETITliS MISKRES 



passant le rouleau mystérieux sous le nez de Godinet, il le 
lança vigoureusement dans la rivière. 

— Aie! aïe!... que faites-vous?... mon étui! cria, 
quand il put crier, le beau-père un instant médusé. 

— Un étui! répéta le commis voyageur stupéfait. 

— En chagrin... quatre couverts... un étui de famille! 
Ici le bruit d'un corps pesant qui tombait dans l'eau 

interrompit l'explication commencée. C'était Dourak. L'in- 
telligent quadrupède, croyant qu'on avait fait appel à ses 
talents de nageur, fendait l'onde amère avec un dévoue- 




ment par malheur inutile. L'argenterie de Godinet ne sur- 
nageait pas. Quand il se fut assuré que l'objet à rapporter 
avait complètement disparu, Dourak revint à l'arrière de 
la chaloupe, on, ceKain d'un bon accueil, il s'élança sans 



DE LA VIK m MAI m:. 49 

scrupule, on secouant son épnisse ci'inière, d'où l'eau 
ruisselait à faire plaisir. 

— Sanr/i) (li mol... c'est à présent que je suis com- 
promis, pensa Raphaël, qui voulut saisir son chien poui' 
accaparer les conséquences probables de cette folle équipée. 

iMais Dourak n'avait garde de le laisser approcher. 
L'instinct parfait (jui distingue sa race lui lit lire une cer- 
taine irritation sur la physionomie de son maître. Ce même 
instinct lui avait appris à compter, en pareil cas, sur l'in- 
tercession compatissante du sexe le plus tendre. Deux ou 
trois Itonds le jetèrent entre les deuv banrjiiettes où nos 
bourgeoises étaient assises dans toute la pompe de leurs 
harnais de fête, et seulement là, se croyant en sûreté, 
l'aimable animal répara le désordre de sa toilette, au grand 
détriment de la leur. 

— Encore ! m'écriai-je en voyant intervenir le porte- 
feuille brun, et Faustus prendre la plume derechef, 

— Pourquoi pas?... Encore et toujours... car jamais 
peut-être les matériau\ ne manqueront au recueil dont 
voici les éléments... 

— N'oyons ' — Et j'allongeai si dextrement mes doigts 
crochus, que je relirai un des manuscrits avant que 
Faustus eût eu le temps d'aviser cette brusque tentative 
de vol. 

— Ceci, dit-il. ligurera au chapitre des Amis indis- 
crets, qui forme la cent soixante-treizième Dissertation 
du Livre dix-sept. 

Sans me laisser épouvanter par cette formidable me- 
nace, j'ouvris le cahier dont je m'étais emparé. 
Il avait pour titre : 






LES FEUX FOLLETS 



Et contenait ce qui suit : 



Arnold n'est pas de notre temps , oîi l'on ne croit à 
rien, où rien ne nous attache, ne nous passionne : il croit 
à tout, lui, s'^impressionne de tout, poursuit tout et n'ar- 
rive à rien. Sa vie est un tissu d'espérances trompées et 
sans cesse renaissantes. Grâce à cette disposition de son 
esprit qui s'abstrait volontiers soit du passé, soit de l'ave- 
nir, pour se concentrer tout entier sur ce qui occupe l'heure 
présente, il a toujours l'air d'un homme en proie au délire 
de la fièvre. 

L'incident le plus simple suffit pour le bouleverser. 

Qui ne le connaît ignore la valeur de ces quatre mots : 
« Une visite à faire. » 

Quand Arnold est menacé de ce devoir — et surtout 
s'il s'agit d'une personne inconnue — livré au tourbillon 
de ses conjectures, il ne mange, ni ne boit, ni ne dort. 



•# 




Dans les conditions de notre vie civilisée, pardonna- 1- on jamais une 
visite maladroite? Est-il rien de moins excusable que l'involontaire 
coup d'œil jeté sur un ménage en désordre ? 



PETITES MISERES DE LA VIE HUMAINE. 51 

Peu à peu l'obligation qui pèse sur lui, grossie par cette 
sorte de fantasmai.'orie mentale dont il est le jouet, lui 
devient un véritable monstre. 

Que lui parlez-vous d'une politesse sans conséquence 
et dont il peut s'acquitter par un acte presque machinal de 
sa volonté ! Vous ne savez donc pas de quelle importance 
cette démarche, qui vous semble si aisée, peut être pour 
son avenir? Ce n'est pas une femme ordinaire que celle à 
laquelle il doit être présenté : elle a de l'esprit, des rela- 
tions étendues, de l'influence. Qui sait, s'il vient à lui plaire, 
oii le mènera le bon vouloir qu'il peut conquérir? Pour- 
quoi un mariage avantageux ne s'ensuivrait-il pas? Est-il 
impossible qu'elle le recommande au ministre, dont elle 
gouverne le salon? 11 faut si peu de chose pour être tout à 
coup jeté sur la voie de la fortune et des honneurs ! — 
]\Iais il faut si peu de chose, aussi, pour manquer son effet 
auprès d'une femme du monde! La première impression 
décide de tout, et la moindre vétille suffit pour décider 
cette première impression. Dans les conditions de notre 
vie civilisée, pardonna-t-on jamais une visite maladroite? 
Est-il rien de moins excusable que l'involontaire coup d'œil 
jeté sur un ménage en désordre ? 

Et la conversation, comment la préparer? Elle doit 
cacher mille pièges, mille récifs où peut se briser sarffe 
retour le frêle esquif qui porte Arnold et sa fortune. Quel 
service on lui rendrait en lui faisant connaître les opinions 
politiques, les préjugés religieux, les tendances morales de 
cet être inconnu qu'il veut gagner de prime-saut! Non- 
seulement les familiers de madame de ***, mais encore 
ceux-là qui ont avec elle de simples rapports de société, 
pourraient fournir des indications précieuses. Pendant huit 
jours, il court de tous côtés, les interrogeant l'un après 



52 PETITES MISÈRES 

« 

l'autre. Qui voit-elle? Va-t-elle au sermon? au spectacle? 
à la cour? Adiche-t-elle encore des prétentions de toilette? 
Fait-on de l'esprit c!iez elle? et de quel genre? Faut-il 
prendre le de pour être bienvenu dans son salon? Sort- 
elle à i)ied ? avec ou sans domestique ? Lui a-t-on connu 
quelques intimités de cœur? Sa voiture est-elle armoriée? 
Aime-t-elle la musique? etc., etc., etc. 

Les réponses, par malheur, sont contradictoires et 
mettent à la torture l'infortuné questionneur. Selon les 
uns, madame de *** est une bonne personne, toute simple, 
une excellente mère de famille, exclusivement vouée à ses 
devoirs et à ses enfants ; d'autres la représentent comme 
une femme d'intrigue, spéculant sur la vertu domestique 
et afléctant le culte du foyer pour déguiser ses menées 
and)itieuses. 

— Madame de *** ?... je l'ai vue au Musée, donnant 
le bras à Horace Yernet. C'est une femme passionnée pour 
les arts et pour les artistes. 

— Madame de***?... elle était à la séance royale, 
dans la tribune du corps diplomatique. Elle n'a que la 
politique en tête. 

— Madame de ***?... on fume chez elle et on y récite 
de petits vers. 

' — Madame de ***?... Oh diable!. . genre anglais, 
société prude, médisante et collet-monté. On y fait beau- 
coup de mariages et beaucoup de séparations de corps. 
Nulle part on n'a tant de soin des tapis et si peu des 
réputations. 

■ — Madame de ***?... un cœur d'or dans un corps de 
verre- moussel ine ; quelque chose de frêle, de délicat, 
d'éthéré; changeante, insaisissable et prismatique comme 
une fumée blanche sous un rayon de soleil. 



DE LA vm: hum mm:. 53 

— Madame de ***')... Prenez garde!... on assure 
qu'elle a des relations avec la police. — Etc., etc., etc. 

Pour les esprits ordinaires, ces solutions contradic- 
toires engendreraient le doute et conduiraient à une tran- 
quille expectaiive ; mais l'imagination d'Arnold, véritable 
volant, subit la brusque impulsion de tous ces coups de 
raquette, renvoyée qu'elle e.-t d'une certitude à l'autre, du 
pôle nord au pôle sud. vingt fois par heure. 

Il ira chez madame de ***. — il n'ira pas. — Il se 
peut qu'il y aille. — Il ne sait s'il ira. — Pourquoi n'irait-il 
pas? — Pourijuoi irait-il? — On a beau dire, il ira. — 
Cependant il aurait peut-être tort d'y aller. — Bast! il ira. 

Quinze jours ou trois semaines se sont perdus en vaines 
délibérations, lorsqu'il prend enlin ce grand parti. Restent 
les difficultés d'exécution. L'ami qui doit l'introduire est 
averti et l'attend. A l'heure dite, Arnold arrive. Sa tenue 
n'indique rien moins qu'un visiteur. 11 a la barbe longue, 
les cheveux en désordre, un paletot râpé. L'ami est en 
grande toilette, prêt h partir. 

— Que diable I mon cher... 

— Veuillez m'excuser, interrompt notre homme; je 
ne saurais aller aujourd'hui chez madame de *** : il fait 
trop "mauvais temps. 

— Trop mauvais temps?... Plaisantez-vous?... Pour 
traverser la rue? ^ladame de *** loge à deux pas. 

— Trop mauvais temps, reprend Arnold. Par ces 
temps-là on voit tout en noir. 3Iadame de *** me rendrait 
responsable du brouillard qu'il fait ; elle me trouverait 
stupide et n'aurait peut-être pas tort. Ces temps nébuleux 
abêtissent un homme. 

La partie est remise. Arnold, par une belle matinée, 
se sent radieux, l'àme et l'esprit légers. Il se pare. Il est 



o4 



PETITES MISÈHES 



charmant, il se plaît et s'admire. Le voilà chez son ami. 
Mais celui-ci a été enlevé le matin même, au saut du lit, 
par une aimable lionne, et galope avec elle sur les vertes 
pelouses de Chantilly. Arnold s'arraciie les cheveux et se 
voue aux dieux infernaux. * 

— Ces contre-temps sont faits pour moi! s'écrie-t-il. 
J'étais en veine, j'aurais plu. J'aurais triomphé. En deux 
heures, je devenais intime ; dans huit jours, on me donnait 
la fille de la maison, dotée à cette occasion d'une recette 
générale. Je perds trente mille livres de rente et une femme 
adorable... Perfide ami! 

C'est ainsi qu'il rentre chez lui et se déshabille, décou- 
ragé. Ce jour-lh, tout lui déplaît et le contrarie. Tl n'en- 




trevoit l'avenir que sous les couleurs les plus sombres, et 
se croit atteint d'une maladie mortelle. 



DE LA V[E HUMA INI". 



55 



Troisième tentative, la semaine suivante. Cette fois tout 
marche à souhait, et rien ne justilie les inquiétudes qu'Ar- 
nold a gardées depuis sa dernière déconvenue. S'exagéranl 
le guignon qui le poursuit, il a pris des précautions infinies. 
Son ami a été prévenu deiK fois la veille et une fois le 
matin même, crainte d'oubli. Bien que le pavé soit admi- 
rablement sec. Arnold se fait rouler dans une voilure 
fermée, crainte d'éclaboussures. Pour un peu, crainte 
d'accident, il eût fait sa toilette chez son ami. Celui-ci le 







raille et lui propose une chaise à |X)rteurs, qui le déposera 
dans l'antichambre de madame de ***, comme un embryon 
dans un bocal. Arnold finit par rire de cette mauvaise 
plaisanterie, et nos deux visiteurs descendent l'escalier. 



56 PETITES MISÈRES 

— Goniniencez-vous à vous croire sauvé? dit l'ami 
quand les portes de l'hôtel s'ouvrent devant eux. * 

Avant qu'Arnold ait répondu, le concierge, frappant 
trois petits coups sur les vitres de son vasistas, ciie d'une 
voix nasillarde : » 

— Madame est à la campagne ! 
Ainsi se trouve faite la visite à faire. 



n 



Avec son caractère léger, changeant, irascible, pas- 
sionné, le voisinage d'un homme tranquille est pour Arnold 
le suprême tourment. Le ciel, qui se plaît souvent à ces 
malices, l'a pourvu d'un ami dont le flegme, à force d'être 
connu, est devenu proverbial. Dans le cercle où il vit, on 
compte les années d'après l'ère mémorable du seul jour où 
sa patience se soit trouvée en défaut, et l'on dit : C'était 
deux ans avant ou trois mois après la colère de Roger. 

La chose vaut qu'on la conte. 

Roger et Arnold voyageaient sur les bords du Rhin. 
Toujours en avant par la pensée, le second n'arrivait jamais 
assez tôt, à son gré, dans les endroits qui oflraientr quelque 
appât à son insatiable curiosité. 

Certain jour qu'il avait logé dans sa tête le projet de 
partir de grand matin, et que l'ordre était donné de réveil- 
ler les voyageurs sur les quatre heures, le voiturier qui les 
conduisait prit sur lui de les laisser grasseuient dormir. Il 
en faisait autant de son côté. Grande stupeur d'Arnold, 
lorsqu'en s'éveillant il vit un superbe soleil éclairer de 



DE LÀ VIE HUMAINE. 



57 



rayons déjà Irès-chauds le monotone paysage que notre 
homme espérait traverser avant le jour. Il se lève aussitôt, 
en sacrant comme un vieux dragon; Roger l'exhortait, 
avec sa tranquillité ordinaire, à prendre patience. La série 
est longue des lieux communs usités en pareil cas : — 
Voyons ! quand tu seras hors de toi, lorscjue tu te seras 
enroué à force de crier, ou quand ton rasoir t'aura laissé 
deux ou trois bonnes estafilades sur le visage, à quoi cela 






t'avancera-t-il ? arriverons-nous une minute plus tôt à 
Schaffouse? La chute du Rhin ne nous altend-elle pas? 
Hier, par exemple, tes blasphèmes enragés nous ont-ils 

8 



58 PETITES MISÈRES 

beaucoup servis devant cet illisible poteau qui refuse si 
obstinément son secours aux piétons dans l'embarras? En 
nous mettant en roule, ne devions-nous pas prévoir une 
multitude de contrariétés semblables, et faire provision de 
la tranquillité d'ânie qu'il faut pour les supporter? Que 
diable ! mon cher, tu n'es pas philosophe ! 

L'impatience d'Arnold grossissait avec les flots paisi- 
bles et lents de cette harangue interminable. \\ ne s'était 
pas fait faute d'envoyer l'orateur au diable, et cependant 
il cassait, pour se désennuyer, tous les petits objets de 
toilette sur lesquels sa colère pouvait s'exercer sans un 
trop grand dommage. Au moment où le voiturier parut, la 
fureur d'Arnold était à son apogée ; mais, lorsqu'il voulut 
l'exprimer, un obstacle subit l'arrêta court. L'air étonné 
du charretier allemand et le silence par lequel il accueillit 
la première bordée d'invectives qui lui fut envoyée à brûle- 
pourpoint apprirent à l'irritable voyageur qu'elles étaient 
parfaitement inutiles : le brave homme ne parlait que la 
langue du pays et se gardait bien d'en comprendre une 
autre. 

Ici Roger triomphait, car, grâce à son origine tudesque 
et à quelques bribes qui lui restaient du Télémaque Jacotot 
traduit dans la langue de Gœthe, il avait exercé, avec plus 
ou moins de succès, tout le long du chemin, les fonctions 
d'interprète. Arnold fut donc obligé d'avoir recours à lui : 

— Voyons, dis à ce drôle, à cet animal, à ce lour- 
daud ... 

— Avant de le qualifier ainsi, remarqua judicieuse- 
ment Roger, il faudrait savoir s'il le mérite. 

Et, d'un ton conciliant, il baragouina quelques ques- 
tions , auxquelles le voiturier répondit avec une impassi- 
bilité parfaite. 



DE LA VIE HUMAINE. 89 

— Que dit-il? voyous, demandait Arnold en trépignant. 

Mais Roger, d'un geste doucement impérieux, l'enga- 
geait à attendre la fin des explications. Lorsqu'elles furent 
terminées : 

— Je le disais bien, que tu avais tort... ton humeur... 

— Mort, non diable ! Laisse-moi tranquille. Je ne t'ai 
pas pris avec moi pour me faire des sermons. Dis à cet 
homme... 

— Çà, mon cher, répliqua Roger, ému de ces formes 
un peu trop brusques, il me semble que rien ne m'oblige, 
pour te complaire, à répéter, comme un perroquet, des 
choses qui n'ont pas le sens commun. 

La querelle, ainsi commencée, s'échauffa de réplique 
en réplique. Obstiné à défendre son libre arbitre, Roger 
trouvait de plus en plus choquant qu'on voulût le con- 
traindre à s'irriter ; si bien qu'au bout d'une demi-heure 
il ne se possédait plus et lançait à son ami , sans le 
moindre scrupule, des invectives beaucoup plus passionnées 
et beaucoup plus injustes que celles dont il n'avait pas 
voulu affliger un subalterne. Par bonheur — car ils se 
seraient battus — Arnold s'aperçut à temps de cette plai- 
sante inconséquence, et l'accès de gaieté qu'elle fit naître 
en lui le calma soudain. Roger revint à lui, mais plus 
difficilement, comme il convenait à un homme pacifique. 

— Exiger que je me misse en colère ! c'était un peu 
fort ! disait-il trois mois après, grondant encore à ce seul 
souvenir. 



III 
Le caractère de la belle dame à qui Arnold voulait 



60 PETITES MISÈRES 

être présenté eût certainement mêlé à leur première en- 
trevue quelque contre-temps bizarre. Madame de*** — 
qu il me soit permis d'exprimer à mon tour mon opinion 
sur son compte — cache, sous son air imposant, la plus 
timide personne que j'aie connue; et, admis à l'honneur 
de la voir depuis tantôt cinq ans, je ne cause avec elle 
(j'entends à cœur ouvert) que depuis huit jours au plus. 
Auparavant, nous étions perpétuellement en observation 
l'un de l'autre, nous craignant réciproquement, gauches 
et empruntés dans toutes nos façons. C'était entre nous un 
malentendu incessant. Une loi de ma destinée semblait me 
condamner à ne la rencontrer que mal à propos, à n'arri- 
ver chez elle que quand elle allait sortir, ou bien à la sur- 
prendre, sans le vouloir, occupée de soins qu'elle eût 
certainement voulu me cacher. Jamais nous ne pouvions 
atteindre le niveau de cette politesse aisée, tranquille, dou- 
cement familière, qui fait à Paris le charme des relations 
du monde. D'elle à moi, et réciproquement, il y avait 
toujours quelque inadvertance, quelque méprise, qui nous 
condamnaient à des explications, à des excuses, à des ré- 
parations interminables. 

Un exemple, entre mille, fera comprendre ces sortes 
d'accidents. 

J'allais voir son mari. Je sonne; la porte s'ouvre, et 
je passe négligemment, en adressant la question d'usage. 
Après quelques pas, une espèce de seconde vue et le son 
de la voix de la personne qui m'a répondu me donnent 
l'idée que ce peut être madame de*** elle-même. Un pre- 
mier mouvement fait que je me retourne pour la saluer. 
Elle rentrait dans ses appartements. Au bruit de mes pas. 
elle fait aussi volte-face, et cela précisément lorsqu'une 
seconde réflexion m'ayant fait comprendre que je ne devais 



DE LA VIE HUMAINE. 61 

pas revenir sur une bévue accomplie, je me décidais à lui 
tourner le dos de plus belle. 

Une série d'incidents pareils avait suffi pour jeter entre 
nous un incroyable malaise. Nous nous sentions discor- 
dants l'un à l'autre. Un diapason commun nous manquait. 

L'autre soir, fort heureusement, errant dans les sa- 
lons d'un des premiers fonctionnaires de l'édilité parisienne, 
et tandis que j'admirais l'étrange cohue dont il les avait 
peuplés sous prétexte de bal, j'aperçus madame de *** 
debout, très-rouge et les yeux baissés, à côté d'un fauteuil 
où se carrait majestueusement la plus belle botte d'attraits 
bourgeois quait jamais maintenue une triple enveloppe 
de. toiles gommées, de baleines et d'acier. Déjà, je ne 
sais où. j'avais \'u ce noble échantillon de beauté muni- 
cipale, et je connaissais par hasard le nom qu'il portait. 
Tout cela me rendait inexplicable l'humble attitude de ma- 
dame de***, les paroles que de temps à autre elle sem- 
blait adresser à sa voisine, et les dédaigneux regards par 
lesquels celle-ci se bornait à lui répondre. 

Je trouvai moyen, non sans peine, d'arriver assez près 
de cette altercation presque muette pour savoir de quoi il 
s'agissait. 

— Vous connaissez madame Cliquot? demandai -je 
tout bas à madame de***, que cette question fit tressaillir 
et dont les joues se couvrirent d'un incarnat encore plus 
vif. 

— Je n'ai pas cet honneur, balbutia-t-elle à voix basse 
et sans oser relever les yeux... J'ai quitté un instant ma 
place, que madame a prise, et. n'en pouvant trouver une 
autre... 

— C'est ça ! interrompit brusquement madame Cliquot 
en se posant de trois quarts avec la majesté d'un tam- 



62 



PETITES MISERE5 



bour-major offensé ; parce que madame n'a pas de place 
ailleurs, il faudrait que je me dérangeasse ? Ce serait gen- 
til ! Non, madame, continua-t-elle en traînant sa voix, 
qui rappelait en ce moment les doux sons d'une flûte en- 
rouée... J'en suis bien fâchée, madame. Ce n'est pas ici 
comme au spectaque, madame... Les places n'y sont pas 
marquées... On s'assoit comme ça se trouve, madame... 
et les duchesses comme les autres, madame ! 

Je suis certain qu'à ce moment madame de*** aurait 
donné les six plus belles soirées de son hiver pour se 




trouver transportée dans un salon tant soit peu fashio- 
nable et bien policé. Elle reculait instinctivement devant 
les grosses paroles de la criarde usurpatrice, et se serrait 
■contre moi, tout à fait effarouchée. 



DE LA VIE HUMAINE. 63 

Je crus qu'on pourrait intervenir; mais, aux premières 
paroles que je hasardai, madame Cliquot s'ébouriffa sous 
ses roses : 

— Vous dites, monsieur? Répétez-moi coreça, je vous 
prie. Vous êtes chargé de placer les personnes ici ? Ma- 
dame est votre épouse? 

La retraite me parut prudente. Une conférence diplo- 
matique ainsi commencée ne m'offrait ni un très-grand 
charme ni les moindres chances de succès. Néanmoins, 
puisque je m'étais mêlé de cette affaire, il fallait en venir 
à mon honneur, et je fis à madame de***, en la quittant 
aussitôt, un signe par lequel je lui promettais justice. 

L'embarras était de tenir ma promesse. A quelle au- 
torité m'adresser? Il eût été assez ridicule d'appeler le 
maître ou la maîtresse de la maison dans un si sot débat. 
D'ailleurs, l'imposante bourgeoise me semblait assez déter- 
minée pour tenir tète aux plus respectables influences. 
Nulle part un siège vacant dont il me fut possible de 
m'emparer pour offrir à madame de*** sinon une répa- 
ration, du moins un équivalent. Et je voyais ses regards 
me suivre avec inquiétude, tandis que j'allais devant moi 
sans savoir où, mais affectant, pour la rassurer, une im- 
perturbable sérénité. 

J'avisai tout à coup Raphaël. C'était une vraie bonne 
fortune que de rencontrer, en pareille occurrence, cette 
prompte imaginative, si féconde en bouffons expédients. 
Quatre mots le mirent au fait. 

— Le Cliquot mâle existe-t-il? 

Et, sur ma réponse affirmative, je vis la figure de mon 
ami s'éclairer. Il tenait son plan de campagne, et me 
quitta brusquement. Quelques secondes après, et tandis 
que j'étais encore liwé aux plus vives inquiétudes, je vis 



64 PETITES MISÈRES 

une blancheur massive se précipiter comme Une avalanche 
sur les groupes d'hommes épars dans le milieu du salon. 
C'était madame Cliquot qui se détachait de son fauteuil ; 
elle venait d'entendre la conversation suivante, liée entre 
deux inconnus : 

— On devrait ouvrir les fenêtres; il fait vraiment trop 
chaud. 

— C'est à n'y pas tenir. 

— Voyez plutôt ce brave homme qui s'est trouvé mal 
tout à l'heure... 

— Ah ! dans le salon de jeu ! . . . Pauvre diable ! les 
yeux lui sortaient de la tête. Savez -vous qu'il avait déjà 
la langue enflée! C'est un mauvais signe... signe d'at- 
taque... Vous le connaissez, vous? 

— Pas le moins du monde. Je sais seulement qu'il 
s'appelle Cliquot... un père de famille... vacciné. 

La digne épouse de l'homme dont on parlait ainsi n'a- 
vait pas attendu cette dernière épithète pour s'élancer à la 
recherche de son mari expirant, qu'elle trouva, dans un 
arrière-salon, livré aux ineffables douceurs d'un cent de 
piquet. 

Madame de***, cependant, reprenait sa place, et sourit 
avec embarras quand je lui présentai Raphaël, l'heureux 
auteur du stratagème qui la lui avait rendue. 

Deux jours après, nous dissertions paisiblement, au 
coin de son feu, sur l'infirmité caractéristique de son ima- 
gination. 

— Est-il rien de plus naturel, me disait-elle, que la 
timidité chez une femme? et faut-il que ce défaut, dont 
j'ai entendu quelques hommes vanter le charme, soit une 
source de véritable torture pour celles qui en sont affli- 






!^ 



^■Wèii: 



fr'i 







Je travei-se le boulevard, où vingt fumeurs effrontés m'obsèdent 
de leur attention quêteuse. 



DE LA VIE HUMAINE. 



65 



gées? Je n'envie rien à votre sexe autant que cette assu- 
rance naturelle dont les habitudes sociales autant que le 
ciel l'ont doué. Au spectacle, où je reste — bien malgré 
moi — sous le feu croisé des regards, des lorgnons, et 
de ces doubles mortiers qu'on appelle, je crois, des jumelles: 



wl 



<\ ^--^vv 




■\h\\ 






y ' 




sur le boulevard, où vingt fumeui^ effrontés m'obsèdent 
de leur attention quêteuse; dans un salon, surtout, quand 
je vous y vois entrer le front calme, la démarche aisée, 
même après qu'un butor de valet vient d'y jeter votre nom 

9 



66 PETITES iMISERES 

de manière a fixer sur vous les yeux et Ja curiosité de 
tous, combien cet aplomb me semble inconcevable! De- 
puis dix ans que je vais dans le monde, je n'ai pas encore 
pu me faire à 1 émotion d'un pareil moment. Une sorte de 
frisson parcourt mon corps des pieds à la tête. Je me sens 
rougir; mes jambes se dérobent sous moi et s'embarras- 
sent l'une dans l'autre. Que de fois ne serais-je pas tom- 
bée, sans le bras protecteur que venait galamment m'ofTrir 
le maître de la maison ! Savez-vous bien que c'est pour 
en mourir? 

— On n'en meurt guère cependant, répliquai-je en 
riant. 

— Et cela n'en vaut guère mieux, reprit-elle de même, 
quand on est destinée aux ennuis d'une joute avec ma- 
dame Gliquot. Encore n'est-ce là quun inconvénient de 
hasard. Mais à combien de scènes semblables ne sommes- 
nous pas exposés, nous autres gens timides? Comprenez- 
vous bien, par exemple, ce qu'est pour nous l'impertur- 
bable assiduité d'un fat à qui nous n'osons envoyer aucune 
des épigrammes qui nous viennent si bien in petto, et qui 
nous délivreraient à jamais de ses préférences ? 

Puis, rien n'est cher comme la timidité, grâce aux 
belles façons polies et au jargon bruyant de messieurs du 
commerce. Leurs empressements tumultueux m'ont tant de 
fois forcé la main, et je suis si certaine d'acheter à des 
prix fous, pour m'y soustraire, les objets dont je me sou- 
cie le moins, que j'ai dû renoncer à faire mes emplettes 
moi-même. Dieu sait, cependant, que c'est un grand plai- 
sir de moins dans mon existence ! 

Mais nos plus cruels ennemis, ce sont les sourds, et 
par contre, sans aucun doute, ils nous trouvent insuppor- 
tables. S'asseoir à côté d'un vieux générai de l'Empire, ou 



DE LA VIE HUMAINE. 67 

d'un ci-ilevant jeune homme contemporain de Barras et 
et de M. de Trénis, est un vrai malheur pour quiconque 
a pris l'habitude de contenir sa voix dans le ton d'untête- 
à-tète ordinaire. Leurs hein ? leurs qu'est-ce que cest ? 
leurs rot/5 dites ? et l'obligation de répéter par-devant 
toute l'assistance le plus insie:nifiant ou le plus dangereux 
propos, me condamnent vis-à-vis d'eux au silence le 
moins poli. Et cependant, c'est encore à ces répertoires 
vivants dé la société qu'on pourrait adresser le plus sou- 
vent d'utiles questions. Mais quelle intrépide curiosité ne 
serait surmontée par la crainte d'entendre redire après soi 
d'une voix tonnante : 

— Vous me demandez si je crois à la faillite de la 
maison A...? au moment où vient d'entrer le principal 
associé de cette maison. 

Ou bien encore : 

— M. B..., le dernier amant de madame C...? 

Et madame C... est assise à quatre pas de vous. 

Ajoutez ceci, continua madame de *** avec une élo- 
quence vivement sentie, qu'une sorte de prescience et de 
divination livre à tout le .monde le secret de notre fai- 
blesse, et que tout le monde se croit en droit d'en abuser. 
Le domestique le plus soumis ailleurs devient auprès de 
nous impertinent et fantasque. Il n'est pas de libertés 
inouïes que nos plus simples connaissances ne se permet- 
tent à notre égard, pas de présentations si saugrenues que 
nos salons en soient affranchis. Et jusques aux cochers de 
fiacres, dont le coup d'œil insolent nous range, dès le 
premier abord, parmi les plus humbles sujets de leur 
tyrannie subalterne... 

— Qu'avez- vous donc à rire? me demanda tout à coup 
l'aimable discoureuse en s'interrompant. 



68 PETITES MISÈRES 

— C'est votre pliiiippiqiie contre les fiacres, lui ré- 
pondis-je... Elle me rappelle certaine mésaventure arrivée 
à quelqu'un que vous connaissez, et dont, par ce motif, je 
dois vous taire le nom. 

— Est-ce un malheur auquel je sois exposée? 

— Certainement non... Au reste, je ne sais jusqu'à 
(juel point... 

— Oh bien ! dites-le donc ! mes scrupules s'arrêtent à 
ce qui me fait peur. 

— Voici le fait, repris-je, un peu embarrassé de mon 
conte, malgré cette bienveillan le autorisation. 

Une dame rentrait chez elle, l'autre jour, après une 
course de cinq heures, dont une station de quatre. Elle 
avait eu le malheur de choisir entre tous un de ces cochers 
pénétrants dont vous venez de parler. Lorsqu'elle le vou- 
lut renvoyer, à sa porte, avec le salaire réglé parles tarifs, 
plus un excellent pourboire, le drôle osa bien ne pas être 
satisfait : 

— Madame se trompe, dit-il, c'est cin([ cents francs 
qu'elle me doit. 

— Cinq cents francs ! répéta la pauvre femme éper- 
due; vous vous trompez! c'est impossible! 

— Cinq cents francs, recommença l'automédon nu- 
méroté. 

Cette fois elle comprit. 

— Mais vous n'y songez pas? Est-ce que j'ai cinq 
cents francs sur moi ? 

— Dame ! insinua le bandit avec une fausse bonhomie, 
je vais les demander là-haut... à monsieur. 

— Attendez ! murmura sa victime en s'échappant 
comme une fauvette effarouchée. 



DE LA VIE HUMAINE. 69 

Et, quelques minutes après, une soubrette à l'œil éveillé, 
se glissant le long de la voiture, y jeia, sans faire sem- 
blant de rien, un petit papier blond plié en quatre. 

Après avoir raconté cette anecdote, et seulement en 
voyant madame de *** faire, à celte occasion, un soudain 
retour sur elle-même, je compris la bévue qu'en amoureux 
distrait je venais... 

— Holà ! holà ! s'écria Faustus, qui ressaisit vivement 
son manuscrit, dont il avait oublié sans doute la teneur 
tout à fait intime... laissons, de grâce, ce qui me concerne 
seul; mais je te permets de passer dans le compartiment 
des affaires étrangères. 

Je prolitai' de la permission. Le premier cahier sur le- 
quel je mis la main contenait : 





MÉMOIRES D'UN NEZ 



RACONTES PAK UNE BOUCHE 



Le progrès des ans les avait rapprochés. Depuis quelque 
temps, comme celui du père Aubry, ce nez aspirait à la 
tombe. De son côté, le menton, qui surplombait, s'ache- 
minait vers le paradis. Le temps était venu des accoin- 
tances bavardes et des épanchements suprêmes. Le nez 
parla; il en avait déjà l'habitude. La bouche écouta, ce qui 
pourra étonner certains esprits bornés. Elle a répété ; ceci 
lui était très-ordinaire. 

* J'étais né depuis longtemps que je ne m'en doutais pas 
encore, dit-il en débutant par un afîreux calembour. Nous 
appartenons tous, comme vous le savez, à un individu chez 
qui rien n'est précoce. Rien, je me trompe : moi seul, je 
pris de bonne heure un essor ambitieux, et, contrairement 
à l'usage, j'imprimai à la physionomie que je dominais un 
caractère dont elle ne semblait pas susceptible. 

La nourrice de mon maître s'en aperçut d'abord. 



PETITES MISÈRES DE LA ME HUMAINE. 71 

comme de raison, et, après avoir médité quelque temps 
sur les causes qui me rendaient incommode, elle conçut 
l'idée peu maternelle d'esquiver les diflicultés de Tallaite- 
ment par un indigne subterfuge. C'était une femme simple, 
et pour qui les biberons en caoutchouc n'étaient pas encore 
inventés. Elle y substitua je ne sais quels chiffons dont la 
faim nous fit seule affronter le cont<JCt. On les trempait 
dans du lait, trempé lui-même ; et, tant bien que mal, nous 
vivions à ce fallacieux régime. 

Nous vivions, mais nous ne prospérions pas. Déjà se 
pouvait pressentir l'influence funeste que j'ai longtemps 
exercée autour de moi. J'avais voulu être grand ; je l'étais, 
mais à mes dépens et à ce.ux de mon entourage, ainsi qu'il 
arrive toujours. Si le ciel était juste, l'ambition ne perdrait 
qu'elle-même ! 

J'étais grand, et de bonne heure. Aussi attirai-je sur 
moi l'attention générale. Elle aurait pu être plus bienveil- 
lante : — la grandeur appelle l'envie. Aux Tuileries, où 
je me promenais sous la surveillance d'une femme de 





'■ r^m^^^a 



chambre, je subis bien des pichenettes, j'essuyai bien des 
sarcasmes. Ma conductrice les sup[X)rtait avec peine. Par 
bonheur, elle était jolie, et trouvait beaucoup de gens dis- 
posés à la consoler. Je leur étais utile, comme entrée en 



72 PETITES MISEUES 

matière. Ils débutaient d'ordinaire par quelque chose d'ai- 
mable pour elle, sinon pour moi. 

— Est-ce votre premier né? disaient-ils; il ne res- 
semble guère à l'autre. 

Ou bien encore : 

— Jamais grand nez (ils me. montraient) n'a gâté joli 
visage (ils montraient le sien) . 

De la sorte, je faisais planche ; mais on ne m'en savait 
gré que médiocrement, et, repoussé de toutes parts, je 
menais une existence solitaire, dans laquelle j'entraînais 
naturellement toutes mes dépendances. 

La solitude n'engraisse que les sots, dit-on. Il faut 
croire que mon maître l'était, car je profitais à faire frémir. 
On nous mit au collège l'un et l'autre. Là, comme ail- 
leurs, je fus grièvement offensé à plusieurs reprises. Mon 
maître fit ce qu'il put pour me venger, et je l'en aurais 
bien dispensé, car sa susceptibilité me valut une foule de 
rencontres infiniment désagréables. Je le lui donnai à 
sentir. Il devint morose, ne sortit plus pendant les récréa- 
tions, se prit d'une belle passion pour les classiques, piocha 
comme quatre, et joignit aux agréments de son idiotie 
naturelle ceux d'un pédantisme rogue et bourru. Il eut, 
cinq années de suite, le prix du thème, et, quoique per- 
sonne, personne n'ait paru s'en douter, me dut chaque 
fois ce triomphe, encore apprécié. Jamais, cependant, les 
couronnes universitaires ne sont descendues jusqu'à moi. 
Ce n'était pas faute de me mettre en avant. 

Mon début dans le monde a laissé des souvenirs pro- 
portionnés à ce que je suis. Ils durent encore. Quand je 
parus dans le salon d'un de nos médecins les plus renom- 
més, ce fut de tous côtés un silence imposant. Les femmes 
ouvraient de grands yeux ébahis; quelques hommes se 



DE LA VIE HUMAINE. 73 

mirent à me lorgner avec la plus impertinente assurance. 
Puis on chuchota, et cela parut désagréable à mon maître, 
qui me releva plus haut que jamais. 

Tandis que la première stupeur causée par mon appa- 
rition se dissipait peu à peu, deux ou trois de ses plus 
jeunes confrères entourèrent le maître de la maison. 

— C'est étonnant! disait l'un. 

— Admirable ! — Prodigieux I — Pyramidal ! ajou- 
taient les autres. 

— Seulement, reprit le plus familier, la vraisemblance 
n'est pas ménagée. 

— Ni létofle, dit un second. 

— ... Qui cependant est chère, fit remarquer un troi- 
sième en ricanant. 




— Ah çà ! s'écria le docteur abasourdi, à qui donc en 
avez-vous? D'où me pleuvent ces compliments et ces 
reproches si singulièrement mêlés? De quoi parlez-vous 

De l'opération , parbleu ! répondirent-ils en chœur, 
montrant mon maître. 

40 



74 PETITES MISÈRES 

— Je VOUS jure, dit plus bas le docteur, que je n'ai 
jamais opéré ce monsieur. 

— Allons donc! s'écria le boute-en-train de la bande... 
Quel autre que vous a pu ménager ces imperceptibles 
sutures, arrondir ces méplats, donner cette courbe natu- 
relle aux soi-disant cartilages? Après cela, vous avez exa- 
géré les proportions. 

— Les proportions de quoi? Vous me faites donner au 
diable. 

— Les proportions de ce nez, répliqua de sang-froid 
l'impitoyable railleur. La rhinoplastie est une belle chose. 
mais il ne faut pas en abuser. 

Quand je me vis soupçonné d'être un de ces nez pos- 
tiches que l'art du chirurgien met à la place des nez dété- 
riorés, je me sentis rougir jusqu'à mon bout le plus avancé. 
C'était une protestation en règle, et bien faite pour détrom- 
per les esprits les plus prévenus. Mais vit-on jamais la 
vérité la plus manifeste prévaloir contre une raillerie heu- 
reuse ! Celle-ci parcourut en quelques minutes le salon, et 
fit rire tout le monde, à l'exception de quelques jeunes 
femmes qui ne la comprirent pas. La nature du sujet leur 
inspirait, d'ailleurs, la crainte de se compromettre. Soit 
dit sans fatuité, j'ai remarqué qu'un grand nez impose 
quelque respect à la plus belle moitié du genre humain. 

Malheureusement, le respect n'est pas de l'amour. Je 
m'en aperçus bien. Les belles dames — voire les moins 
belles — ne nous acceptaient pour danser, mon maître et 
moi, qu'avec hésitation, je dirais presque avec terreur; et 
lorsque, aimables et galants, nous nous penchions à leur 
oreille pour y glisser quelques fadeurs mystérieuses , elles 
se jetaient presque toutes en arrière, comme si quelque 
poutre aveugle, balancée sur l'épaule d'un brutal ouvrier. 




Les belles dames, voire les moins belles, ne nou« acceptaient pour danser 
qu'avec hésitation, je dirais presque avec terreur. 



DE LA VIE HUMAINE. 75 

avait menacé le frêle édifice de leur coiffure. La valse nous 
fut d'ailleurs interdite, à partir d'un soir où une petite 
pensionnaire espiègle prétendit que j'avais (involontaire- 
ment) défait, derrière son épaule, un nœud de ruban. Le 
délit existait, je ne chercherai pas à le nier; mais n'en 
pouvait-elle accuser une main maladroite, la vraie cou- 
pable, après tout? 

Renoncer au bal, c'est, dans l'état actuel de la société, 
abdiquer le droit de choisir une femme. L'homme qui ne 
danse plus est une sorte de célibataire failli à qui la Bourse 
matrimoniale est interdite. Il ne peut plus tenter la moin- 
dre de ces opérations de commerce qui commencent par 
l'offre autorisée d'un bouquet et se parachèvent en stipu- 
lations dûment authentiques. Les amis de sa famille par- 
lèrent en ce sens à mon maître. Il resta inébranlable. 
Seulement, quand leurs raisonnements avaient été plus 
pressants et plus obstinés qu'à l'ordinaire, il demeurait, le 
soir, quelques minutes de plus devant sa glace, après s'être 
coiffé de nuit, et là, de face, de profil, de trois quarts, il 
s'essayait à me considérer comme le premier nez venu. 

— II est cependant présentable ! se prit-il à dire une 
fois ; mais sa conscience lui fit remarquer que les pointes 
du madras nocturne, plus proéminentes que d'habitude, 
me favorisaient singulièrement. Il en convint de bonne foi, 
et scella sa détermination bien arrêtée de renoncer au bal 
par un énorme coup de poing qu'il m'appliqua dans sa 
mauvaise humeur. Je lui en cuisais encore le lendemain. 

J'avais compris sa douleur, et j'y compatissais, quelque 
injustes qu'en eussent été les manifestations premières. 
Pour lui rendre une partie des plaisirs dont je le privais, 
je feignis un désir que je n'éprouvais nullement , certain 
jour qu'une tabatière passait à quelques pouces de moi. 



76 



PETITES MISÈRES 



J'ai payé cher ce dévouement irréfléchi. On ne sait pas ce 
qu'il en coûte d'être né sensible. 

De ce jour, mon maître — qui l'était — se trouva 
réduit à chercher dans les régions inférieures de la société, 
une reconnaissance que son or payait, et qu'il s'efTorçait 
de prendre pour autre chose. Sans plus de périphrases, il 
tomba dans la grisette. J'en fus la cause, car le tabac joua 
dans cet événement un rôle essentiel. Chèvre à beaucoup 
d'autres égards, la grisette l'est aussi par son goût pour 
cette poudre chatouilleuse. Elle érige volontiers en système 
sa pernicieuse sensualité, déclarant effrontément « qu'il 
faut être folle pour se priver d'un plaisir facile à réitérer 
toutes les cinq minutes. » Ce propos féminin , si terrible 
dans ses conséquences extrêmes, fera rêver tout nez intel- 
1 lisent et honnête. 




. L'amour, comme dit le poëte, est un fleuve dans lequel 
l'enfant, pas à pas attiré, se mire d'abord, se lave ensuite. 



DE LA VIE HUMAINE. 77 

et enfin se noie bel et bien. Je ne puis afïirmer que la der- 
nière partie de celte comparaison. Nous nous noyâmes, 
corps et biens, dans les tendresses de mansarde et les sen- 
timents à meubler. Mon maître donnait naturellement prise 
à ses impérieuses favorites, qui le menaient... je me dis- 
penserai de dire par où. Aussi, de nature et d'habitudes 
timides, il n'osait plus me mettre dans une réunion res- 
pectable, et je sentis qu'il était perdu, si moi, l'origine du 
mal, je ne venais à bout d'en combattre les progrès. Je 
songeai (classique souvenir!) à la lance d'Achille, laquelle 
guérissait les blessures qu'elle avait faites : — Presque 
aussi long, m'écriai-je, pourquoi donc aurais-je moins de 
pouvoir ? 

Le mal était grand et imminent; il exigeait un remède 
héroïc[ue. Sauf à m'anéantir — un nez suicide révolterait 
l'humanité — j'étais décidé à tout. 

D'abord, je forçai mon maître à renoncer au tabac, qui 
l'avait perdu, sous prétexte que je prenais des dimensions 
par trop extraordinaires. Il eut la bonhomie d'accepter 
cette idée, parfaitement fausse, que je lui fis suggérer par 
une altière brodeuse aux yeux de laquelle je parvins à me 
grossir démesurément. 

Cela fait, je ne me montrai désormais accessible qu'aux 
plus douces et aux plus naturelles senteurs. J'avais mon 
projet. Au rez-de-chaussée d'une maison contiguë k celle 
que nous habitions, je remarquais depuis quelque temps 
une adorable jeune personne, tout entière à ses devoirs, à 
trois petits chats et à quelques pots de fleurs qu'elle culti- 
vait, elle-même. Ma sympathie pour elle avait une cause 
essentiellement philosophique : à beaucoup d'autres grâces 
et agréments, elle joignait le mérite — immense pour moi 
— de n'avoir pas de nez. Je me hâte de m'expliquer. Au 



78 



PETITEvS MISÈRES 



tiiilieu de l'espace triangulaire compris entre ses yeux char- 
mants et sa bouche de rose, un observateur curieux pou- 
vait bien,ii l'œil nu, apercevoir un je ne sais quoi, percé, 
comme avec une vrille, de deux conduits suffisants à la 
respiration de cet être angélique; mais c'était tout, et, 
dans mes idées, ce n'était rien. 

La sympathie — il ne faut pas être un nez bien fm 
pour l'avoir remarqué — la sympathie est le produit des 
contrastes. Notre jeune voisine devint mon soleil, et je fus 
désormais l'aiguille du cadran où chaque jour elle mar- 







quait les heures. La lumière me venait d'elle, et je proje- 
tais une ombre noire du côté où elle n'était pas. Obéissant 
à une attraction dont il ne soupçonnait pas la cause, nion 
maître me mettait à la croisée dès qu'il entendait fureter 
la charmante jardinière. — L'imprudent ! — Mais elle ne 
leva jamais les yeux vers nous, et je pus m'a viser d'un 



DE LA Vllî HUMAINE. 79 

Stratagème renouvelé de Marmontel et de ses Contes 
moraux. 

Vous sou venez- vous de ce mari qui, pour plaire à sa 
femme, engouée de sylphes, se métamorphose, autant qu'un 
mari peut le faire, en un de ces génies aériens? Le jour, 
à l'aide d'illusions acoustiques, et grâce à la magie d'une 
espèce de diorama mobile, il semble pénétrer, invisible, 
jusque auprès de la baignoire où la jeune femme romanes- 
que mène en pai^x ses rêves enivrants. Caché, la nuit, dans 
les rideaux de l'alcôve conjugale, il prend sa voix la plus 
douce pour murmurer à l'oreille charmée de sa moitié une 
foule de quatrains musqués et de flatteries à la bergamote. 
D'autant mieux accueilli qu'il a soin de médire beaucoup 
de lui-même, il fait en peu de temps de rapides progrès, 
et qui lui donnent à réfléchir. Dans la voix émue de sa 
femme, dans les langueurs que laissent après elles, sur ses 
traits mignons, les veillées qu'elle passe tête à tête avec 
l'impalpable amoureux dont il l'a pourvue, notre homme 
voit de quel péril il serait menacé si les sylphes aimaient 
d'une façon moins platonique. Un beau malin, pourtant, 
il juge à propos de reprendre ses attributs matériels. Les 
ailes tombent, le mari reste, et — ceci est moral, mais 
par malheur c'est un conte — le charme ne s'évanouit 
pas. 

Certain jour, que mon maître remuait quelques chiffons 
jadis portés par sa grand'raère, je profitai d'un sachet où 
résidait encore je ne sais quel vague parfum du temps 
passé, pour lui suggérer la pensée de jouer avec notre voi- 
sine le rôle du mari sylphe. Ayant plus de sentiments que 
d'idées, il s'accrochait avec ténacité à celles qui, par extraor- 
dinaire, lui traversaient le cerveau, et mettait à les réaliser 
une obstination que les gens d'esprit n'ont jamais connue. 



80 PETITES MISÈRES 

A parler sans prétention, c'est là le secret de cette loi 
suprême qui, de tout temps, et plus particulièrement au- 
jourd'hui, donne aux imbéciles la haute main dans les 
affaires humaines. 

Vous dire en détail comment il fit accepter ses mysté- 
rieux hommages, serait entreprendre une tâche plus lourde 
que les plus massives besicles. Mieux me vaudrait jouer 
et perdre vingt parties de ce jeu bizarre qu'on appelle la 




drogue. En somme, dès qu'il ne me montra point, il rentra 
dans Ja classe des nez ordinaires, ce qui lui donnait, pour 
son métier d'amoureux, les plus favorables chances. La 
belle voisine passa par toutes les péripéties de l'étonne- 
ment, de la crainte, de l'intérêt, de la reconnaissance, de 
l'attendrissement et enfin de la sympathie. Tous les degrés 
de la cristallisation avaient été parcourus ; et, pour suivre 
cette métaphore, empruntée au traité de r Amour, toutes 
les imperfections de mpn maître — je me comprends mo- 
destement parmi elles — disparaissaient, voilées par un 
nombre infini de diauiants éblouissants et prismatiques. 
Sous cette scintillante enveloppe, l'imagination de notre 



DE LA VIE HUMAINE. 



H1 



belle adorée ne pouvait pas plus retrouver la réalité pri- 
mitive qu'elle n'ei^it reconnu, sous une triple couche de sel 
gemme, le rameau d'arbre oublié, durant trois mois d'hi- 
ver, dans les profondeurs abandonnées de la mine. Tel est 
le travail qui s'opère en vingt-quatre heures dans la tête 
d'un amant, et qui mit plus de vingt-quatre jours à se 
parachever dans celle de notre voisine. Lorsqu'elle en fut 
là, et moyennant quelques précautions oratoires, je pus 
entrer en scène. J'aurais eu les proportions de la potence 







à laquelle Assuérus fit pendre Aman — quelque chose 
comme la colonne Vendôme — qu'on m'eût trouvé, je ne 
dis pas tolemble, mais gentil. Nous fîjmes acceptés, nous 
nous mariâmes ; mon maître était sauvé. 

Autant le nez célibataire demeure exposé à la critique, 



82 



PETITES MISERES DE LA VIE HUMAINE. 



autant la société reconnaît aux nez mariés le droit d'être 
ce qui leur convient. Rien ne les protégeait auparavant 
contre les rigoureux aquilons de la raillerie : l'hymen y 
passe ; une sécurité, une béatitude parfaites succèdent à 
ces orages. Aussi, en m'étalant dans ma nouvelle félicité 
comme dans un confortable fauteuil, ai-je depuis lors 
entendu dire à bien des gens : Il est né coiffé. 

— Coiffé! m'écriai-je en regardant la bouche pour 
m'assurer qu'elle ne souriait pas. 

— Coiffé ! répliqua-t-elle du plus grand sérieux. Que 
voyez-vous de surprenant dans cette locution proverbiale? 

— Attendez, repris-je après un instant de réflexion ; 
c'est qu'à ne vous rien celer. . . le nez en question n'a rien 
ajouté ? 

— Si fait. 

— Ha ! ha ! 

— Il a ajouté : « Nous véciimes heureux et nous eiime's 
beaucoup d'enfants. » 

— Et c'est tout? 

— C'est tout. Que vous faut-il de plus? 

— Au fait, dis-je à part moi... un mari ne met jamais 
le nez dans ces secrets-là. 





VI 



« Tout le malheur des hommes vient de ne pas savoir 
se tenir dans une chambre. » Pascal l'a dit, et ce grand 
philosophe avait raison. Que ferait à l'homme solitaire une 
difformité de corps, une singularité de visage, un nez trop 
court ou trop long? 

— « Malheur à l'homme seul ! répliqua Faustus, paro- 
diant mes graves réflexiops. L'Écriture l'a dit, et l'Écri- 
ture ne ment jamais. 

Prenons pour vrai l'axiome de Pascal, et, à ce compte, 
nous rangerons parmi les plus grands bienfaiteurs de l'hu- 
manité les avocats du roi, les gendarmes, les gardes du 
commerce, etc., etc.. etc., en nous étonnant, toutefois, 
que ces braves gens déguisent à plaisir, sous d'assez vilains 
noms et des formes assez vilaines, le bonheur dont ils 
gratifient, par une injuste préférence, les banqueroutiers, 
les voleurs, les assassins... 



84 PETITES MISÈRES 

— Trêve de plaisanterie... Suppose-moi seul, bien 
seul, enfermé chez moi, barricadé contre les importuns, 
indépendant de tous et de toutes : à quelles calamités suis- 
je exposé? 

— Gela dépend du temps qu'il fait. 

— Suave mari magno... Il pleut à déluge; le vent 
ébranle sur le toit les ardoises sonores ; les cheminées 
gémissent, les girouettes grincent sur leurs pivots rouilles ; 
les gouttières dégorgent à grand bruit... mais je suis in- 
stallé au coin de mon feu, sous la pénombre de ma lampe, 
un vieux livre en main... 

— Tout à coup, continua Faustus, s'emparant de la 
phrase inachevée, distrait de cette délicieuse lecture par 
un léger picotement de tes paupières , tu t'aperçois que la 
tempête fait irruption dans ton domicile. Le vent, dont les 
longs soupirs te semblaient naguère une si belle musique , 
s'engouffre en sifflant dans ta cheminée ; les pointes bleuâ- 
tres de la flamme s'abaissent devant ce maître impérieux, 
comme les piques romaines à l'approche du consul et de 
ses faisceaux. 

Un tourbillon de fumée et de cendres s'empare de 
l'air que tu respires ; âcreté subtile qui te prend aux yeux 
et. à la gorge, qui met à J)out ta patience, et te force, 
quelle que soit la résignation dont la Providence t'a pourvu, 
à pleurer, à tousser, à geindre. 

Contre cet ennemi, pas de ressources. La fumée. 
comme la mort, entre partout. En vain tu repousses au fond 
de l'âtre, dans un affreux sens dessus dessous, l'élégant 
édifice de bois et de houille qui t'avait coûté tant de peines 
et de savantes combinaisons ; en vain tu espères conjurer 
le mal en donnant accès, pendant quelques minutes, à la 
bise glaciale qui dessmait sur tes vitres bien closes des ara- 




Sfii syûT.sf 



Lu tourbillon de fumée et de cendres s'empare de l'air que tu respires; 
âcreté subtile qui te prend aux yeux et à la gorge, qui met à bout ta 
patience, et te force, quelle que soit ta résignation dont la Providence 
t'a pourvu, à pleurer, à tousser, à geindre. 



DE LA VIE HUMAINE. 85 

besques d'argent : après plusieurs tentatives inutiles, vaincu 
et dompté, lu te décides au grand sacrifice que réclame ta 
situation. La larme à l'œil, et contristé comme si tu allais 
commettre un parricide, tu soumets toi-même le feu allumé 
par tes mains à l'action d'un élément contraire : en style 
plus bourgeois, tu vides ta carafe sur tes tisons. 

Voilà qui est fait ; il ne te reste plus qu'à calfeutrer de 
ton mieux pour combattre le froid, et d'abord à fermer la 
fenêtre. 

— Justement, je la ferme, et... 

— Et en la fermant, «avec un mouvement d'humeur 
assurément justifié , lu casses un ou deux; carreaux. Que 
devient ta félicité intérieure? 

— Je mande le vitrier. 

— Le vitrier est au spectacle ou au cabaret ; il monte 
sa garde ou bat sa femme. Pour un motif ou pour un autre, 
il remet ton affaire au lendemain. 

Te voilà bien attrapé, n'est-il pas vrai ? Crois-tu néan- 
moins que cette énumération soit complète? mais les tour- 
ments dont j'ai parlé ne forment pas la centième partie de 
ceux qui te menacent. 

Ce feu, par exemple, auprès duquel tu te prélassais si 
agréablement lorsque je me suis chargé de t'y relancer, ne 
peut-il pas te jouer vingt autres méchants tours? te donner 
une migraine? envoyer ses étincelles sur tes fauteuils et 
ses tisons sur tes tapis? et te brûler les mains si tu mets 
à lui disputer tapis et fauteuils une imprudente précipi- 
tation? N'as-tu jamais lutté contre la mauvaise volonté 
du charbon de terre une fois éteint? N'as-tu jamais maudit 
l'impuissance d'un soufflet asthmatique? N'as-lu jamais 
touché par mégarde à des pincettes démesurément échauf- 
fées? 



86 PETITES MISÈRES 

Je ne parlerai pas de la lampe : la nommer suffît pour 
rappeler à tous les travailleurs de nuit mille souvenirs 
fâcheux. L'une s'arrête faute d'huile ; l'autre, au contraire, 
en est si bien pourvue, qu'elle en arrose à la ronde votre 
bureau récemment acheté, votre robe de chambre la plus 
élégante, vos papiers les plus précieux. Celle-ci, mal retenue 
par une vis usée, descend à chaque instant le long de sa 
tige ; la mèche d'une autre refuse obstinément d'obéir au 
ressort qui doit la diriger. Une fois sa cheminée de cristal 
éclate; ou bien c'est le globe dépoli qui, lorsque vous 
essayez de remédier à un de ces»petits malheurs, conserve, 
et pour jamais, la fidèle image de vos doigts très-grasse- 
ment peints. 

Il n'est pas jusqu'aux livres, ces amis en apparence si 
complaisants et si fidèles, qui ne puissent, à un moment 
donné, comme tant d'autres amis, hélas ! nous garder un 
désappointement pénible. 

Inconnus, ils trompent l'espérance qu'un prospectus 
pompeux, déguisé en feuilleton, nous avait fait concevoir; 
déjà lus, ils ne nous rappellent aucune des émotions 
agréables que nous leur dûmes jadis, et nous font mépriser 
notre intelligence, si peu certaine de ses impressions. 

Neufs, il faut en couper les feuillets avec une patience 
d'autant plus exemplaire, que le livre est meilleur et le 
plioir en mauvais état. 

Brochés, ils s'effeuillent et se dissolvent en quelque 
façon sous nos doigts; reliés, ils se ferment obstinément, 
et prennent comme dans un traquenard le nez que nous 
hasardons entre leurs feuillets; ou bien racornis par l'ac- 
tion du feu, ils restent entre-bâillés, nonobstant nos efforts 
pour les rendre à leur forme première. 

Que dire du précieux volume emprunté à un riche 




Jl se pose 
enfin sur ta 
poitrine où 
ton cœur cesse 
de battre. Alors 
les prestiges qu i for- 
ment son cortège bi- 
zarre s'emparent à l'env 
de leur proie. 
Tu es emporté , par 
une puissance inconnue et 
redoutable, dans la spirale d'un 
escalier, dont tes pieds ne touchent 
pas les degrés. 
Ton lit, devenu chaloupe, et jouet 
d'une mer houleuse, court, entraîné vers 
un banc de noirs récifs sur la crête des- 
quels , préludant par d'horribles cris à un 
horrible festin, les vautours livides qui espèrent 
ton cadavre tendent leurs longs cous décharnés. 



DE LA VIE HUMAINE. 87 

amateur, et sur le(juel nous laissons tomber un désastreux 
pâté d'encre, surtout si notre prêteur peut nous soupçon- 
ner d'avoirj comme Paul-Louis Courier, dénaturé volon- 
tairement un texte ailleurs introuvable? Et les fautes typo- 
graphiques, qui, dans certains cas, nous donnent tant à 
rêver? Et les transpositions de pages, si communes chez 
les relieurs modernes, devenus les plus cruels mystiBca- 
teui's de l'époque? Et les Souffrances de la Mémoire, bien 
autrement nombreuses, bien autrement poignantes que ses 
Plaisirs — chantés par Rogers — ne sont enviables et 
réels ? 

— A la bonne heure ; mais si. pour échapper à tant 
d'ennuis, je prenais un parti violent... Si je me couchais? 

— A sept heures du soir? Bel expédient! Faut-il donc 
t'énumérer alors les souffrances que tu te prépares? 

Après quatre ou cinq heures d'un sommeil anticipé, tu 
t'éveilles à demi dans l'obscurité, la peau brûlante, le pouls 
agité, le sang en ébullition et fourmillant dans tes veines. 
C'est l'heure des apparitions fantasmagoriques et des hypo- 
thèses monstrueuses. Smarra, le démon des nuits, volète 
lourdement dans les ténèbres épaisses qui te pressent de 
toutes parts ; lu sens avec horreur traîner sur ton visage 
ses ailes velues, tu vois ses yeux ronds te darder un mé- 
chant et stupide regard. 

Il se pose enfin sur ta poitrine où ton coeur cesse de 
battre. Alors les prestiges qui forment son cortège bizarre 
s'emparent à l'envi de leur proie. 

Tu es emporté, par une puissance inconnue et redou- 
table, dans la spirale d'un escalier dont tes pieds ne tou- 
chent pas les degrés. 

Ton lit, devenu chaloupe et jouet d'une mer houleuse, 
court, entraîné vers un banc de noirs récifs sur la crête 



88 PETITES MISÈRES 

desquels, préludant par d'horribles cris à un horrible fes- 
tin, les vautours livides qui espèrent ton cadavre tendent 
leurs longs cous décharnés. 

Ou bien ce sont des caprices moins sombres. S marra 
se contente, à l'imitation de Puck, son collègue aérien, de 
faire subir à sa victime des transfigurations grotesques. 
Il met une bosse sur ses épaules, remplace sa tête par une 
citrouille, lui donne des bras de guenon ou des janjbes de 
rhinocéros, la rend chauve comme le dôme des Invalides, 
ou la couvre d'une forêt de cheveux. 

Quelquefois il s'amuse à la jeter dans quelque étrange 
et désagréable embarras. Un grave magistrat se voit sur 
la scène, prêt à débuter dans un rôle de Colin dont il ne 
sait pas le premier mot. Une belle s'imagine qu'amenée 
in fiocchi à quelque brillante soirée, elle y arrive dans le 
simple appareil de Junie : sans corset, ce qui est odieux; 
sans guimpe, ce qui est contrariant. Tel ministre, au mo- 
ment de monter à la tribune, aperçoit dans un coin la 
narquoise figure d'un député de l'opposition qui le menace 
d'un petit papier, et ce papier n'est rien moins qu'une 
note exacte sur la répartition des fonds secrets, tombée 
par hasard du portefeuille officiel. Ici c'est un avocat dont 
la mâchoire se démonte au plus beau de son improvisa- 
tion ; là-bas, un agent de change mis en demeure de don- 
ner son avis sur une question d'orthographe élémentaire; 
ailleurs un sous-lieutenant de hussards entrepris, dans un 
boudoir, par une marquise de cinquante ans. Espagnole et 
sensible à l'excès. 

Partout, enfin, rêveries étranges, visions cornues, 
incongruités involontaires, hontes, angoisses chimériques... 
auxquelles succèdent bientôt des sensations plus matérielles 
et non moins pénibles. 



DE LA VIE HUMAINE. 89 

Car l'agilation de l'esprit a dérangé l'habitude du corps; 
en se débattant contre les illusions, on s'en est pris aux 
réalités. 

Votre oreiller glisse à terre , où vous ne tardez pas à' 
le suivre, entraînant dans cette chute tout ce qui se trouve 
à votre portée. 

Une autre fois, ce sont vos couvertures que ce débat 
animé contraint à une sage retraite, et qui laissent vos 
pieds ou vos épaules — quelquefois les uns et les autres 
— passer insensiblement a une temjDérature polaire. Le 
froid vous réveille enfin pour tout de bon . et , tandis que 
vous essayez en tâtonnant de rétablir un peu d'ordre au- 
tour de vous, tandis que vous replacez vos cheveux tiraillés 
et douloureux sous un foulard longtemps cherché, la 
pendule, répondant à la question que vous lui adressez 
machinalement, fait entendre le bruit précurseur de la 
sonnerie. 

— Ah! bon! — Et vous prêtez une oreille attentive. 
Le marteau frappe un coup... 

— Et puis? — Le silence renaît, interrompu seule- 
ment par le tic tac monotone du balancier. 

— Quelle heure est-il ? — Vous le saurez tout juste- 
ment dans une demi-heure. Et encore ? La demi-heure 
s'écoule. De nouveau la pendule annonce qu'elle va parler, 
et vous écoutez de nouveau. De nouveau le coup unique 
se fait entendre. 

— Quelle heure est-il ? 

Cependant au cauchemar endormi a succédé le cauche- 
mar éveillé; du moins je ne connais pas d'autre nom à 
cet état de découragement, d'anxiété vague et puérile, de 
décomposition morale où nous jettent la solitude, le si- 
lence et l'obscurité réunis. Par un singulier phénomène 

42 



90 PETITES MISÈRES 

de l'iniagination , vous fussiez-vous endormi le plus tran- 
quille et le plus heureux des hommes, vous vous trouvez 
alors le plus inquiet et le plus misérable/Toutes les ca- 
•resses du destin sont oubliées ; ses menaces s'aggravent et 
se multiplient. Dupe d'une sorte de mirage désolant, vous 
voyez s'affaisser vos espérances les plus fermes. Il vous 
semble que vos meilleurs amis sont prêts à vous trahir, 
que partout vous attendent des embûches et des déceptions, 
que le sol lui-même se dérobe sous vos pieds. C'est une 
ruine totale, un écroulement universel, un sentiment de 
détresse et de frayeur inexprimables : étrange aberration, 
dont heureusement, le matin, vous ne garderez qu'un sou- 
venir étonné... 

Tu vois, continua Fauslus, que, sans sortir de ta 
chambre, je t'ai fait parcourir avec moi tout un cycle 
d'infortunes. 

— Peste soit de la démonstration ! c'est à dégoûter de 
la plus délicieuse thébaïde !... Mais, à propos, m'écriai-je, 
si les livres sont la source de tant de maux, pourquoi 
donc, Faustus, mon ami, travaillez -vous à en grossir le 
nombre? 

— Moi, répondit-il, je proteste formellement contre 
une pareille allégation. 11 est si difficile de faire un livre 
— même mauvais — et si aisé de s'en abstenir, que ja- 
mais je ne commettrai cette sottise. La gloriole d'auteur 
est viande trop creuse pour l'estomac d'un sceptique. D'ail- 
leurs, si les désagréments de la profession m'avaient 
échappé, à quoi m'auraient servi mes études ? Veux-tu que 
j'attire sur mon nom cette curiosité toujours un peu mal- 
veillante que l'amour-propre des lecteurs accorde, comme 
contraint et forcé, à la vanité de l'écrivain? Veux-tu 



DE LA VIE HUMAINE. 91 

que, jusqu'ici libre et fier, j'aille solliciter les éloges ou 
me soumettre aux censures de ces folliculaires ignorants 
qui... 

— Je sais le reste; dispense-moi de la tirade... Mais, 
alors, que signifient ces apprêts, ces notes coUigées, ces 
manuscrits nombreux ? 

— Ce sont de simples jnemoranda, revêtus, presque à 
mon insu, de certaines formes littéraires, répondit dédai- 
gneusement Faustus; les développements divers d'une idée 
favorite, (juelques leçons pratiques à mon usage. 

— Si tu me les confiais, ajoulai-je timidement, je 
pourrais. . . 

— Les publier, n'est-il pas vrai ? Je m'attendais à 
cette requête, et... 

— Mou Dieu, non; mais tout simplement en tirer le 
profit moral dont tu parles. 

— Ah ! ah ! dit mon ami ; cela seulement, n'est-il pas 
vrai?... Peuh ! reprit-il après un moment de réflexion, tu 
les publierais que je n'y verrais pas un grand mal. 

— Ni moi non plus. 

— Tu les publieras donc. . . 

— Ou du moins, objectai-je, je les pourrais publier. 

— Tu les publieras, c'est entendu. Et, dis-moi, con- 
tinua Faustus en se caressant la moustache pour ca- 
cher certain sourire contraint, tu les publieras... sous 
ton nom? 

— Pour qui me prends-tu ? m'écriai-je très-piqué ; 
sous mon nom des pages qui ne sont pas de moi ! . . . 

— Ah! je pensais, reprit-il... Donc, tu crois qu'il 
faudrait absolument... tu me conseilles de... 

— Je ne te conseille rien. Ton livre peut paraître ano- 
nvme. 



92 PETITES MISÈRES 

— Anonyme? Tu serais d'avis qu'il parût anonyme?... 
C'est qu'un livre anonyme a mille inconvénients... Quelle 
confiance inspire-t-il au lecteur? Quelle estampille le met 
à l'abri des voleurs littéraires? Quel poids, quelle autorité 
peut-il acquérir ? Est-ce que décidément l'anonyme le pa- 
raît convenable ? 

— Il offre de grands avantages. Cette mauvaise volonté 
dont tu parlais toi-même tout à l'heure, et qui met le pu- 
blic en garde contre toute supériorité trop ouvertement 
réclamée, l'auteur anonyme la rencontre moins que tout' 
autre. Il provoque bien moins les difficul tueuses objections 
de la critique. Son désintéressement lui gagne la bien- 
veillance des gens graves et modestes, et, de la part des 
envieux, une préférence facile à expliquer... L'anonyme... 

Trois quarts d'heure durant, je m'amusai à broder im- 
pitoyablement ce texte fécond. Par bonheur pour mon ami, 
qui, vivement contrarié, m'écoutait avec une maussaderie 
toujours croissante, la forme d'un raisonnement me con- 
duisit à laisser échapper, quitte à la pulvériser plus tard, 
une demi-objection... 

— L'anonyme, en certains cas, est sans doute une lâ- 
cheté. . . 

— Une lâcheté , n'est-ce pas ? s'écria Faustus , qui 
bondit sur son fauteuil comme si je l'eusse accusé directe- 
ment... Tu as raison, et ce mot me décide. Une lâcheté?... 
Jamais!... Je me laisse forcer la main... Je veux bien 
cédera tes conseils, à ton influence... mais une condition 
sine quâ non de ma complaisance à cet égard, c'est que 
l'ouvrage, dont tu te fais l'éditeur, paraîtra sous ma res- 
ponsabilité. 

Le soir même, je trouvai chez moi le portefeuille brun. 



Oli LA VIE HUMAIiNE. 



93 



Renouvelé en petit de la boîte de Pandore, il renlerniait 
tous les fléaux-mouches qui harcèlent le troupeau des pâles 
humains. La collection complète des manuscrits eût formé 
environ soixante volumes comme celui-ci : aussi la recon- 
naissance des lecteurs aura-t-elle à me dédommager de 
l'amitié que je vais |)erdre en publiant seulement par 
extraits : 





VII 

LES MALICES DE L'HIVER 

(Les Saisons. — Liv. iv, dissert, xv.) 



L'Hiver, sous l'invocation de Janus, a deux faces, 
comme ce dieu : l'une triste, l'autre comique. Il tue et se 
moque, souvent à la fois. De ceux-là mêmes dont il va faire 
des cadavres il fait d'abord des caricatures. Le drame 
romantique n'a jamais été aussi loin, dans ce genre, que 
le bouffon mortel dont nous parlons : espèce de Marat gro- 
tesque, aux traits enfarinés comme le visage de Deburau. 

— Le beau temps! s'écrie M. Prévalu, bourgeois de 



PETITES MISÈHES DE LA VIE HUMAINE. 



95 



Paris et employé aux Finances, en frottant, à son réveil, 
ses yeux éblouis. Hélas! ce qu'il prend pour le soleil, ce 
sont les brillants reflets de la neî'ge éjendue sur les toits ; et 
notre homme, qui s'était brusquement assis sur son lit, se 







replonge sous ses couvertures, les épaules déjà transies. Il 
attend sa femme de ménage ; mais madame Lebidois, en 
hiver, a les paresseux instincts de la marmotte, et Prévalu, 
que l'heure du bureau talonne, se lève en grelottant, l'œil 
tristement tourné vers les mottes à demi consumées qui 
dorment sur les cendres de son foyer. Tandis qu'à les ral- 
lumer il épuise son briquet phosphorique et sa collection 
de vieux journaux, les réflexions les plus sombres affligent 
l'honnête employé. Si madame Lebidois ne venait pas, il 



96 PETITES MISERES 

se verrait obligé de descendre à des détails de ménage qui 
lui sont devenus étrangers, et d'aller chercher lui-même, 
au mépris de sa dignité virile, sa crème et son pain, laissés 
en dépôt chez le concierge. 

Pour prendre patience, il fera sa toilette. Mais en vain 
cherche-t-il autour de lui l'eau nécessaire à ses ablutions 
matinales : elle a gelé dans sa carafe et gelé dans son pot 
de grès. L'un et l'autre — (ju'il agite avec désespoir — 
rendent un son mat et sourd qui atteste l'épaisseur du 
glaçon. Le savon, dur comme marbre, ne fait plus qu'un 
avec la modeste soucoupe sur laquelle il reposait. Les 
brosses, humides la veille, présentent mille échantillons 
variés de cristallisation. Prévalu, condamné à sortir, roule 
dans sa pensée toutes les bonnes raisons qu'on a, par un 
temps pareil, pour se tenir enfermé chez soi. 

De plus, il s'affirme à lui-même que, de mémoire 
d'homme, on n'a ressenti un froid aussi excessif. Ce témoi- 
gnage historique n'apporte aucun soulagement à ses maux. 
Ses dents claquent, ses reins se contractent, l'onglée en- 
gourdit ses doigts, ses cheveux se redressent sous le pei- 
gne. Il sautille et se démène, courant tantôt de la che- 
minée à la fenêtre, tantôt de la fenêtre sur le palier, et 
appelant madame Lebidois avec une impatience toujours 
croissante. 

Elle arrive enfin... Prévalu a reconnu sur l'escalier les 
pénibles sifflements de son asthme et le train de ses pan- 
toufles éculées, devenus autant de bruits délicieux. L'em- 
ployé dissimule sa joie, et veut recevoir sa ménagère avec 
la froide gravité d'un homme qui a failli attendre. 11 s'in- 
stalle carrément devant son feu, prêt à lui lancer un : — 
Vous voilà donc ! — presque menaçant. Mais madame Le-' 
bidois a prévu l'orage, et, pour le conjurer, s'est munie 



DE LA VIE HUMAINE. 



97 



d'une excuse éloquente. C'est le jour où Prévalu attend 
son linge. Elle lui présente une paire de bas blanchis la 
veille, et qui, exposés à l'air de la nuit, ont pris la con- 



-Ift/Avf, 



lt%;ii > - 



IV 1 ; 




■/■' ■ 



sistance et la tournure de deux morues sèches. La surprise 
(jue cet aspect inattendu cause à Prévalu lui interdit une 
inutile récrimination. 

Au reste, madame Lebidois, touchée de sa clémence, 
déploie un luxe inusité de petits soins, coupe en tartines 
le pain de Prévalu, et les met griller pour épargner à 
l'employé l'agaçant ennui d'y étendre un beurre rebelle. 
Celui-ci, qui croit se faire la barbe en s'écorchant la peau 
avec cette scie d'acier durci que les couteliers appellent un 

13 



rasoir ai(jrc, se retourne au bout de quelques instants et 
contemple cette manœuvre obligeante. 31adame Lebidois 
croit qu'il va sourire à tant de prévenances ; mais il s'élance 
vers elle avec une sorte de fureur, lui airache des mains 
la rôtie à demi faite, et lui crie en la regardant entre deux 
yeux : 

— Et vos engelures, malheureuse! 

iMaintenant suivons Prévalu sur la voie publique. Bien 
que pressé par l'heure, il marche à pas comptés, quittant 
le trottoir toutes les fois que s'ofTre un talus dangereux. 
Le collet de sa redingote soigneusement relevé, son cha- 
peau rabattu sur les yeux, et dont les bords assez larges 
laissent à peine entrevoir un tiers de son visage blafard, 
lui donnent assez l'air d'une momie ambulante. En appro- 
chant d'une certaine rue, son allure, déjà si indécise, 
devient plus chancelante encore et plus embarrassée. Quel- 
ques joyeuses clameurs ont frappé son oreille, et il prévoit 
qu'elles vont redoubler s'il se montre. Eu effet, à peine 
a-t-il paru, qu'une douzaine de jeunes drôles, aux joues 
marbrées de blanc et de violet, entonnent leurs moqueuses 
litanies. Prévalu, qui les connaît, sait fort bien pourquoi 
la joyeuse bande s'éparpille, et à qui sont destinées les 
boules de neige dont chaque gamin a d'avance préparé une 
provision. Aussi fait-il contre fortune bon cœur, et veut-il 
essayer de désarmer ses ennemis à force de bons procédés, 
il écarte le foulard jaune roulé deux fois autour de son 
cou, et dégage un instant sa face maigre, pour y laisser 
voir un sourire forcé. Vaine politique, sans effet sur nos 
impitoyables étourdis ! Toutes leurs batteries jouent à la 
fois. De droite et do gauche, par devant et par derrière, 
arrive en sitïlant l'innocente mitraille. Prévalu, tout 




Il se relève, hlancFii par devant des pieds à la tète. 



DK LA vu: HUMA INF. 



Ol) 



d'nbord, aiïccte la plus stoïquo impassibilité; mais son cou- 
rage factice fait I)ienl(H place h des sentiments plus natu- 
rels. Frappé à l'œil, l'employé perd patience, relève son 
cache-nez, prend son chapeau à deux mains, et double le 
pas en jurant. Par malheur, il a mafl calculé les périls 
d'une fuite précipitée. La neige a de perfides achoppe- 
ments : l'Hiver en profite pour métamorphos-^r Prévalu en 
garçon meunier. Tl se relève, blanchi par devant des pieds 
à la t"te, et s'élance de plus belle. Voici cependant que. 
sur une pente douce qu'on dihiit revêtue d'acier poH, les 
talons lui 'manquent ; i'inf)!tûné s'ét;ilé derechef, glorieu- 
sement couché sur le dos. Supposez qu'ence moment son 
chef de bureau vienne à passer : l'Hiver n'aura-t-ilpas de 
quoi rire dans sa vîéilfe barbe ii frimas? 




\ous avez dansé, la nuit dernière, avec une de ces 



100 PETITES MISÈRES 

pâles et blanches sylphides dont la fatigue du bal anime 
à peine la carnation délicate. Est-ce bien elle aujourd'hui, 
qui sort de l'église, pesamment emmitouflée de fourrures 
et d'épais tissus? Cet informe monceau de vêtements, c'est 
sa taille aérienne? ces lèvres bleues et gercées, ce sont ses 
lèvres de rose?... Sous ces paupières, rouges comme celles 
d'un Esquimaux, vous irez chercher son tranquille et beau 
regard?... Son pied, du moins, son pied furtif, fait, comme 
celui de Camille, pour effleurer, sans les ployer, la cime 
dorée des épis... Miséricorde! ce pied si léger vient de 
rompre une glace épaisse, et sort d'une ornière boueuse, 
vous devinez en quel état. 

Quinze cents personnes, l'élite de la société parisienne, 
sont réunies en grand arroi pour entendre la plus ravis- 
sante musique du monde. Des précautions infinies ont été 
prises afin que rien ne manquât à cette fashionable solen- 
nité. L'argent — ce souverain maître — a dompté tous 
les obstacles. Chaque théâtre fournit son contingent de 
grands artistes. Les deux plus célèbres ténors donneront à 
la fois; \a prima donna par excellence est déjà sur la scène. 
Un orchestre savant et bien discipliné suit dans ses moin- 
dres évolutions l'archet modérateur, et traduit avec une 
précision merveilleuse les plus imperceptibles nuances de 
l'harmonieuse fantaisie. — Attention, s'il vous plaît, et que 
personne ne bouge. — Prenez bien garde, Monsieur, aux 
craquements de vos fines semelles ! — Pour Dieu, Ma- 
dame, rassurez ce camellia qui, mal attaché, pourrait tom- 
ber de vos cheveux sur le tapis de la loge, et troubler 
ainsi notre joie ! — Silence, de grâce ! Pas un mot ! pas 
un soupir ! — Voici poindre le premier accord... 

La prima donna. — Cindel tiranno!... 



DE LA VIE HUMAINE. 101 

Voix dr bassb, à Vorcheslve. — Euheum ! euheum ! 

Choeur de dilettanti. — Ghchchchch ! 

La prima donna. — ... Pielà dime! 

Une baronne. — Atcheun ! atcheun ! 

Sa voisine. — Que Dieu la bénisse! 

Le chœur des stalles. — Ghchchchch ! 

La prima donna. — Vorrei morir ! 

Un pair de France. — Crrrrrr... tch... pteuh ! 

Second pair de France. — Ah çà ! bais, vraibent, 
c'est insupportabe ! (Il se mouche.) 

La prima donna. — Vo-o-orrei morir! vo-orrei 
mooooorir ! 

Choeur général. — Chchchchchchchchch ! 

Pour transformer en une bacchanale bruyante cette 
réunion d'auditeurs bien élevés, il n'a fallu qu'un caprice 
de l'Hiver, et une vingtaine de ces rhumes antimusicau\ 
dont il afflige les poitrines les mieux défendues, les cer- 
veaux les mieux gazonnés. 

Les amoureux et les voleurs — deux classes de citoyens 
très-difficiles à distinguer l'une de l'autre — ont aussi 
fort souvent maille à partir avec cette cruelle saison. 

Un homme franchit, à l'aide d'une corde à nœuds, les 
murailles d'un parc. La terre, durcie par le froid, a sous 
ses pieds une sonorité qui l'efîraye. Si le dogue du château 
allait s'éveiller ! . Le jardinier, déjà debout et son fusil à l'é- 
paule, guette peut-être d'un œil méchant le visiteur noc- 
turne. Celui-ci avance pourtant, pas à pas, la tête penchée, 
le sourcil froncé, s'arrêtant pour écouter derrière chaque 
arbre, et bénit tout bas le ciel qui commence à se couvrir 
de nuages. Protégé par eux, il arrive, enfin, et, muni de 
fausses clefs ou de rossignols — suivant que Cupidon ou 



402 PI-TITRS MFSiîRKS 

Mercure dirige sa marche — il pénètre dans le manoir. 
Deux ou trois heures s'écoulent, pendant lesquelles, tom- 
bant à gros flocons, la neige étend silencieusement sur le 
sol un épais tapis. Notre mystérieux personnage — est-ce 
un amoureux? est-ce un voleur? — reparaît sur le seuil 
qu'il a déjà franchi. surprise ! ô consternation ! Gom- 
ment fuir sans laisser derrière soi de perfides empreintes? 
Éginhard, en pareille occurrence, sortit d'aiïaire grâce au 
dévouement de sa robuste maîtresse; mais le sang de 
Charlemagne ne coule pas dans les veines de toute jolie 
femme; et, d'ailleurs, le bénéfice de la complicité féminine 
ne pourrait, en tout cas, profiter qu'à l'amoureux. — Le 
voleur, cependant — l'infortuné voleur — n'est-il pas à 
plaindre ? Que doit l'Hiver à la justice criminello. pour se 
faire ainsi son bénévole pourvoyeur? 

Au moins ceux-là méritent-ils leur sort aux yeux 
d'une morale rigide. — Quel crime, en revanche, a com- 
mis ce pauvre diable qui, par une nuit de Laponie, com- 
mence à goûter les douceurs du sommeil près de sa légi- 
time moitié? 

— Mon ami ! 

Pas de réponse. L'interpellation devient plus vive. 

— Auguste, mais réveillez-vous doncl 
Auguste se réveille en bâillant. 

— Quoi? Qu'est-ce que c'est? Que diable as-tu? 

— Avez-vous vu. en rentrant, si le feu du salon était 
éteint ? 

— Le feu du salon?... Non, ma foi... Tu as laissé du 
feu au salon ? 

— Mais sans doute. Je pensais que vous vous chauffe- 
riez en rentrant. 



1)1-; \.\ VIK HLM Al NE. 103 

— I!t |)iis de garde-ceiulres ! Oh ! oh ! 

— (u'est que je émis justement sentir comme une 
odeur de brûlé. 

A cette insinuation terrifiante, M. A... met une jambe 
hors du lit ; mais avant que son pied touche terre : 

— Si nous sonnions Marie? 

— Vous savez bien que les sonnettes ne vont pas. 
D'ailleui*s vous réveilleriez le petit. 

— Quelle drôle d'idée, délaisser du feu dans un salon! 

— C'est cela... plaignez-vous î Mais allez donc! L'o- 
deur devient de plus en plus forte... Passez par le petit 
escalier!... 

— Brrrrrroum ! Où est ma robe de chambre ? 

— Marie l'a prise pour la raccommoder... Mais allez 
donc ! allez donc!... J'ai une peur affreuse ! 

— C'est que vois-tu, gelé ou rôti, cela revient presque 
au même. 

— A la bonne heure, pense madame A...; mais je 
rôtirais avec vous, et vous gèlerez tout seul... 

Ce qu'elle traduit par : 

— Allez donc, mon ami ! allez donc ! Vos lenteurs me 
font mourir ! 

M. A... descend en chemise le petit escalier, qui n'a 
pas plus de trente-deux marches. 

Dans la cheniinée du salon, au milieu d'un tas de 
cendres, il apenjoit deu\ ou trois petits charbons se mou- 
rant de leur belle mort, et qui n'avaient nul besoin d'être 
achevés. 

— Sapristi ! s'écrie M. A... 




VIII 
UN SOIR A L'OPÉRA 

;Les Peines du Plaisir. — Liv. x, chap. iv.) 



On geut douter, paradoxe à part, que l'idée de plaisir 
et celle de cohue ne soient pas étroitement et fatalement 
liées l'une à l'autre. Supposons toutefois le contraire, et 



PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 105 

nous serons conduits à bien des scrupules. Pourquoi, par 
exemple, les théâtres prennent-ils si grand soin d'étaler 
— singulier surcroit de séduction — ce que les Sirènes 
antiques dissimulaient habilement sous les flots, à savoir 
leurs horribles queues?... 

Ainsi pérorait dernièrement un jeune médecin anglais 
de mes amis. Il me vit attentif et continua : 

L'autre jour, devant l'Opéra, j'observais un pauvre 
petit jeune homme enfoui dans la foule qui se pressait à 
la première représentation du dernier ballet. 

Il était, littéralement, incrusté dans son voisin de 
gauche, qui lui marchait sur les talons, par son voisin de 
droite, qui le poussait de la façon la plus inhumaine. 

Le petit jeune homme voulut se révolter contre ce 
système véritablement oppressif. Alors ses deux acolytes 
s'entendirent du regard, et, par un mouvement combiné, 
se rapprochant tout à coup, le rejetèrent derrière eux, 
entre les jambes d'un troisième personnage, qui profita de 
la circonstance et s'appropria le foulard de ce malheureux 
avec une dextérité remarquable. 

Je n'en vis pas davantage pour le moment, car j'allais 
en toute hâte chez un de mes malades, rue des Trois- 
Frères. 

C'était un négociant américain, qui, nonobstant un 
^ accès de fièvre tierce, voulait à toute force profiter d'une 
place qu'il avait louée pour le ballet en question. Je lui 
notifiai le plus redoutable de mes ultimata médicaux, et, 
afin de compléter l'effet de mes terrifianis pronostics, je 
m'emparai du billet tentateur. Ce vol ne m'a pas laissé le 
moindre scrupule sur la conscience. Je trouverai, j'en suis 
certain, le prix du billet déduit très-exactement du mon- 
tant de mes honoraires. 

u 



106 PETITES MISÈRES 

Je revins à l'Opéra, beaucoup plus curieux de suivre, 
dans toutes ses vicissitudes, la soirée de mon petit homme, 
que d'admirer, en leurs ronds de jambes, les agiles 
nymphes de l'endroit. 

Après bien des recherches, je le retrouvai. Il était dans 
le couloir de l'amphithéâtre, posé plutôt qu'assis à l'extré- 
mité d'une banquette, derrière un gros gaillard de cinq 
pieds six pouces, dont l'énorme échine lui masquait les 
trois quarts de la scène. Deux chapeaux de femme, s' épa- 
nouissant à droite et à gauche, fermaient impitoyablement 
toutes les issues par lesquelles son regard eût pu s'échapper 
vers les danseuses. Le pauvre garçon se tordait en vain 
dans tous les sens pour saisir çà et là quelque moitié de 
pirouette ou de jeté-battu ; il n'y parvenait pas une fois 
toutes les dix minutes, et son bonheur alors durait à peine 
deux secondes. La vaste échine, qui semblait avoir des 
yeux, le poursuivait impitoyablement dans toutes ses oscil- 
lations, et, muraille intelligente, lui faisait un étroit horizon 
de drap noir. 

Pour unique distraction, l'infortuné spectateur avait 
les petits cris de joie poussés par les dilettanti de la danse, 
quand une bouffante largement exécutée leur révèle en 
partie les difformités que le maillot des danseuses a pour 
mission de dissimuler. 

Leurs exclamations contenues, leurs enthousiastes fré- 
missements allaient au cœur du jeune homme. Un instant, 
poussé par un irrésistible instinct, il voulut se lever; mais 
un violent haro le contraignit à reprendre son humble, 
attitude, et le dos qui l'abritait, importuné du tunmlte, 
s'agita brusquement, comme pour ranger à son devoir un 
protégé rebelle. 

Au premier entr'acle, je crus que ce supplice allait 



DE LA VIK HUMAINE. 



407 



avoir un terme. Mais non. Il en est apparemment de la 
place qu'on occupe dans un théâtre comme de la part qui 
nous est faite dans la somme des existences. Moins elle 
est agréable et commode, plus on semble obstiné à la 
défendre. Sous ce rapport, mon jeune homme devait tenir 
à la sienne. 

Elle lui fournissait d'ailleurs à toute minute l'occasion 



«' 




de déployer une politesse, une philanthropie sans égales. 

Le premier maraud survenu, qui laissait tomber de ses 
lèvres ces deux simples paroles : Pardon, Moiisieur ! met- 
tait sa complaisance à une des épreuves les plus décisives, 
selon moi. 

Aussitôt, notre aimable adolescent, se levant à demi, 
prenait tant bien que mal son point d'appui sur le dos de 
la banquette et l'attitude d'un nageur qui fait la planche. 



408 PETITES MISÈRES 

(le manière à offrir le moins possible de reliefs quelconques, 
et à laisser au passage toute sa largeur. 

Néanmoins, pour peu que le personnage entrsmt ou 
sortant fût doué d'une certaine ampleur de formes, un 
frottement pénible était la récompense de ces efforts si 
méritoires. 

Les chaînes et les boutons se mêlaient, comme les 
basses vergues et les haubans de deux navires poussés 
l'un contre l'autre par la tempête. — Les genoux en- 
nemis ou sympathiques se heurtaient rudement ou s'em- 
boîtaient les uns dans les autres avec une indicible ten- 
dresse. — Les haleines elles-mêmes se confondaient pour 
un instant; — et tout au plus, en se donnant un torticolis, 
le petit homme put-il esquiver l'accolade allemande dont 
le menaçait une espèce d'hippopotame essoufflé qui pâmait 
sur lui faute d'air. 

Du reste, la foule était si compacte que les droits les 
plus légitimes, de même que les cors les plus sensibles, 
étaient sans pudeur foulés aux pieds. A peine, en se cram- 
ponnant à sa banquette, comme le naufragé au rocher 
battu des vagues, l'infortuné dont je parle pouvait-il, en 
de certains moments, la soustraire aux envahisseurs. 

Je m'expliquai, dans les couloirs, cette lutte acharnée, 
en voyant un bon nombre d'enragés curieux s'élever sur 
leurs orteils jusqu'à la petite lucarne des loges, pour y 
voir un impertinent rideau, tiré entre eux etia scène, 
protester contre leur indiscrétion. 

L'un d'eux , mon compatriote et le fils d'un des 
meneurs de la Chambre Haute, parcourait l'hémicycle 
extérieur dans une agitation telle que, sans le connaître 
beaucoup, je crus devoir l'arrêter pour lui demander ce 
qu'il avait, 



DE LA VIE HUMAINE. 109 

— Ce que j'ai? ce que j'ai? me répondit-il... Je n'ai 
pas de place, et je donnerais..; Car, enfin, faut-il que je 
le voie! 

— Le ballet ? 

— Allons donc! Pour qui me prenez-vous? 

— Et qui donc, s'il vous plaît ? 

— Qui?... Le roi. bien certainement. 

— Louis-Philippe ? 

— En personne... 11 est ici... Je pars demain matin 
pour Londres. L'absence de notre ambassadeur ne m'a 
pas permis d'être présenté. Depuis trois jours, je traque 
inutilement Sa Majesté dans tous les coins de Paris et sur 
le chemin de toutes les résidences royales, sans jamais 
pouvoir la rencontrer face à face. J'ai vu les princes ses 
fils... J'ai vu la reine... Quant à lui, jamais. C'est un 
sort... un guignon, presque un maléfice. 

— Mais, aussi, quelle envie forcenée...? 

— Vous en parlez à votre aise, dear sir. Savez-vous 
bien que je retourne auprès de mon père... qu'il va me 
faire subir l'examen le plus rigoureux, et qu'en partant 
ses recommandations se sont bornées à ces trois points : 
Ne pas jouer, ne pas me battre, et voir le roi ! Or, juste- 
ment je dois sur parole trois cents guinées à la vieille 
lady B..., j'ai donné deux coups d'épée à son neveu..., 
et, si je ne parviens à remplir au moins la troisième partie 
des instructions paternelles... 

— Attendez Sa Majesté à la sortie. 

— Impossible. . . Dans un quart d'heure, au plus tard, 
il faut que je quitte l'Opéra. ' 

— Quelle nécessité?... 

— ^ 11 le faut ! reprit-il en haussant les épaules avec 
une impatience qui déguisait mal la cause forcée de tant 



MO PETITES MISÈRES 

de hâte. Je vis bien qu'il fallait, sans plus de questions, 
venir à son aide. 

— Écoutez, lui dis-je; j'ai une place... 

Il ne me laissa pas achever, et tendit la main : 

— Donnez vite ! 

— Loge de face, aux secondes... 

— Donnez ! donnez ! 

11 partit comme l'éclair dès que j'eus lâché le coupon. 
Je le suivis. L'ouvreuse venait de refermer la porte 
sur lui. 

— La loge du roi? lui demandai-je à tout hasard et 
comme renseignement. 

— Exactement sous celle-ci, me répondit cette femme, 
sans se douter de l'image comique que ces mots dessi- 
naient devant mes yeux. 

— Ma foi, pensai-je, la destinée s'en mêle. Venir de 
Londres pour voir une royale figure, et n'emporter tout 
au plus que le souvenir d'un occiput royal... C'est, à 
coup sûr, jouer de malheur. 

Au bout de quelques minutes. Master Churchill s'élança 
dans le corridor. Il semblait plus que mécontent, et comme, 
au fait, il pouvait croire que je l'avais à plaisir mystifié, je 
ne jugeai pas nécessaire de m'oiïrir à ses regards. Seule- 
ment, lorsqu'il se fut éloigné, j'entrai à mon tour dans la 
loge. 

Mon arrivée produisit une certaine sensation sur les 
quatre personnes qui l'occupaient. Elles crurent au retour 
du (( fou furieux » qui s'était jeté, l'instant d'avant, au 
, milieu d'elles. 

— Il avait bien certainement, disaient-elles, l'intenlion 
lie se précipiter dans le parterre. . . C'est un suicide avorté?. . . 

Après le premier moment d'alariiie. mes nouveaux 




Ma foi, pensai-je, la destinée s'en mêle. Venir de Londres pour voir 
une royale figure, et n'emporter tout au plus que le souvenir d'un 
occiput royal . . . C'est, à coup sûr, jouer de malheur. 



DE LA VIE HUMAINE. 1H 

voisins commencèrent à me regarder et à se regarder d'un 
air surpris. Une dame d'un certain âge, et d'un embon- 
point encore plus certain, car elle occupait à elle seule les 
deuK tiers de la première banquette, se penchant en 
arrière, se mit à chuchoter avec un personnage remar- 
quable seulement par ses énormes besicles d'or. Leurs 
physionomies exprimaient fort clairement l'indécision et 
rembarr<js. Enfin, cependant, le monsieur en lunettes se 
tourna vers moi, et me témoigna officieusement le désir de 
savoir qui j'étais. 

Sa curiosité me paraissait un peu naïve. Néanmoins, 
par respect pour son âge et pour les dames qu'il accom- 
pagnait, je déclinai mon nom, et celui de mon client, 
dont je croyais fermement occuper la place. 

— Pardon ! me dit-il alors avec un souri le toujours 
plus aimable... Je n'ai pas l'honneur de connaître la per- 
sonne dont vous me parlez. 

— Que m'importe? pensai-je. 
Mais il continua : 

— ... Or, j'ai pris six places pour ma famille et moi... 
Une ressemblance de numéros (52 pour 32, si j'ai 

bonne mémoire) avait causé l'erreur de l'ouvreuse et la 
mienne. Je n'ai nul besoin de vous dire combien sont 
désagréables les gaucheries et les maladresses de ce genre. 
Aussi la confusion qui sans doute se peignit à l'instant 
même sur mes traits toucha le propriétaire légitime de 
la loge, et, dans son désir de réparer le mal qu'il venait 
de faire, il exagéra ses instances pour me retenir. J'avais 
beau vouloir porter ailleurs mes balbutiements et ma 
tigure déconcertée : le digne homme s'était accroché à 
mon habit, et ne m aurait pas laissé aller pour un em- 
pire. Il fallut céder. 



112 PETITES MISERES 

Les accidents pareils au mien firent assez naturellement 
les frais de la conversation qui suivit. 

Mon hôte, par allusion sans doute à quelque mésaven- 
ture personnelle, tonna contre ces gens irréfléchis qui 
vous exposent à trouver pleine la loge dont ils vous ont 
engagé à disposer. 

Cependant, de son propre aveu, confondant deux 
dates, il avait lui-même envoyé à je ne sais quelle pre- 
mière représentation toute une famille provinciale, qui, 
piquée d'amour- propre par les résistances du contrôle, 
s'était vue dans l'obligation de payer très-cher un spec- 
tacle insignifiant, dans le froid désert d'une salle vide, au 
lieu d'assister gratis à une solennité fort recherchée. 

Et vingt chroniques pareilles. 

De là on passa aux inconvénients généraux du spec- 
tacle. Chacun, selon les usages, les envisageait à un point 
de vue particulier. 

La grosse dame se plaignait, par-dessus tout, des 
loges étroites, de l'excessive chaleur et de la malpropreté 
des rafraîchissements. Elle insista même tellement sur ce 
dernier point, que je crus indispensable de la contredire 
jusqu'à ce que j'eusse obtenu — ce fut aisé — la permis- 
sion de lui faire apporter des glaces. 

Sa fille, jeune personne langoureuse et blonde, hasarda 
naïvement quelques observations, et laissa deviner, plutôt 
qu'elle ne le peignit, l'embarras qu'on éprouve, en face de 
certaines situations dramatiques, alors qu'on veut être 
intelligente à propos et stupide si les convenances l'exigent 
absolument. Elle ne comprenait pas le plaisir des gens 
qui s'amusent à compliquer les difficultés d'une pareille 
position par des rires et des regards malins. Du reste, elle 
nous cita, comme un des plus grands effrois de sa vie, un 




Toute une famille provinciale s'était vue dans l'obligation de payer cher 
an spectacle insignifiant. 



DE LA VIE HUMAINE. 113 

soir OÙ, le gaz venant à manquer subitement, elle s'était 
trouvée dans une infernale obscurité, séparée de sa mère, 
au milieu d'une tumultueuse sortie. 

Je la regardai. Elle rougit quelque peu. 

— Sans mou cousin Eudoxe, ajouta-t-elle... 

Je la regardai encore. Elle rougit plus fort et se lut 
subitement. 

Cet épisode rappela au monsieur en lunettes la troi- 
sième représentation du Combat des Montagnes, vaudeville 
que les Variétés donnèrent en 1817, et dans lequel Brunel 
tournait en ridicule les manies militaires des héros de la 
demi-aune — désignés alors sous le nom de calicots — 
leurs moustaches énormes et leurs éperons innocents : 

« J'étais entré là, nous dit-il, sans savoir que ces 
jeunes gens avaient préparé une petite insurrection, et je 
me carrais paisiblement dans ma stalle, quand tout à coup, 
à certain couplet désigné d'avance, l'orage éclate. On crie, 
on siffle, on jette des pommes cuites. Brunet reste en 
scène, impassible. Le parterre se croit bravé. Sept ou huit 
jeunes commis marchands — sans doute les chefs de la 
conjuration — enjambent les clôtures, passent bravement 
sur nos épaules, et tentent d'escalader la scène. Au même 
moment ils retombent sur nous, et, à la place des acteurs, 
que Yois-je, Monsieur?... Une double rangée \le gen- 
darmes qui nous couchaient en joue, prêts, au premier 
signal, à nous fusiller comme des lapins. L'autorité avait 
pris ses mesures. 

ce La frayeur dont je vous avouerai que je me sentis 
atteint me donna subitement des ailes. Je n'ai jamais 
brillé par l'agilité de mes mouvements; mais en cette cir- 
constance. Monsieur, je ne mis pas deux minutes à tra- 
verser le parterre dans toute sa longueur, pour si obstrué 

15 



114 PETITES MISÈRES 

qu'il fw; et je n'y remarquai pas, malheureusement, la 
manœuvre de certains individus à mines suspectes, qui 
s'en allaient de tous côtés frappant les fuyards du plat de 
la main. Il est à croire que, sans m'en apercevoir, je 
reçus un des coups qu'ils distribuaient à droite et à gauche, 
car je fus arrêté, sous le péristyle, par un commissaire 
de police, et l'on m'exhiba, comme pièce de convic- 
tion, mon habit, dont le dos portait encore la crayeuse 
empreinte que les cinq doigts d'un mouchard y avaient 
laissée. 

« Cette désignation pertide m'a valu. Monsieur, vingt- 
quatre heures de prison, les seules que j'aie jamais subies. 
On me relâcha, pourtant, après un premier et unique 
interrogatoire. C'est une des injustices de la Restauration... 
la moindre sans doute... mais c'en est une... Et c'est par 
elles que la Restauration a péri ! Jamais, en effet... » 

Le quatrième interlocuteur — c'était le cousin Eudoxe 
— se hâta de couper court aux réflexions politiques de 
son oncle : 

— Au spectacle, dit-il, le voisinage — si dangereux 
partout — l'est mille fois plus qu'ailleurs. Ecoutez donc 
une belle musique entre deux femmes bavardes ! Riez 
d'une bonne folie à côté .d'un niais qui ne la comprend 
pas et vous en demande le commentaire ! La moindre 
obsession de la volonté suffit pour détruire ce plaisir d'une 
essence si délicate. 

J'étais fort jeune, il est aisé d'en juger, lorsque fut 
donnée la première représentation à' Henri Jll, et j'y cou- 
rus avec toute la ferveur romantique de mes dix-sept ans. 
A côté de moi siégeait, au contraire, un de ces vieux 
défenseurs de la tradition pour qui le drame historique en 
prose était une sorte de monstre inqualifiable. Ce brave 



DE LA VIE HUMAINF:. M5 

homme, dont je vois encore la face blême, enfouie jus- 
qu'aux yeux dans les plis d'un bonnet de soie noire, s'api- 
toyait évidemment sur ma pétulante vivacité : 

— Hélas! jeune homme, s'écriait-il, où irons-nous, 
sur la trace de ces aventuriers littéraires qui vous plaisent 
si fort aujourd'hui ? Croyez-vous que toutes leurs innova- 
tions soient heureuses^ Croyez-vous qu'il soit beau, par 
exemple, d'étaler sur la scène française ces tableaux qu'un 
art judicieux en avait écartés jusc[u'à présent?... d'y intro- 
duire de véritables accessoires de boucherie?... et. comme 
le jeune auteur de la pièce que nous allons voir repré- 
senter... une tête humaine, fraîchement coupée, qu'on 
apporte toute sanglante sur un plat ?... Je vous le demande 
encore une fois... où nous conduiront de pareilles li- 
cences ? 

— Une tête humaine sur un plat ! m'écriai-je aba- 
sourdi. 

— Oui, Monsieur; la tête d'un chef des ligueurs. Je 
liens ceci de personnes bien informées. 

Je restai bouche close, laissant le vieil, amateur jouir 
de ma surprise et de son triomphe. Le fait est que cet 
argument inattendu m'avait complètement dérouté. Je 
cherchai à coudre le tragique épisode qu'il m'annonçait 
avec une si belle assurance à la donnée probable du drame, 
— et j'y perdais le peu de notions historiques déposées 
dans ma mémoire par les Scènes de M . Vitet et les Chro- 
niques de M. Mérimée. 

La toile se leva cependant, et je vous laisse à penser 
si l'exposition vint ajouter à mes perplexités. Elle me 
reportait bien avant la Saint-Barthélemi et le meurtre de 
l'amiral, auquel d'abord j'avais songé. Il est vrai que 
l'unité de temps pouvait n'avoir pas été respectée... Mais 



116 PETITES MISÈRES 

comment Coligny — si sa tête devait servir au dénoû- 
ment — ne la montrait-il pas dès le premier acte ? 

Suivit tout ce que vous savez... De temps à autre, je 
me retournais vers mon voisin si bien informé. 

— Attendez! semblait me dire alors certain sourire 
mystérieux rempli de sous-entendus. 

J'attendais... mais sans m'intéresser le moins du 
monde à cette action si vive et si bien faite pour pas- 
sionner un jeune homme. La duchesse de Guise et ses 
poignets meurtris, Saint-Mégrin et le petit page, Médicis 
et les mignons... que m'importait ! La tête sanglante avait 
toutes mes pensées... Je me creusais la cervelle pour lui 
trouver une place dans le drame. 

II s'acheva sans elle, cela va sans le dire. Autour de moi, 
les femmes pleuraient, les hommes s'agitaient en bour- 
donnant. La critique, un instant paralysée par l'émotion, 
retrouvait peu à peu son franc parler. Moi seul, dans la 
salle, j'étais froid et désappointé. Mon voisin, près de s'en 
aller, relevait, sans remords apparents, le collet d'un 
vieux carrick marron. 

Je l'arrêtai par le bras : 

— Et la tête. Monsieur ? 

Il hésita quelque peu à me répondre. La vérité l'étouf- 
fait; mais, ne voulant pas se démentir vis-à-vis de moi : 

— On l'aura retranchée aux répétitions. 

Ce fut là tout ce que j'obtins de satisfaction, en échange 
de tout mon plaisir gâté, de ma soirée perdue. 

... Mais quel est ce bruit? ajouta le narrateur, dont la 
voix était couverte depuis un moment par un tapage à 
réveiller, les morts... C'était le parterre, qu'impatientait la 
longueur inusitée de l'entr'acte. 

Le roi — mieux informé que ses sujets — venait de 



Dli LA vu: HUMAINE. 



4t7 



partir, el nulle convenance ne gênait les spectateurs en- 
nuyés. Ils se démenaient en conséquence, et, de l'espèce 
de corbeille où ils étaient entassés, montait, avec des hur- 
lements sauvages, une poussière épaisse et noire. 

Après quelques minutes, et comme on commençait à 
briser les banquettes, le rideau fut levé... mais, hélas! sur 
le décor précédent. Les journaux vous ont dit ce qu'on 




nous venait apprendre. Le premier danseur, le héros du 
ballet, en essayant une pirouette, s'était donné une affreuse 
enlorse... 

En ce moment, mon regard chercha l'objet premier de 
ma sollicitude. Il était exactement dans la position cri- 
tique où je l'avais laissé, s'efforçant, mais en vain, de voir 
au moins la figure du régisseur. Une si légère satisfaction 



\\S PETITES MISÈRES 

ne lui fut pas même accordée, et cette persévérance du 
destin me charma. J'aime les choses complètes en tout 
genre. Aussi, prenant à la haie congé de mes hôtes, je me 
précipitai sur l'escalier. Je ne sais quel instinct secret 
m'avertissait que j'y retrouverais mon petit jeune homme. 

Il y était, en effet, non moins empêtré que jamais, 
ayant à son bras une élégante personne, pour l'amour de 
laquelle, bien évidemment, il avait enduré toutes les souf- 
frances de la soirée. 

— C'est un paletot brun, disait-il, quand j'arrivai, à 
l'ouvreuse de la galerie... brun, vous entendez... brun, 
avec des parements de velours... (Veuillez m'excuser. Ma- 
dame...) Mais, bonne femme, ceci est bleu... Ceci est 
une pelisse... Brun, vous dis-je... (Combien je suis hon- 
teux!...) Mais cherchez donc, malheureuse! cherchez 
donc ! . . . 

Ici l'ouvreuse, ahurie par ses invectives, lui jeta réso- 
lument sous le nez un tas énorme de manteaux, de four- 
rures et de parapluies, se déchargeant ainsi de toute 
responsabilité ultérieure. 

La jeune femme sourit dédaigneusement, et retira son 
bras pour laisser à son cavalier la liberté de se livrer lui- 
même aux recherches que réclamait la circonstance. 

Elles furent couronnées de succès, mais seuleaient au 
bout de sept à huit minutes, pendant lesquelles je n'ose- 
rais affirmer que le soupirant timide et l'objet de sa ten- 
dresse conservèrent toujours le sentiment de leur position 
relative. Un troisième personnage laissait planer sur toute 
cette scène ce regard plein de calme auquel on reconnaît 
les maris. Dégagé de tout ceci, celui-ci trompait les ennuis 
de l'attente en puisant dans une boîte à bonbons offerte 
par son substitut. Il paraissait, du reste, envier médiocre- 



DE LA VIE HUMAINE. 119 

ment ii ce dernier l'abominable corvée tle protéger, sur 
des degrés encombrées, la marche d'une élégante en toi- 
lette de bal. 

Je les suivis. Au bout du passage de l'Opéra, les voi- 
tures de maîtres foisonnaient encore ; mais le fiacre était 
déjà épuisé. Trois pouces de boue miroitante sous la vive 
lumière des boutiques, annonçaient qu'il était indispen- 
sable, mais en même temps peu commode, de l'aller quérir 
au loin. Ce soin, dès lors, tombait dans le domaine de 
l'amoureux. 

Il s'élança courageusement sur la plus fine pointe de 
ses escarpins vernis. Le mari, toujours imperturbable, 
croquait les dernières dragées; la femme grelottait dans 
son mantelet d'hermine, et trouvait son messager éton- 
namment lambin. 

Arrive enBn l'équipage ; à la tête des chevaux, courait 
une espèce de fantôme sans chapeau, crotté des pieds à la 
tête. C'était l'amoureux, à qui sans doute le pied avait 
glissé sur le boulevard, ou qui peut-être avait du — ceci 
se voit souvent — soutenir quelque bataille pour s'assurer 
la voiture qu'il ramenait. Quoi qu'il en fût, il était mécon- 
naissable. 

— Ne me touchez pas ! lui cria la dame, lorsque, très- 
galamment, il lui présenta le poing pour l'aider à monter. 

Le mari grimpa lestement auprès d'elle. 

L'infortuné semblait hésiter à refermer la portière. Il 
attendait un mot d'autorisation ou d'encouragement. 

— Adieu, monsieur Eugène, dit alors une voix chérie. 
J'aurais bien voulu vous emmener!... Ce sera pour un 
autre bal ! 

Emu de tant d'ingratitude, l'amoureux suivait des 
yeux la voiture qui, sur l'ordre du mari, partit aussitôt. 



120 PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAIiNE. 

Il serait encore plongé dans sa triste rêverie, si un fa- 
shionnable étourdi, se méprenant k l'attitude du galant 
désappointé, autant qu'au débraillé fortuit de son costume, 
n'était venu lui frapper sur l'épaule : 

— Voyons, gamin... que fais-tu là? Va donc me 
chercher un fiacre ! 




Quant à moi, je regagnai mon domicile, bien persuadé 
que si quelque chose est amusant ici-bas, c'est de con- 
templer les hommes qui s'amusent. 



4- 




IX 



LES GÉANTS ET LES NAINS 



(Configurations. — Liv. ii, cliap. m.) 



Quel est l'organisateur militaire, le grand général ou 
le petit secrétaire d'État auquel nous devons l'institution 
des tambours et des tambours-majors ? Personne n'a ja- 
mais pu me le dire; mais on ne saurait lui contester une rare 
portée de vues sociales, une sagacité philosophique d'un 
ordre très-élevé. 

<6 



<SI2 PETITES MISÈRES 

Oncques je ne fus appelé à mon balcon par le reten- 
tissement des baguettes sur la peau d'âne, sans me sentir 
pénétré d'une profonde admiration pour cet homme dont 
j'ignope même le nom. 

Car je vois clairement le fond de sa pensée, qui me 
semble avoir été jusqu'à présent assez peu comprise du 
vulgaire. 

Cet homme s'est dit : 

u II y a deux classes de parias au sein de la société 
actuelle : les géants au-dessus de cinq pieds six pouces, 
les hommes au-dessous de quatre pieds et demi. 

« Aujourd'hui que la lèpre a disparu du monde, le 
poids des préjugés hostiles retombe tout entier sur ces 
infortunés. Ils ont à subir, presque seuls, l'instinctive 
animadversion dont il semble que l'humanité doive con- 
sommer, aux dépens de quelques-uns de ses membres, une 
somme toujours égale, quoique différemment répartie. 

« Tous les cœurs et toutes les carrières leur semblent 
fermés. Je leur ouvrirai une route spéciale; je leur don- 
nerai des consolations, des amis, des admirateurs. 

« Et ceci par un procédé bien simple. 

« Il est bon de prendre quelquefois, comme on dit, le 
bœuf aux cornes. J'irai droit à mon but; j'emporterai de 
haute lutte la difficulté. Pas de vaine timidité, pas de faux- 
fuyants indirects. Au lieu de chercher à exhausser les 
petits ou à diminuer les grands — ce dernier point, sur- 
tout, serait, sujet à des inconvénients graves — je les 
réhabiliterai par leur difformité même, que je prétends 
exagérer, tout en la dissimulant sous l'or et les galons. 

(( Au tambour-major, qui ne sait que faire de ses 
grands bras, je donnerai une longue canne à pomme bril- 
lante, qui, par ses chamarres, ses rubans et ses glands 



DE LA VIE HUMAINE. 123 

folâtres, éloignera de lui toute idée triste. Il penche vers 
la terre un front humilié : je le lui ferai redresser à l'aide 
d'un col de crinoline plus inflexible que la destinée. Os 
homini sublime dédit... c'est pour qu'il s'en serve. Au 
double mètre qu'il tient de la nature j'adjoindrai, de par 
la société, dix-huit pouces de colback et trente de panaches 
éclatants. Du diable si les badauds s'aviseront de décou- 
vrir un défaut arboré de cette façon ! 

« Pour les tambours, autre système. Il les faudra 
réduire et enfouir autant que possible derrière des acces- 
soires démesurés. L'instrument sonore, à dessein grossi, 
et soutenu par de larges buffleteries, absorbera une notable 
portion de leur individu. Les baguettes seront énormes au 
bout de leurs bras d'araignée. Le schako et le pompon 
feront le reste. Enfin, qu'on puisse dire d'eux comme 
Cicéron de son gendre, attelé à une grande épée : 

(( Quel mauvais plaisant les a liés derrière leurs caisses?» 

« L'œil, habitué peu à peu à cette désharmonie, finira 
par en aimer l'audacieux contraste. D'ailleurs, flattant la 
manie de tous les hommes de petite taille, j'aurai donné 
à ceux-ci le moyen de faire beaucoup de bruit dans le 
monde. Voilà leur bonheur assuré. » 

Puissamment raisonné, sur ma foi! Par malheur, 
l'armée ne compte pas plus de quatre-vingt-dix-neuf 
cadres d'infanterie. Ce nombre est bien petit, comparé à 
celui de tous les Goliath et de tous les David qu'il eût fallu 
pouvoir y caser. Pourquoi les compagnies d'élite, grena- 
diers et voltigeurs, n'ouvrent-elles pas leurs rangs aux 
grandeurs et aux exiguïtés exceptionnelles ? 

Nous ne serions pas attristés, s'il en était ainsi, par 
l'aspect de ces déplorables victimes qui, promenant dans 
le monde leurs choquantes disproportions, trouvent par- 



124 ■ PETITES MISÈRES 

tout la vie et ses agréments arrangés pour d'autres que 
pour eux. 

Que parlé-je d'agréments ? — Mais ils n'ont pas seu- 
lement les plus indispensables commodités ! 

Et, d'abord, celles de la conversation leur manquent 
complètement. Pas de sièges assez hauts ou assez bas pour 
eux. Les genoux du géant, sur le fauteuil le plus élevé, 
remontent à son menton, s'il ne les étend brutalement au- 
delà du cercle invisible que la politesse trace autour de 
lui. Le nain, par contre, a beau se démener au bord de la 
chaise la plus rapprochée du sol : la pointe de ses escar- 
pins arrive à peine au lapis. Il est évidemment impossible 
que l'un ou l'autre, soumis à une telle gêne physique, 
jouisse de la moindre liberté d'esprit. Sous ce rapport, on 
pourrait affirmer hardiment que, dans les salons, tel ou 
tel serait un grand homme s'il était un homme moins grand. 

Au lit, même contradiction. Le tambour-major est 
réduit à s'y contracter en forme d'N; les gens taillés pour 
être de grands ministres risquent de s'y perdre la nuit de 
leurs noces, comme le dit une chanson célèbre : 

Dedans mon lit je le perdis ; 
Mon Dieu, quel homme! 
Quel petit homme! 

La voiture, encore, les condamne à d'insupportables 
tourments. Le géant n'y entre jamais sans écraser son 
chapeau, qu'il est obligé de tenir ensuite sur ses genoux, 
si rigoureuse que puisse être la température, et fût-il avec 
une de ces femmelettes que leurs peines de cœur con- 
traignent à baisser toutes les glaces. En pareille occasion, 
le nain voudrait inutilement cacher ses pieds gourds dans 



DE LA ME HUMAINE. 



125 



la paille ou dans les peau\ d'ourson qui protègent ceux de 
ses voisins : il faut (ju'il se résiiïne à souffrir, lui aussi, 
jusqu'à extinction de chaleur naturelle; heureux, s'il 
tombe évanoui, de trouver enfin un équilibre que les 
cahotements de la voiture l'empêchaient de garder ! heu- 
reux encore de ne plus entendre, et surtout de ne plus 
sentir les rebuffades de ses voisins impatientés, qui, les 
coudes en dehors, se renvoyaient à qui mieux mieux ce 
perpétuel battant de cloche ! 

Dans ces circonstances, et dans beaucoup d'autres 
analogues, nous les trouverons plus à plaindre qu'à blâ- 




mer. Ils sont les plastrons passifs et innocents de la des- 
tinée, et il n'^ pas dépendu d'eux de naître ou non avec 
un pied de plus ou de moins qu'il ne fallait. 

Mais, s'ils osent se mêler activement aux autres mor- 



«26 PETITES MISÈRES 

tels, la thèse, à notre avis, change du tout au tout, et je 
ne vois pas pourquoi on s'abstient de requérir contre eux 
à raison des dommages qu'ils occasionnent alors de propos 
délibéré. 

N'est-il pas scandaleux, par exemple, qu'une girafe 
déguisée en homme, un mât de cocagne en pantalon col- 
lant, vienne, dans, l'état actuel de l'architecture domes- 
tique, troubler un bal ou une soirée par un mélange de 
races évidemment contre nature? Je me posais cette ques- 
tion certain soir que je vis valser, entre autres, un jeune 
gaillard dont la tête allait insolemment se mêler aux 
girandoles du lustre; et le lustre protestait par des tor- 
rents d'huile contre une violation pareille des lois de l'hos- 
pitalité. — Ici l'injure étaifd'autant plus irrémissible que, 
dans le même moment, le maître du logis — un vrai 
nabot — juché sur un banc, les bras plus étendus que ne 
le comportaient les dimensions de son habit, ne pouvait 
néanmoins accrocher un malheureux candélabre dont la 
place était marquée à six pieds tout au plus au-dessus du 
niveau du parquet. 

Jamais l'inégalité des conditions ne m'était apparue 
sous un jour plus désastreux. Il est vrai que j'attrapai 
trois larges éclaboussures, qui mirent hors de service mon 
plus beau, mon unique frac. 

Le lendemain, fort heureusement, j'en trouvai un 
tout fait et qui m'allait à merveille, chez un de ces indus- 
triels que les marchands d'habits flétrissent du nom de 
fripier... J'étais jeune alors et cadet de famille. 

Le hasard fit qu'en montant chez cet homme je ren- 
contrai, plié en deux dans son escalier, mon géant de la 
veille, l'auteur de ma mésaventure. Il avait l'air soucieux 
et sombre. Je lui supposai des remords. 




fw//^;^-^ 



La tête du jeune gaillard allait insolemment se mêler aux girandoles du 
lustre, tandis que le maître du logis, vrai nabot, juché sur un banc, 
ne pouvait décrocher un candélabre. 



DE LA VIE HUMAINE. 



<27 



— Ce pauvre diable qui sort d'ici, dis-je à mon juif, 
doit être bien dilTicile à servir ! 

— Ah! pon Tié'... tivizil. . ché grois pien!... Ché 




n'afais tans dout mon macassin gu'un zeul hapit à zon 
daille. 

— Enfin vous en aviez un ! 

— Ui, ui... Bar malheur, il ne lui gonflent bas. 

— Ah! diable!... C'est malheureux, en effet. 

— Ui, ui... gar il est pien peau! 

Ce disant, il me le montra. Je fus moins étonné, en le 
voyant, qu'il ne « gonfînt » pas au valseur gigantesque. 
C'était un magnifique habit vert, illustré de toutes sortes 
de broderies en or fin, et qui n'avait paré qu'un seul jour. 



4Î8 PETITES MISÈRES 

à Longcliamps, les épaules d'un chasseur d'ambassadrice. 

Les géants ont, pour se consoler, l'opinion souvent 
exagérée qu'on se fait de leur force et de leur courage. 

Cette compensation manque aux nains, que tout le 
monde traite, littéralement, par-dessous la jambe. 

On sait l'histoire de ce financier qui s'apprêtait à sou- 
per avec une de ces demoiselles qu'on appelle du monde 
— probablement parce qu'elles n'y vont jamais — lors- 
qu'un superbe mousquetaire gris — plus gris ce soir-là 
qu'à l'ordinaire — parut tout à coup au seuil du boudoir. 
Il avait sur notre Turcaret l'incontestable avantage d'être 
aimé pour lui-même. 

La table était garnie avec toute la richesse imaginable. 
L'argenterie rayonnait ; les vins au reflet ambré riaient 
dans le cristal étincelant. La belle avait d'ailleurs toutes 
ses voiles dehors, et brillait de mille charmes sous un 
négligé coquettement chiffonné. Le mousquetaire trouva 
original de détourner à son profit ces frais inusit ''s, et de 
mettre sous le nez de Gupido l'encens préparé pour le 
Veau d'Or. 

Il entra donc sans façon, piit délicatement par les deux 
bras le financier, qui, bien que haut à peine de quatre 
pieds, se donnait des airs de matamore, et l'assit au som- 
met d'un riche dressoir touchant presque le plafond. 

Ceci fut exécuté avec une telle aisance, que la *** ne 
put s'empêcher d'en rire. Bonne robe, d'ailleurs, et sin- 
gulièrement divertie par les grimaces furieuses de son 
magot, qui n'osait risquer un saut périlleux, on peut 
deviner, mais non pas dire, tous les crève-cœur qu'elle se 
.plut à lui donner. 

Nous ne saurions guère imaginer, pour un nain, une 
situation plus ridicule. 



DE LA VIE HUMAINE. 429 

Mais il en est une plus cruelle peut-être, et avec 
laquelle tout le monde a pu voir se débattre les pauvres 
femmes affligées d'une taille trop majestueuse. 

La scène représente un salon. Vingt déesses y sont 
rangées en demi-cercle autour d'une imposante beauté, 
dont l'altière physionomie, la pose digne, les mouvements 
lents et calmes, rappellent la compagne de Jupiter. 

Mars est debout, dans un coin, sous l'uniforme d'un 
beau colonel de dragons. Il dirige constamment son lor- 
gnon vers la reine des dieux, et celle-ci n'en paraît autre- 
ment offensée. 

Survient la plus jeune et la plus gaie des trois Grâces, 
celle qui partage avec la muse comique le nom doux et 
joyeux de Thalie. Elle est petite, brune et pétulante. A 
peine le regard peut-il suiwe toutes ses prestes et gen- 
tilles allures, ici, là, plus loin et ailleurs, dans la même 
minute. 

3Iars est bien vite distrait par elle de son extatique 
contemplation. Junon s'en aperçoit; elle rougit légèrement. 
Thalie s'en aperçoit aussi, et redouble de vivacité, de 
saillies, de petits vols et de petits cris d'oiseau. En style 
de coulisses, elle brûle les planches. Or, comme chacun 
sait, le sapin le plus sec est encore moins inflammable 
que Mars. 

Bientôt Junon n'y tient plus. Dévorée de jalousie, atta- 
quée à la fois dans sa domination et dans ses préférences, 
elle veut défendre et son trône et son guerrier. Elle quitte 
grands airs et fauteuil; elle prétend tourbillonner, elle 
aussi, séduire, éblouir, entraîner, par les mêmes moyens 
que sa rivale. X'a-t-elle pas, comme celle-ci, des jambes 
et des bras? — le tout, même, beaucoup plus long? 
gaucherie de l' amour-propre irrité ! Impassible, dédai- 



<30 PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 

gneuse, immobile, elle pouvait encore espérer de balancer 
la victoire : sur ce terrain nouveau, où elle accepte mala- 
droitement le combat, elle est vaincue d'avance, et tous les 
pouces levés la condamnent à mourir. Tends la gorge, 
belle imprudente ! Mars désormais est soustrait à ton 
joug... 

Que voulez-vous! Junon prenant des airs enfantins 
ressemble à cet Allemand naïf qui, charmé des grâces 
françaises, se jeta par la fenêtre en s'écriant : — Je me 
fais léger ! — et se cassa très-proprement l'épine dorsale. 

Les deux, infortunes dont il vient d'être question sont 
très-différemment ressenties. Le géant, d'ordinaire, est 
triste, embarrassé de lui-même, confus, gauche, malheu- 
reux, timide. Le nain, vif et dispos, a la repartie fière, 
porte la tête aussi haute qu'il peut, et se donne volontiers 
des airs de bravache, la moustache en croc, la main sur 
sa canne, à défaut d'épée. 

C'est ce que Walter Scott — observateur sagace entre 
tous — n'a pas manqué de constater dans ses romans. On 
y trouve à chaque instant, en face les uns des autres, des 
nains audacieux, spirituels, et des géants stupides ; sir 
Geoffrey Hudson — Galfridus Minimus — à côté de sir 
Geoffrey Peveril ; Flibbertigibbet derrière le concierge 
colossal de Kenilfworth-Castle ; et jusqu'à Fenella — cette 
naine adorable — en présence de la grande, blonde et 
maussade Alice Bridgenorth. 

Néanmoins Golbrand, Ascapart et Pantafilando font 
encore envie au plus gentil hussard de l'univers, et ce 
triste sentiment annule tous les avantages qu'il a sur eux. 




LE BILAN DE L'AMITIE 

(JosTAPOSiTiONS. — Liv. I, disscrt. vu.) 



L'Expérience est un grand livre de commerce, un 
cahier de comptes courants, où les profits et pertes de la 
vie sont inscrits par Doit et Avoir. 

Il y a dans ce livre un chapitre singulier, où ces deux 
divisions se confondent au lieu d'être en regard : c'est ce 
que certains philosophes pratiques appellent le Bilan de 
l'Amitié. 

On y trouve d'abord ce que nos amis nous coûtent. 



132 PETITKS MISÈRES 

ensuite ce qu'ils nous rapportent ; ce que nous leur don- 
nons et ce qu'ils nous donnent; en un mot, leur passif et 
leur actif par rapport à nous. 

Le résultat d^ la balance est le plus triste du monde; 
aussi me garderai-je bien de le donner. Quelques articles, 
et les moindres, me suffiront. 

Pan ! pan ! pan ! — Qui peut ainsi frapper à votre 
porte défendue, un jour de travauK forcés? — Qui? Par- 
bleu ! votre ami ; la consigne n'est pas faite pour l'arrêter, 
n'est-ce pas? — Pan! pan! pan! — Il faut ouvrir. 

— Je te dérange? • 

— Jamais!... C'est-à-dire... 

— Oui, je te dérange... Que veux-tu!... Je ne pou- 
vais différer de te voir. . . Devine ce qui m'amène ! . . . 

Comment devineriez-vous ? Cet homme est ému; ses 
jambes tremblent; il vous presse les mains en parlant. 
Que lui est-il arrivé? Votre incertitude, vos conjectures 
sinistres l'amusent infiniment; il en jouit et les prolonge. 
Enfin vous surprenez sur ses lèvres fermées un vague 
sourire qui vous rassure. 

Mais vous n'êtes pas au bout, et votre homme vous 
laisse épuiser le champ des joyeuses hypothèses avant 
de se décider à vous dire à demi-voix, en écarquillant 
les yeux, et comme s'il vous livrait un secret d'Etat... 
« — qu'on va lire son premier vaudeville... qu'il a vendu 
son cheval poussif... gagné son procès... obtenu un 
grade... ou trompé sa femme. » 

Sur cela, il vous saute au cou et vous force à valser 
avec lui par la chambre. Vous devez être si heureux ! 

Les détails arrivent ensuite, bavards, filandreux, inter- 
minables. Après les détails, le cigare; après le cigare, le 
départ, qui dure autant que la visite. Quand elle est finie, 



DE LA VIE HUMAINE. 433 

et que vous retombez épuisé devant la phrase suspendue, 
le vers ébauché, toutes ces traces du rêve qui allait germer 
ne vous disent plus rien. L'inspiration est partie, partie à 
douter qu'elle revienne. Si du moins il en était ainsi du 
traître qui l'a chassée ! 

Mais il revient, lui, dès le lendemain. Il est triste, 
cette fois, et, suivant à la lettre le précepte de VArt poé- 
tique, vous force, par ses plaintes, à mouiller votre mou- 
choir. Une calomnie a tout fait : il faut la détruire. 
Allez, courez, volez! Que vos parents, que vos relations 
agissent et se démènent, excités par vous. Jamais assez de 
voix ne proclameront cette innocence attaquée. Un mé- 
moire est nécessaire : faites-le. Des informations man- 
quent : prenez-les. Nous avons besoin d'une réparation : 
demandez-la. Quant à votre ami, que tout cela regarde, 
vous voyez bien qu'il est trop ému, trop irrité pour agir. 
Oreste a des attaques de nerfs : passez -vous de lui, 
Pylade! Remuez, seul, pour sa défense, le ciel, la terre et 
l'enfer! Armé de toutes pièces, piquez droit au monstre! 
Mais, dès que vous sortez de votre tente, chacun vous rit 
au nez et se moque de vos airs matamores. Le monstre 
n'était qu'une chimère, la calomnie un mauvais propos à 
peine entendu. Rengainez, Pylade, et consolez Oreste 
furieux ! 

Quand vous avez dépouillé le harnais de combat, mis 
vos pantoufles, recommencé vos méditations sur nouveaux 
frais, arrive un petit billet plié avec un soin merveilleux : 

« Mon ami, 

« J'ai ce soir à dîner deux ennuyeux, et, pour tout 
dire, deux nouveaux mariés. Si vous ne venez à mon 



134 PETITES MISÈRES 

aide, je suis perdue. Sans faute donc, et à cinq heures, 
car je veux vous voir avant eux. Puis, ne songez pas à 
nous quitter avant minuit : j'ai des projets pour cette 
heure-là. » 

Halte, s'il vous plaît! Permettez-nous d'expliquer ces 
derniers mots, et honni soit qui mal y pense! II s'agit tout 
simplement de mener au bal de l'Opéra une de ces femmes 
hyperboréennes à qui suffit, et de reste, l'image du fruit 
défendu. La requête continue : 

« ... Avez-vous pensé à mon concert? Nos billets 
sont-ils gravés? Votre accompagnateur viendra-t-il ? Le 
choix des morceaux est-il arrêté? M'"*' Castriconi cède- 
t-elle à nos instances? Aurons-nous le jeune Frszchtk? 
Et, à ce propos, n'oubliez pas de nous procurer une 
harpe, etc., etc., etc. » 

Le fait est que, distrait par d'autres soins, vous avez 
complètement oublié le concert, la harpe. M'"" Castriconi 
et le jeune Frszchtk. 

Aujourd'hui, comment faire? Il vous reste à peine trois 
jours avant cette soirée funeste. 

Ou bien c'est la lecture à huis clos, le soir, du roman 
de votre amie. On connaît votre goût; vos conseils seront 
les seuls qu'on suivra. Vous êtes le confident préféré. Tant 
de docilité vous flatte et vous touche. Pénétré de vos 
devoirs, vous vous croyez en conscience obligé de pérorer 
trois heures durant, et avec toutes les circonlocutions 
imaginables, sur les défauts sans nombre de cette produc- 
tion avortée. Contrairement à l'usage, l'auteur vous écoute 
cette fois avec admiration, et se complaît, chose étrange. 




Me vois-tu réduit à conduire par les plus rudes chemins leurs petits pieds 
délicats, en butte aux railleries des manants?... 



DE LA VM- HUMAINE. 



435 



à VOUS entendre déchirer poliment le nouveau-né de ses 
rêves. En fin de compte, elle l'enveloppe dans un maillot 
de papier vélin, et vous le met sur les bras avec un geste 
cordial. Vous croyez comprendre qu'il s'agit d'un sacrifice 
pénible, et qu'on vous charge de l'accomplir; mais au 
moment où, d'un air embarrassé, vous regardez le bû- 
cher... c'est-à-dire la cheminée : 

— Emportez cela chez vous ! dit avec effusion la recon- 
naissante mère de cet enfant difforme. Délicate insinuation 
des Grâces qui vous nomment leur teinturier, ces quatre 
paroles vous condamnent à un mois de littérature ortho- 
pédique. 

Bref, notre plus grosse créance sur nos amis — s'ils 




ne s'en doutent guère, en revanche nous ne le savons pas 



<36 PETITES MISÈRES 

assez — c'est le temps qu'ils nous prennent sans scru- 
pule, et que nous leur donnons sans compter. 

L'argent viendrait ensuite, sans une petite difficulté. 
Vous pouvez, certes, en prêter à vos amis — trop obli- 
geants pour ne pas vouloir être obligés ; mais, si vous êtes 
leurs créanciers ils ne sont jamais vos débiteurs. La raison 
de cette anomalie — raison toute simple — c'est que vos 
débiteurs ne sont jamais vos amis. 

Cependant, sous une forme détournée, rien ne vous 
empêche de leur sacrifier une bonne partie de votre for- 
tune, et cela sans vous brouiller avec eux. 

Prêtez-leur vos chiens, vos armes de chasse, votre 
délicieux char- à -bancs, chef-d'œuvre du célèbre Bin- 
der : — huit jours après, la moitié de votre meute 
sera restée à pourrir dans les halliers; votre carabine 
Manton aura crevé entre les mains d'un tireur maladroit; 
quant à votre char-à-bancs, on vous le ramène les 
côtes enfoncées, l'essieu brisé, souillé de boue, horrible 
à voir. 

Mais si vous êtes tenté de vous plaindre — ce q«i 
serait aussi malséant qu'inutile — regardez la figure con- 
tristée de votre ami, écoutez son récit désolé : 

« — Malheureux! s'écrie-t-il, pourquoi m'as-tu prêté 
cet infernal chariot? et à quelle scène atroce tu m'as 
exposé ! . . . Sais-tu qui je menais lorsque ce damné roulier 
nous a si bien bousculés? La baronne, mon cher, la 
baronne et sa sœur. 

Me vois-tu réduit à conduire, par les plus rudes che- 
mins, leurs petits pieds délicats, en butte aux railleries 
des manants, dans un pays perdu, pendant plus d'une 
grosse lieue? Sais-tu bien tout le ridicule jeté sur moi par 
la solte issue de cette partie de plaisir? C'est-à-dire que je 



DE LA VIE HUMAINE. <37 

ne m'en relèverai jamais... Et c'est toi, maudit garçon, 
c'est toi qui me vaux cela ! . . . » 

Pour un peu, vous lui offririez une indemnité. Mais il 
est iiénéreux, et il la refuserait sans doute. 

Du reste, sans rien vous emprunter, vos amis peuvent 
vous devoir beaucoup. 

Ainsi, l'opinion publique ne manquera jamais d'asso- 
cier votre nom à toutes les sottises retentissantes qu'ils 
pourront commettre. Vous apprendrez un beau jour, avec 
une certaine surprise, que vous avez dansé, vous, homme 
grave, des pyrrhiques plus que légères dans quelque bal 
de souscription. Il est vrai que vous étiez un peu... trou- 
blé. Voilà ce qui vous excuse... et aussi l'entraînement de 
l'amitié. 

Votre ami C... y figurait, en effet, et chacun sait que 
vous êtes inséparables. On a été contraint de le mettre en 
lieu de sijreté : donc vous avez eu des différends avec la 
morale publique, représentée par les sergents de ville. 

Autre bénéfice. L'n beau matin, à des symptômes non 
équivoques, vous sentez que votre considération, votre crédit 
dans un certain monde, votre influence sur certains indi- 
vidus, décroisseiït à vue d'oeil, sans cause apparente. Vous 
faites enquête, discrètement, à petit bruit, comme il con- 
vient, et vous arrivez amsi à l'origine du mal. C'est linti- 
raité qui vous lie à tel ou tel de vos contemporains. N'allez 
pas croire qu'il vous ait calomnié : rien n'est plus loin de 
sa pensée. Seulement, si l'on a parlé de votre esprit, lui, 
qui le voit sans aucun prestige, aura donné son coup de 
boutoir, d'autant plus rude qu'on le sait mieux informé. 
De votre avoir? il en peut dire le chiffre, à un zéro près. 
De votre caractère? tous vos défauts lui sont connus. 
Entre le mon Je et vous, c'est un verre grossissant où 

18 



138 PETITES MISÈRES 

chacun peut venir étudier en détail, à la loupe, toutes 
vos imperfections. Et quel héros, je vous le demande, 
résiste à cet examen minutieux? Ainsi ne vous étonnez 
pas que vos affaires échouent, que vos sollicitations perdent 
de leur poids , que vingt mariages manquent pour vous 
l'un après l'autre : le secret de toutes ces mésaventures, 
c'est que vous ave? un ami. 

Maintenant, que rapportent ces êtres si chers... si coû- 
teux, veux-je dire ? 

Ici la philosophie ancienne nous ouvre de magnifiques 
perspectives. Lisez Cicéron ad Atticum; lisez, dans Lucien, 
les histoires d'Amizoque et de Dandamis, de Belitte et de 
Basthès, de Macentas, de Lonchate et d'Arsacomas, 
d'Agathocle et d'Euthydique de Ghalcis... si vous voulez 
regretter de ne pas être né Grec, Scythe ou Romain. 

En France, et de nos jours, voici le vrai : 

La tendre sollicitude de vos amis éclate en toute occa- 
sion. Annoncez un projet quelconque : ils accourent 
avec un empressement remarquable pour vous prodiguer 
leurs sages conseils. Écoutez -les seulement cinq mi- 
nutes, et, sans un courage surhumain, vous n'oserez plus 
bouger : 

— Prenez garde... l'industrie a ses revers! 

— Prenez garde... les femmes sont légères! 

— Prenez garde.. . il est chanceux de monter à cheval ! 
Rarement ces vérités salutaires, formulées ainsi, vous 

profitent. Mais, plus tard, soyez ruiné, trompé ou boiteux, 
les amis reviennent, la mine allongée : 

— Je vous l'avais bien dit... que Saint-Germain bais- 
serait ! 

— Je vous l'avais bien dit... que Berthe vous plante- 
rait là? 



DE LA VIE HUMAINE. 



139 



— Je vous l'avais bien dit... qu'il ne fallait pas se fier 
à Young-Cresiis ! 




Prenez garde! et Je vous l'avais bien dit! ils ne sor- 
tent pas de ces deux locutions, pôles opposés d'un même 
ennui. 

A quoi donc fallait-il prendre garde? 

Et comment se lait.-il qu'on n'ait pas écouté ce qu'ils 
avaient si bien dit? 

Parmi nos autres dettes d'amitié, figurent surtout — 
je parle des amis intimes : — 

Les maîtresses qu'ils nous ont prises, 

Les usuriers qu'ils nous ont donnés. 

Quelques leçons d'égoïsme. 



m PETITES MISÈRES 

Trois ou quatre vices, 

Autant de duels , 

La fumée de leurs pipes restée après nos rideaux — 
odeur nauséabonde s'il en fût, 

La trace de leurs cheveux gras sur nos papiers ou sur 
nos meubles. 

Et la part qu'ils ont prise in petto dans toutes nos 
déconvenues d'amour-propre... 11 est vrai que cet article 
déplacé ici, doit compter parmi leurs petits prolits. A la 
longue, il se résume en une assez jolie somme de maligne 
satisfaction. 

Ajoutez-y, à cette occasion, la considération qui de 
nous rejaillit sur eux... et dont ils n'usent pas toujours 
fort discrètement. 

Maintenant arrêtez le compte. 

Comme appendice naturel à ce qu'on vient de 
lire, nous ajouterons ici une courte légende italienne, 
écrite à Florence vers l'année 17.., et qui n'a jamais 
été ni imprimée ni traduite. La vérité du sujet fera par- 
donner à l'auteur inconnu ce que son style peut avoir de 
suranné : 

« Jamais amitié ne fut aussi désintéressée, aussi cha- 
leureuse, aussi active que celle dont Jeppo m'a toujours 
donné des preuves. Quelle âme dévouée ! que de généro- 
sité ! que d'ardeur h me servir ! 

« J'avais à peine vingt ans, lorsque spontanément il 
me témoigna son désir de m'obliger. J'idolâtrais alors la 
marchesina Pepoli, que le secrétaire de l'ambassade fran- 
çaise était sur le point de m'enlever, et je voulais me battre 
avec ce dangereux rival. Mais j'avais affaire à un gentil- 



DE LA VIE HUMAINE. U4 

homme parfaitement civil, et qui ne me donnait jamais le 
moindre motif raisonnable de le provoquer. Or, je me sou- 
ciais peu de mettre à découvert, par quelque éclat bizarre, 
ma déplorable jalousie. Les choses pouvaient aller long- 
temps sur ce pied. Jeppo, par bonheur, devina mon secret 
tourment, et, pris pour moi d'un attachement subit, se 
mit à répandre de tous côtés, en me les attribuant, les 
propos les plus désa.ijréables au diplomate français. Celui- 
ci, en homme d'esprit, afiectait de regarder comme impos- 
sible que je l'eusse calomnié gratuitement; mais Jeppo 
saisit la première occasion de lui apprendre (ju'il m'avait 
lui-même entendu le dilTamer à dire d'experts. Cet officieux 
mensonge obligea le secrétaire à me demander une satis- 
faction que je lui accordai immédiatement; et, percé d'un 
bon coup d'épée, j'eus le plaisir de voir mon adversaire 
contraint à s'éloigner pour quelques semaines de Florence 
et de la marchesina. 

« Jeppo, qui m'avait servi de second, me soigna 
comme si j'eusse été son frère, et ne quittait le chevet de 
mon lit que pour aller, dans le monde, faire honte à mon 
infidèle de l'insensibilité qu'elle montrait en ne venant pas 
me visiter. Elle fut d'abord un peu confuse de ses repro- 
ches; mais, comme il les renouvelait sans cesse, à tout 
propos, avec plus de chaleur que d'opportunité, la perfide 
s'y aguerrit, et, prenant tout à coup un parti extrême, ne 
craignit pas d'aller rejoindre aux eaux de Baden l'astu- 
cieux diplomate qu'elle me préférait. 

« Le désespoir où me jela une démarche qui m'ôtait 
toute espérance de renouer, détermina dans mon organi- 
sation affaiblie une crise des plus violentes. Jeppo, me 
croyant prêt à passer, perdit tout k fait la tête. Plusieurs 
remèdes étaient placés sur un guéridon, près de mon lit; 



142 PETITES MISÈRES 

il me fit avaler quatre-vingts gouttes de laudanum à la 
place d'autant de gouttes d'Hoffmann, et m'empoisonna 
ainsi très-innocemment. 

Pour me tirer du péril où il m'avait mis, les mé- 
decins furent obligés d'employer des moyens violents, et 
ne me rendirent à la vie qu'au prix de ma santé , désor- 
mais détruite. 

« Jeppo, dans son désespoir, avait juré de se consacrer 
tout entier à moi. Il tint religieusement parole, et d'abord 
se chargea de gérer ma fortune pendant les deux années 
où je fus hors d'état de vaquer moi-même aux soins 
qu'elle réclamait. 

(c J'étais engagé dans plusieurs actions judiciaires; il 
les suivit toutes avec une passion, un zèle, un acharne- 
ment qui ne lui permirent pas d'en peser à froid les 
chances diverses. Mais, dans celles-là même où j'avais la 
justice et le droit de mon côté, on lui vit déployer un tel 
luxe de procédures, faire jouer tant et tant de petits res- 
sorts, solliciter et même intriguer avec une si remarquable 
assiduité, que tout le monde prit mauvaise opinion de 
prétentions ainsi soutenues. 

Jeppo perdit à ce manège une portion de sa bonne 
renommée, sans pour cela gagner un seul de mes procès. 
J'acquis, un peu à ses dépens, beaucoup aux miens, la 
conviction rassurante que j'avais en lui un ami entiè- 
rement dévoué. 

« Pour réparer la brèche ainsi faite à mes capitaux, ce 
modèle d'affection me fit épouser une de ses nièces, qu'il 
avait élevée lui-même avec les soins les plus assidus, et 
qui d'ailleurs comptait parmi nos meilleures héritières. 

« J'acceptai de confiance le rare présent qu'il me vou- 
lait faire. EiJt-il été convenable, je le demande, d'aller 



DE LA VIE HL'MAINE. 14; 

aux informations? Qu'arriva-t-il, cependant. — Dès le 
lendemain de mes noces, j'appris que ma femme avait un 
penchant très-décidé pour sir Ruddy Crawfish, sémillant 
officier au service de Sa Majesté Britannique. Ce jeune 
guerrier, dont les moustaches faisaient pâlir l'uniforme, 
prit la peine de m'informer par un billet qu'on avait vio- 
lenté les sentiments de sa bien-aimée; il me croyait trop 
délicat gentleman pour abuser des avantages que me don- 
naient sur lui quatre ou cinq paroles prononcées devant 
un prêtre, cinq ou six phrases barbouillées par un notaire 
sur un morceau de parchemin. — S'il se trompait à cet 
égard, ajoutait-il, je n'avais à espérer de ma déloyale 
obstination que des désastres sans nombre, dont il m'épar- 
gnait rénumération afin de ne pas révolter, par une appa- 
rence de menace, les susceptibilités qu'il voulait bien me 
supposer. 

« Deux jours plus tôt, ce billet m'eût fait réfléchir; 
mais il n'était plus temps de le prendre en considération, 
et, après ra'être assuré qu'il renfermait une foule de choses 
vraies, sinon sensées, j'allai trouver Jeppo, dont l'amitié 
me suscitait ce nouvel embarras. 

« Mon ami pâlit légèrement lorsque je lui reprochai 
de ne pas m'avoir fait connaître la véritable situation 
des choses; mais, affectant ensuite la plus grande tran- 
quilUté : 

« — J'arrangerai cela, me dit-il, sans vouloir s'expli- 
quer sur les moyens qu'il comptait prendre. 

« Le lendemain, de grand matin, j'appris qu'en me 
quittant il était allé chercher querelle à l'ardent Crawfish, 
et lui avait coupé la gorge, sans témoins, dans une ruelle 
étroite, après le soleil couché. 

« A deux heures de là, on vint me dire que Jeppo était 



U4 PETITES MISÈRES 

arrêté, à la demande de l'ambassadeur anglais, comme pré- 
venu d'assassinat, et que la voix publique me désignait 
parmi les complices du crime; la lettre du mort, qui 
m'était adressée, s'étant trouvée dans la poche du meur- 
trier. 

« Je me rappelai fort à propos que le procureur fiscal 
n'était pas de mes amis, et — encore que cette circon- 
stance, à tout prendre, eût pu me sembler rassurante — 
je déguerpis sans tambour ni. trompette, laissant un mot 
à ma femme pour lui tracer mon itinéraire et la mettre à 
même de me venir rejoindre. 

« Après quoi je suivis la route immédiatement opposée 
à celle que je lui indiquais. Bien m'en prit, ma foi ! Les 
Italiennes sont vindicatives en diable. La justice reçut les 
renseignements dont je viens de parler, une demi-heure 
après qu'on les eijt remis à ma douce moitié. 

u Au secret le plus rigoureux, Jeppo avait tout à 
craindre de la rancune britannique. Néanmoins ce géné- 
reux garçon ne songeait qu'à ma sûreté. On lui laissa 
croire que j'étais prisonnier. J'opposais, lui dit-on, les 
dénégations les plus absolues aux témoignages qui m'écra- 
saient, et je contestais jusqu'à l'existence de la lettre 
trouvée sur lui. Jeppo, frappé des dangers qu'offrait cette 
défense mensongère, séduisit par les plus brillantes offres 
un de ses geôliers, et lui confia pour moi un billet oii il 
me conjurait, en termes assez ambigus, d'avouer la vérité. 
Il va sans dire que le geôlier était un traître, et que le 
billet alla rejoindre, dans les mains hostiles du fiscal, les 
dénonciations de ma femme. Ce juge, habile et corrompu, 
n'avait pas eu besoin d'un si beau supplément de preuves 
pour dresser l'acte d'accusation le plus perfide; mais la 
déposition du geôlier, corroborée par un corps d'écriture 



DE LA VIE HUMAINE. 



U5 



bien authentiquement émaDé de moi , rendait le résultat 
infaillible. Je fus condamné par contumace à un exil per- 
pétuel et à la confiscation de tous mes biens. 

« Mon ami me coûtait donc, après cinq années de la 
plus étroite liaison, ma santé, ma fortune, mon honneur, 
ma patrie et ma félicité conjugale. En échange de ces 
bagatelles, j'avais la pensée consolante qu'un prisonnier 
d'État, à jamais enfoui dans quelque tour obscure, me 
conservait un inaltérable attachement. Parfois ceci me 
semblait un marché de dupe... » 

Ici finit l'histoire de Jeppo. 




49 







XI 
LA COMÉDIE DES SUSCEPTIBLES 

(Maladies de l'Esprit. — Liv. VII, chap. xlii.) 



« Susceptibilité. — s. f. disposition à se choquer trop 
aisément, sensibilité excessive (extrême, grande — ; avoir 
de la — ). L'extrême susceptibilité d'un gouvernement in- 
dique sa faiblesse, etc., etc. » 

Ainsi parle, avec son admirable solennité, le Diction- 



PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. U? 

naire de Boiste, un des livres les plus réjouissants qui se 
soient jamais imprimés. — Plus loin, il ajoute : 

« ... // reste à faire une comédie du Susceptible. » 
Le dictionnaire a raison. Développons ce programme : 

Nous prendrons, tout d'abord, un homme de caractère 
ouvert et franc, de manières un peu brusques et joviales, 
et tranquille sur le résultat de ses actions comme sur la 
portée de ses paroles, parce qu'il a le sentiment de sa 
bienveillance envers chacun. 

Cet excellent homme, si cordial, d'une générosité vraie 
et toujours prête, le cœur sur la main, et la main toujours 
en avant, est entouré des malheureux qu'il a faits sans 
le savoir ni le vouloir; qui lui veulent du mal sans oser 
I)eut-être se l'avouer à eux-mêmes; et qui, retenus auprès 
de lui par toute sorte d'intérêts ou de liens, aspirent à 
s'éloigner, à le fuir, et pour jamais. 

La scène première nous montre cet intéressant per- 
sonnage tête à tête avec sa femme de charge. Admirez son 
joyeux laisser-aller, son affabilité d'écorce un peu rude, 
son dire franc et loyal. La respectable duègne fournit les 
ombres de ce brillant tableau. Son maître, insensible à 
certaines agaceries en sourdine, trompa jadis ses vues 
ambitieuses. 

Elle ne lui pardonne pas, elle ne lui pardonnera ja- 
mais d'avoir dédaigné ses charmes surannés, non plus 
que l'impitoyable bonhomie avec laquelle il rappelle à 
l'ordre ses quarante printemps, dont l'été tarde tant 
à venir. 

Aussi, quel sourire contraint, quelle aigre physio- 
nomie, quelle lèvre pincée, quelle virulente réplique! Vous 
devinez, à ses gestes crochus, à sa façon menaçante de 



148 PETITES MISÈRES 

hausser les épaules, à ses revêches allures, une haine 
d'autant plus âpre et verte qu'elle est gênée dans ses 
manifestations. 

Ce n'est pas elle qu'on désarmerait en la faisant rire, 
car sa gaieté sardonique et amère, avec l'éclat du poi- 
gnard, en a la courbe perfide et la trempe venimeuse; 
et, bien qu'enveloppée de velours, comme la patte d'un 
chat résigné, deux ou trois fois cette arme redoutable 
effleure i'épiderme du bonhomme, tout en sang au sortir 
de ce qu'il croyait une partie d'escrime à fleurets mou- 
chetés. 

Tandis qu'il panse encore ses blessures, sa fille arrive; 
reconnaissez -la pour une fervente lectrice de mauvais 
romans, à sa démarche traînante, à ses cheveux en dés- 
ordre, à ses bas mal attachés. C'est un lis insuflîsamment 
peigné, qui, dans notre vallée larmoyante, se penche de 
tous côtés, cherchant une âme sœur de son âme. Il ferait 
mieux de chercher ses jarretières. Son père, du moins, le 
pense, et le lui dit bravement; mais fl expiera ce bénin 
reproche. En effet, le lis se métamorphose aussitôt en une 
sensitive offensée qui se replie sur elle-même pour ne pas 
sentir un contact mortel et abhorré. 

Détaillez avec le plus grand soin toutes les nuances 
de ces bouderies insupportables qui, sous les apparences 
d'une apathie respectueuse, déguisent à peine la malveil- 
lance et l'injure; — l'inquiétude de ce pauvre père, — 
ses questions empressées, — sa tendresse en éveil, — 
et comme il rôde patiemment autour du cœur fermé de 
sa fille, sans connaître le secret de cette petite vanité 
insurgée qui en défend obstinément les approches. 

Tout cela s'exprime à tout propos. 

C'est un déjeuner composé par notre homme des frian- 



DE LA VIE HUMAINE. 449 

dises que son enfant préfère, et auquel néanmoins elle 
ne voudra pas plus toucher que si les Harpies l'avaient 
flétri de leur contact immonde; ou bien une robe achetée 
pour elle le matin même , et dont elle laisse obligeamment 
entrevoir que les couleurs ne lui plaisent guère ; ou bien 
encore... Mais ceci n'est pas la pièce : à peine un croquis 
léger. 

Quel est ce nouveau personnage, si plaisamment fu- 
rieux contre nos héros? Pour quel tort si impardonnable 
lui cherche-t-il une si belle querelle? Le motif caché 
de cette colère échappe tout à fait à celui qui en est 
l'objet : 

— Eh quoi! s'écrie-t-il, quelle mouche vous pique? 
Sur quelle herbe, en venant, avez-vous marché? 

— Sur aucune, réplique l'autre d'un ton bourru; — 
quoique vous me traitiez comme un âne, je n'en suis pas 
encore à chercher pâture aux prés. 

— Dieu me garde de le penser ! Venez-vous déjeuner 
avec nous? 

— Non, non... Je ne compte pas faire de vieux os par 
ici... (// s'assoit, néanmoins.) Ah! c'est ainsi que vous 
entendez les choses!... Je vous reconnais bien là !... Tou- 
jours sournois... toujours cachotier... Et pourquoi, je vous 
le demande? 

— Ne me le demandez pas , si vous tenez à le 
savoir... Mais, voyons... qu'avez-vous ? 

— Ce que j'ai !... ce quej'... Oh! tenez, votre hy- 
pocrisie m'exaspère, et je veux vous en faire rougir... 
Où étiez-vous hier, à deux heures de l'après-midi?... 
Ah ! ah ! vous voyez qu'on a beau s'envelopper de té- 
nèbres... 

— nier, dites- vous?... J'étais chez mon notaire... 



150 PETITES MISÈRES 

— Vous l'avouez... c'est bien heureux!... Et qu'y 
faisiez- vous ? 

— J'y signais un acte... 

— Allons, peu à peu, nous saurons tout... Qu'était 
cet acte? 

— Un acte par lequel je cède ma métairie au voisin 
Giraud. 

— Hahemus confitentem reum. Nous vous tenons en- 
fin!... 

— A la bonne heure... Mais pourrait-on savoir...? 

— Oh!... ne croyez pas me dérouter par vos rail- 
leries! Vous ne m'apprenez pas qu'en droit rigoureux vous 
êtes libre de vendre toutes vos métairies au voisin Giraud 
sans m'en ouvrir la bouche. En amitié, ces mystères ne sont 
pas de mise... 

— Comment? Je devais...? 

— Sans nul doute. Vous ai-je rien caché, moi, de ce 
qui me concerne? Se remue-t-il une épingle dans ma 
maison sans que vous en soyez informé tout le premier? Ai-je 
jamais. . . ? 

— Je vais vous dire : Giraud m'avait demandé le 
secret, et. . . 

— Et vous tenez à Giraud bien plus qu'à moi... C'est 
tout simple. Un homme que vous connaissez à peine... 
que vous estimez peu. Mais quand il s'agit d'argent... 
Voyons, dites la chose, allez... Vous trembliez, si j'étais 
informé de ce marché, que je ne vinsse à réclamer de vous 
la préférence? 

— Moi? grand Dieu! Et comment supposer...? 

— ... Voilà ce que vous redoutiez... Voilà pourquoi 
vous avez ourdi toute cette trame. Oh! les hommes! les 
hommes!... 




Capables de vous en vouloir trois ans, même après trois quarts d'heure 
d'excuses polies, si vous avez fait tomber leur couvre-chef. 



DE LA ME HUMAINE. 



151 



Ici notre misanthrope, levant les bras au ciel, s'agite 
tellement, que les pieds de sa chaise venant à se dérober, 
il va terminer sur le carreau son invocation pathétique ; et 




coQime son ami ne peut se tenir de rire en face d'un 
pareil accident . l'homme susceptible sort plus furieux en- 
core qu'il n'est entré. 

Puis on nous met en face de cette susceptibilité timide 
qu'un rien effarouche, et de ces caractères chagrins qui 
cherchent non-seulement dans les paroles d'autrui, mais 
aussi dans ses réticences, dans ses civilités, dans leur 
omission, dans les innombrables minuties de la plus scru- 
puleuse étiquette, des motifs pour se croire méprisés : gens 
toujours fâchés et fâcheux; esprits hérissons que toute 
parole offense, que tout silence désoblige; qui, en sortant 
de chez vous, vous demandent, avec une intention iro- 
nique, mille fois pardon d'y être venus; capables de vous 



i52 PETITES MISÈRES 

en vouloir trois ans, même après trois quarts d'heure 
d'excuses polies, si, par hasard ou par maladresse, vous 
avez fait tomber leur couvre-chef; tempéraments à part, 
dont la médecine physiologique du moyen âge s'occupait 
comme de principes morbifiques ; qui ont leurs chapitres 
réservés dans Arétée, Avicenne, Savonarole, et dont parle 
en ces termes le Montaigne anglais, Burton, en traitant de 
l'hypocondriaque mélancolique : 

« Si deux hommes s'entretenant devant lui discourent, 
chuchotent, plaisantent, ou narrent une historiette quel- 
conque, il suppose aussitôt qu'ils le sous-entendent, appli- 
quant tout à lui-même : de se putat omnia dici. Ou, s'ils 
lui adressent la parole, il est prompt à interpréter en mal, 
à donner un sens cruel à chaque mot qu'ils disent; il sup- 
porte à peine qu'un homme le regarde fixement et lui 
parle avec quelque familiarité, ou qu'on rie, ou qu'on plai- 
sante, ou qu'on fasse hem ! ou qu'on le montre du doigt, 
ou qu'on tousse, ou qu'on crache, etc., etc.; il pense 
qu'on se moque, qu'on le dédaigne, qu'on le circonvient, 
qu'on lui manque. Pour peu qu'un homme l'examine, il 
rougit et pâlit tour à tour, suant de peur et de colère. Il 
médite longtemps sur cet outrage, et reste troublé de 
l'idée qu'on l'a voulu railler... » 

Ne pourrait-on pas ensuite, je reviens à notre comédie, 
y glisser l'historiette de M. de Flamarens, racontée dans 
les Mémoires de madame de Brancas? et ne serait-elle pas 
un exemple piquant des mésaventures que la plus exquise 
politesse ménage, dans le monde, à la susceptibilité des 
gens d'esprit? 

]\I. de Flamarens n'était pas généralement regardé 
comme tel : — a C'était, dit la duchesse, un de ces en- 



DE L.V VIE HUMAINE. 453 

nuyeux auxquels on ne faisait jamais fermer sa porte, 
parce qu'on n'y pensait jamais; et qui, ne quittant guère 
Versailles, ennuyait fort rarement à Paris. » H y vint, 
cependant, un beau soir, et tomba chez la duchesse d'Ai- 
guillon, où s'agitait je ne sais quelle question ardue dont 
les beaux esprits de l'assemblée n'avaient encore pu trouver 
la solution. Madame d'Aiguillon, en personne maligne, 
imagina de demander son avis au nouvel arrivant. Chacun 
s'attendait à quelque dissertation mortellement pédante; 
mais il arriva, contre toute prévision, que M. de Flamarens 
fut très-bref, très-précis, très-concluant. Aussi n'avait-il 
pas achevé, que madame d'Aiguillon, n'y tenant pas, 
criait avec l'étonnement le plus naturel : 

— Il a raison! Savez-vous bien qu'il a raison?... 

— Sans doute, j'ai raison, et pourquoi pas?... deman- 
dait le vieillard un peu choqué; mais on ne l'écoutait plus. 
et les assistants, tout à fait hors de garde, répétaient, en 
se regardant les uns les autres : 

— Il a raison... il a raison. 

« Le bonhomme, ajoute madame de Brancas, pas trop 
content du genre de ce succès, nous laissa pourtant confus 
de le lui voir. » 

On est en droit, maintenant, de nous demander où 
nous conduiront ces divers épisodes, ce que deviennent et 
le père et la fille,, et tous les autres Susceptibles. Où est le 
nœud? où sont les péripéties? 

Et, si nous négligeons ces questions, le lecteur ne va- 
t-il pas s'offenser à son tour d'être si légèrement traité ? 
Il lui faut une conclusion. Voici la nôtre : 

Le héros de la comédie, exaspéré peu à peu par ce 
perpétuel malentendu dont il est victime, irrité de voir ses 

20 



ibi 



PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 



intentions sans cesse méconnues, et bien persuadé qu'il n'y 
a pas à transiger avec les aberrations de la vanité humaine, 
prend le parti de se soustraire à des chocs anguleux. 11 
cherche, comme Alceste, la liberté dans un désert. De sa 
retraite découle un juste châtiment pour ceux qui l'ont 
persécuté : la femme de charge ne trouve à se placer 
nulle part; l'orgueilleuse jeune fille est mariée à quelque 
malotru romantique ; l'ami si rigoureux sur le chapitre des 
confidences livre sa fortune à un industriel expansif, etc. 
Que fut-il promis? Un programme. Eccolo. Baissez la 
toile. 




*^*^=~ A.it> 







Voyager, c'est vivre. 




XII 
VOYAGER C'EST VIVRE 

(Les Peises do plaisir. — Liv. VII, ch. ii.) 



Après un bon dîner, il est particulièrement doux de 
rêver voyages ; et — si d'ailleurs vous êtes musicien — la 
cavatine de Joconde vous revient en tête. 

Tout homme, alors, l'œil à demi fermé, caresse d'un 
benoît regard les pei^peclives italiennes, suisses, écos- 
saises, espagnoles, que lui offre l'ardent kaléidoscope du 
foyer; et, suivant qu'il a lu dans la journée le président 



156 PETITES MISÈRES 

de Brosses ou Simond, Jedediah Gleishbotham ou Clara 
Gazul, il se transporte au sein du golfe napolitain, dans 
les vertes vallées du Rhin et de la Kander, sur les pics 
gris de Lacliin y Gair, ou dans les salles de l'Alhambra. 

Qu'il soit seul, ses pensées vagabondes auront peu 
d'inconvénients. 11 ira, tant que son imagination le pourra 
traîner, par monts et par vaux, sans peine aucune et sans 
soucis, jusqu'à certain moment de la digestion où cet inté- 
ressant travail, détournant à lui toutes nos forces, nous 
plonge dans une douce torpeur que des gens mal informés 
confondent avec le sommeil. 

Mais la Providence a placé près de lui un de ces esprits 
malfaisants dont l'exactitude rigoureuse ne souffre aucune 
transaction avec une volonté une fois arrêtée, — et le 
rêveur a dit tout baut, sans y trop penser : 

— J'irai en Italie... en Suisse... à Edimbourg... à 
Grenade... 

C'en est fait; l'arrêt est prononcé, enregistré, scellé, 
irrévocable et sans appel aucun. 

L'homme exact prend acte du projet, et désormais, 
toutes les fois qu'il rencontre le futur voyageur : 

— Gomment, donc! s'écrie-t-il, encore ici? A quoi 
pensez -vous? Est-ce ainsi que vous courez la poste? 

Puis il ajoute à ces billevesées une foule d'autres pro- 
pos ironiques qui forcent notre faiseur de projets à rougir 
de lui-même. Le malheureux se trouve en face d'un enga- 
gement plus sérieux qu'au premier abord il ne l'aurait cru. 
Son départ est solennellement promis : comment y renoncer 
sans inconséquence ? 

Il se décide. — Alors, adieu son repos et sa vie d'ha- 
bitudes; adieu les douceurs d'un lever différé ou d'un 
déjeuner qui se prolonge; adieu, surtout, cette indépen- 



DE LA VIE HUMAINE. 



*b'> 



daace entière, premier bienfait d'une existence toujours 
normale et toujours immobile. 

11 apprend — à peine s'en doutait-il — que, pour cir- 
culer librement, il lui faut des garanties diplomatiques 
contre-signées par les envoyés de tous les potentats sur la 
terre desquels il compte poser le pied. Ces illustres per- 
sonnages — représentés par quekjues marauds de commis 
— lui adressent une multitude de questions indiscrètes, et 
lui suscitent mille difficultés; qui sur les témoins, qui sur 
la route à suivre, qui sur le but politique de cette excursion 
résolue sans motif apparent. Après quoi chacun d'eux tend 
la main, et se fait gravement payer ses impertinences. 

Ceci ne dispense pas du passe-port français, dont cha- 




cun peut connaître les agréables préliminaires. Visite au 
commissaire de police, chez lequel on passe un temps plus 
ou moins long sur une banquette immonde, entre un 



158 PETITES MISERES 

maçoa vineux et un échappé de bagne; courses à la pré- 
fecture, où le silencieux employé, impassible devant un las 
de paperasses, semble s'amuser de votre impatience, et 
vous laisse le loisir d'étudier l'établissement. On vous 
mesure, on vous toise, on vous vérifie, ni plus ni moins 
qu'un conscrit ; peu s'en faut qu'on ne vous pèse comme 
un bœuf à la douane; et l'homme blême, vous jetant au 
visage une douzaine de ses froids regards, qui vous sem- 
blent autant d'insultes, vous délivre enfin le portrait qu'il 
vient d'achever. 

Diantre soit du manant ! — Le daguerréotype le plus 
exact est encore moins désobligeant que ces miniatures 
écrites. Vous aviez de votre visage une idée satisfaisante, 
sinon très-avantageuse : voilà cette illusion fortement 
compromise. Comment! la teinte délicate de vos cheveux 
— ces fauves reflets tant vantés par les peintres , les coif- 
feurs, et surtout par la tendre Rosine — cette teinte s'ap- 
pelle tirant sur le rouge! — L'azur de vos yeux devient 
un gris verdâtre; — vous avez le front bas, la bouche 
grande, le nez camard, le menton de galoche... et, pour 
couronner l'œuvre, à l'article des signes particuliers, le 
drôle a écrit ces mots : Couturé de petite vérole. Mais 
vous êtes donc abominablement disgracié de la nature? En 
débarrassant votre pays d'un monstre, vous vous rendez à 
peine justice. Rosme n'a jamais pu vous aimer, quoi qu'elle 
en ait dit, et vos amis se moquaient de vous lorsqu'ils se 
complaisaient à vous regarder en s'écriant : — Tu n'es 
pas trop. mal! 

Cette découverte n'a rien de très-flatteur. L'homme à 
qui vous la devez la payerait cher partout ailleurs... Cepen- 
dant son caractère public le met ici à l'abri de votre ran- 
cune; et, au lieu d'une leçon de politesse, il lui faut 



DE LA VIE HUMAINE. 139 

donner, avec un grand merci, deux nobles pièces de cinq 
francs. 

Revenons au logis préparer les paquets : et d'abord, 
quelle étrange métamorphose I Tous ces petits riens qui 
composent notre bien-être, notre comforl quotidien, en une 
matinée ont vieilli de trois ans. Vous les reconnaissez à 
peine, tant la surveillance prévoyante et soucieuse du futur 
voyageur diffère de la distraction confiante à laquelle 
s'abandonne l'homme sédentaire. Ces rasoirs sont en mau- 
vais état; cette garde-robe est incomplète; comment se 
risquer sur les grandes routes avec du linge si vieux! et 
comment avez-vous pu vivre si longtemps dépourvu de 
ces ustensiles hygiéniques dont rien, à certain moment 
donné, ne peut suppléer les services essentiels ? 

Au moins la rénovation forcée de ce qui tient à vos 
habitudes journalières, et quelques additions à vos acces- 
soires de ménage, n'ont d'inconvénients que pour votre 
bourse et ne dérangent que vos calculs financiers; mais ne 
voyez- vous pas, novice touriste, les ennuis innombrables 
que vous vous préparez en cherchant à vous munii' par 
avance de tout ce qui peut être requis pour les besoins du 
voyage? Où mettrez- vous tant de commodités incom- 
modes? Que ferez-vous de ces trois ombrelles et de ces 
deux tabourets à sangle? Où trouveront place ces coiffures 
de jour et de nuit, chaudes ou légères, perméables à l'air 
ou imperméables à la pluie ? — ces ceintures de toutes 
sortes? — ces provisions de souliers brevetés et de bre- 
telles à système? — ce long bâton de montagne? — ces 
pistolets à trois ou quatre coups? — ces cafetières à l'al- 
cool? ce coussin secourable, grâce auquel et dans lequel 
vous emportez une si bonne provision d'air parisien?... 

Votre sac de nuit est déjà plein, vos caisses débordent ; 



460 PETITES MISERES 

VOUS escomptez l'espoir chimérique des poches que la voi- 
ture peut mettre à votre disposition; vous empiétez sur 
l'étroit espace dans lequel vos jambes auront à se mouvoir; 
et cependant le tas des articles indispensables diminue à 
peine. Une énorme malle vous vient en aide, où l'on finit, 
à force d'ingénieuses combinaisons, par classer la majeure 
partie de vos effets. Voilà qui est bien. Il ne reste plus qu'à 
fermer cette malle bénie. 

Oui-dà! — Mais les phénomènes de la compression 
des corps vous ont, ce semble, laissé des idées exagérées. 
Vous les aurez sans doute étudiés dans quelque bal. La 
malle, cependant, moins complaisante qu'un danseur, se 
révolte et vous renvoie son couvercle au nez, quand vous 
l'avez trop rudement violentée. Vous appelez à votre aide 
le bah et l'arrière-ban de vos serviteurs : le robuste Pierre 
et la nerveuse Marie. Des pieds, des mains, des genoux, 
chacun s'évertue. Madame Louis, cependant, force cha- 
ritablement, pour accourir plus vite, un tiroir dont la clet 
ne se i-etrouvait pas. Sous elle — ce n'est pas en vain 
qu'elle s'intitule votre femme de charge — la question se 
décide enfin... Vous voilà vainqueur. Toutefois votre vic- 
toire, chèrement achetée,: vous laisse une arrière-pensée 
sinistre : — Comment auriez-vous fait, et comment feriez- 
vous en pareille occasion, dans une auberge du Valais, 
livré à vos seules ressources? 

— Ah ! 3Ionsieur, crie un de vos protecteurs, qui vous 
surprend au milieu de ce tumultueux désordre, je suis 
véritablement enchanté de vous trouver encore ici? Je ne 
me serais pas pardonné d'arriver trop tard! 

— Qu'y a-t-il donc. Monsieur? et serais-je assez heu- 
reux. .. pour vous procurer une chaise? ajoutez-vous in 




I: : /; ■ ' 



Il 1,1 \'- 



i i Piii 



Il ne reste plus qu'à fermer la miUe biaie ! 



DE LA VIE HUMAINE. 161 

pelto, car toutes celles de votre domicile sont provisoire- 
ment hors de service, grâce aux paquets grands et petits 
dont il est encombré. Le nouveau venu, par bonheur, en 
homme bien élevé, refuse énergiquement d'accepter le siège 
que vous ne sauriez lui offrir : 

— Non, mon cher... Je ne m'arrête pas... Je n'ai que 
deux mots à vous dire... Serait-il indiscret de vous deman- 
der place dans vos bagages pour un petit envoi? 

A'ous froncez déjà le sourcil, mais comme votre inter- 
locuteur a les mains vides, vous en concluez naturellement 
que son paquet est dans une de ses poches. Habitué à 
juger du contenu par le contenant, cette circonstance vous 
rassure quelque peu : 

— Comment donc !... Vous ne doutez pas, j'espère, du 
plaisir que j'aurai à vous être agréable... 

— Non, voyez-vous, c'est tout à fait sans façon cju'il 
faut me répondre... Je serais au désespoir d'abuser de 
votre complaisance... et si le service que je vous demande 
devait vous gêner en rien. . . 

— Vous vous moquez!.,. 

— Le paquet est léger, à la vérité... 

— Ah! Monsieur! 
Vous tendez la main. 

— Très-léger. . . mais un peu volumineux. . . Enfin , 
puisque vous m'assurez... Joseph! 

Joseph se montre alors seulement, porteur d'un énorme 
carton qui doit contenir au moins trois chapeaux à plumes. 

— Ce sont quelques modes pour ma pauvre Anastasie, 
continue votre doucereux protectem*. Elle est aux bains de 
Louësche, comme vous savez... Si vous n'arrivez pas 
jusque-là, vous voudrez bien laisser le carton à Interlac- 
ken. On l'enverra prendre. Je vous demanderai, par 

il 



162 



PETITES MISERES 



exemple, d'en avoir le plus grand soin. Anastasie ne vous 
pardonnerait pas si les toilettes sur lesquelles elle fait fonds 




lui arrivaient en mauvais état... Maintenant, n'était la 
crainte d'ajouter encore aux ennuis que je vous donne... 

— Ah ! bon Dieu ! pensez-vous, autre catastrophe ! 
Vous regardez du côté de la porte. 

— ... Je vous prierais de me rapporter une montre de 
Genève... avec la chaîne bien entendu... et quelques aunes 
de piqué pour gilet... 

• — Ne vous faudrait-il pas aussi, par hasard, deux ou 
trois douzaines d'assiettes de terre anglaise? Elles sont à 
bon marché là-bas.. . 

Cette question ironique vous était arrachée par une 



DE LA vu: HUMAINE. 163 

secrète indii^'nation ; iiiais ce sentiment est perdu pour votre 
glorieux mandataire, qui vous répond avec un sang-froid 
charmant : 

— A vous dire vrai, j'y avais songé... Mais, bah! ce 
serait aussi vous surcharger de soins. Je n'ai déjà que trop 
d'excuses à vous faire... 

Et il vous laisse abasourdi de son impassible exigence. 
Tout en regardant de travers la hotte fashionnable dont il 
vous a si lestement affublé, vous voulez marquer ses 
recommandations sur votre livre de voyage. 

— Où sont ces deux volumes que j'avais posés à côté 
de la malle ? demandez-vous à celui de vos officieux qui l'a 
remplie. 

— Deux volumes verts attachés ensemble^ 

— Justement. Où sont-ils? 

— N'aie pas peur, je les ai mis en sûreté. 

— Mais où? 

— Dans la malle, pardieu! Où veux-lu qu'ils soient? 

— Dans la malle, bourreau ! 

— Dans la malle, tout au fond. 

— Mon livre de poste et mon album tout au fond de 
la malle ! ! ! 

Ici le désespoir vous gagne, et vous tombez assis sur 
le premier fauteuil venu... Hélas! c'est celui que le layetier 
occupait tout à l'heure, et les attributs les plus naturels de 
sa profession y sont restés, presque invisibles à l'œil nu. 
Ce qui s'ensuit est facile à deviner. 

Tant il y a que vous vous relevez en sursaut, les yeux 
hoi*s de la tête et proférant une énergique imprécation — 
celle-là même qui choque le plus les ûmes vraiment sen- 
sibles. Vos amis, d'abord saisis de terreur, vous croient 
frappé de folie; mais certain geste bizarre leur apprend qu'ils 



164 PETITES MISÈRES 

n'ont rien à craindre pour votre tête, et cent rires éclatants 
saluent une aventure qu'ils avaient crue, au premier abord, 
beaucoup plus tragique. 

La malle — cette malle si difficile à fermer — est 
ouverte derechef, tandis qu'on vous prodigue, derrière vos 
rideaux, les soins que votre état réclame. Linge, habits, 
tire-bottes, pantoufles, dispersés à la hâte, volent de plus 
belle par la chambre. L'heure presse, en effet, et le fiacre 
arrêté sous vos fenêtres proteste à haute et intelligible 
voix contre des retards dont il ne veut pas assumer la 
responsabilité. 

Les deux volumes sont retrouvés, le reste des bagages 
remis pêle-mêle dans le réceptacle qui, bon gré mal gré, 
les doit contenir. II s'y refuse de plus belle; on insiste. Le 
couvercle, arraché de ses gonds, vous prouve d'une ma- 
nière triomphante la vérité du vieux proverbe : Qui trop 
embrasse mal étreint. On le rattache tant bien que mal 
avec des cordes. La malle est ainsi jetée dans le fiacre; on 
vous y pousse après elle. Vous donnez la pièce au cocher 
pour le déterminer, lui et ses haridelles, à quelque exploit 
inouï. Il vous accorde presque un demi-galop. La cour des 
Messageries vous reçoit haletant, hors de vous, dévoré 
d'inquiétude, et... 

La diligence est partie ! ! ! 

Ou, pour mieux dire, elle part. Vous avez, en eiïet, 
le plaisir de l'entrevoir, dans le lointain, lancée au grand 
trot sur le pavé retentissant. 

La suivrez- vous ? 

Cette question, que vous vous adressez intérieurement, 
se trouve résolue parle piteux état auquel sont réduites les 
deux pauvres bêtes qui tenteraient pour vous cette course 
inégale. L'une renâcle, essoufflée; l'autre, soulevant son 




a/90U''y'û/ 



La diligence est repartie ! ! 



DE LA VIE HUMAINE. 465 

long COU maigre, vient porter à l'oreille de sa compagne 
une sorte de vague consolation : il est évident qu'elle tom- 
berait morte avant d'arriver au premier relais. 

Résignez-vous donc, et, comme toutes les places sont 
retenues d'avance pour trois semaines dans les voitures 
publiques, rentrez chez vous, en demandant à la philoso- 
phie ses inappréciables réconforts. Elle, en a plus d'un pour 
le malheur qui vous afflige en cet instant. 

Consolant cicérone, elle vous promènera dans une sorte 
de musée fantastique, où mille tableaux vous montreront à 
vous-même aux prises avec les difficultés qui vous atten- 
daient. 

Hurrah î hurrah ! les morts vont vile ! — Les vivants 
aussi. Mais les morts ne voyagent guère que la nuit, et ils 
ont raison. Le soleil ne les poursuit pas de ses rayons der- 
rière des stores détraqués, la poussière ne dessèche pas leur 
palais en feu. N'importa, il est doux d'être seul, bien seul 
dans le coupé d'une diligence, pour\'u que ses emménage- 
ments permettent à vos jambes d'y garder une position 
commode et de la changer au besoin. Béni soit le hasard 
qui vous fait présent d'une banquette oii vous allez passer 
la nuit, étendu dans votre manteau et la tête sur un des 
coussins transformé en oreiller! 

Ix soir vient. Les arbres semblent courir au bord du 
chemin; fantômes noirs dont les bras étendus vers -vous 
dégagent un sommeil magnétique. Dans l'obscurité toujours 
épaissie, les bruits se fondent harmonieusement comme les 
formes s'effacent. Le tremblement des glaces dans leurs ca- 
dres de bois, le cri des cailloux sous la roue, le tintement des 
harnais, la clameur monotone des postillons et le joyeux 
clic-clac de leur fouet, composent, on ne sait comment, 
un orchestre dont les musiques ont une douceur infinie. 



16(3 PETiTKs .Misi:uh:s 

En ce moment, où la causerie la plus charmante et le 
compagnon le plus aimable seraient les malvenus à trou- 
bler un bien-être presque voluptueux, un cri perçant arrête 
court la machine qui vous emporte. — Seraient-ce des 
voleurs? — Hélas ! non. Rien de plus trivial que le dialogue 
qui s'engage dans l'ombre entre le conducteur et une voix 
inconnue. Les mots de place et de coupé frappent cepen- 
dant votre oreille alarmée. La voix inconnue oppose des 
objections aux perfides ouvertures du conducteur, et paraît 
désirer l'impériale. Selon qu'elle insiste ou faiblit, l'espé- 
rance ou la crainte prédomine en vous. Enfin le débat se 
ferme, la portière s'ouvre. Une forte odeur d'étable vous 
annonce l'invasion de votre chambre à coucher roulante. 
Une sorte de rhinocéros essoufflé s'y introduit avec des 
gémissements mêlés de jurons. Persistant jusqu'au bout à 
douter de votre infortune, vous vous êtes oublié dans la 
douce position horizontale que vous aviez adoptée. L'ani- 
mal débute par s'asseoir en plein sur votre poitrine. Il est 
énorme. A peine s'aperçoit-il, au bout d'une minute,' qu'il 
écrase un de ses semblables; et, quand il s'en aperçoit, il 
se croit quitte envers vous en vous demandant , comme le 
fumeur allemand du chevalier de Grammont, « humblement 
pardon de la liberté grande. » 

C'est aussi un marchand de chevaux. 11 est non moins 
communicatif que chargé de graisse, et bavard comme s'il 
ne pesait pas trois quintaux. Peu lui chaut, d'ailleurs, que 
vous répondiez ou non à ses avances : il appartient à celte 
classe de causeurs qui se passe volontiers de réplique, et 
auxquels, par conséquent, il est difficile de fermer la 
bouche. A peine, entre deux monologues, trouvez-vous le 
temps de lui demander s'il va loin, et d'apprendre que 
trois fois vingt-quatre heures vous sont données pour 



I)K LA vu; HLMAINK. <ft7 

VOUS accoutumer à lui. Quelque favorable accident peut 
seul vous en débarrasser au relais; par exemple, s'il 
s'attardait, il n'est pas homme à rejoindre la dilii?ence 
repartie. 

Permis à vous, en attendant, de maudire la Provi- 
dence; et vous le ferez peut-être, car il semble que vous 
n'ayez plus rien à redouter d'elle. Mais prenez garde! Elle 
dispose d'une troisième place, et que diriez-vous si elle 
vous envoyait une nourrice? 

Une nourrice, entendez-vous bien? — avec son odeur 
de lait tourné, ses volumineux appas sans cesse étalés, et 
un enfant malade, au nom duquel cette femme vous inter- 
dit de renouveler l'air qu'elle dénature. Pauvre petit mal- 
heureux!... Ses joues pourpres, sa respiration pénible, 
parlent éloquemment à votre humanité asphyxiée! D'autres 
symptômes, d'ailleurs, plus incontestables encore, établis- 
sent victorieusement qu'il a l'estomac faible et les entrailles 
en désarroi. 

Ceci rend presque indispensable pour vous l'usage des 
toniques spiritueux. L'occasion ne tarde pas à s'offrir de 
faire halte devant quelque cabaret. Rapporlez-yous-en là- 
dessus à la soif permanente des postillons. Vous demandez 
donc un verre de vin. Mais on juge la piquette du pays 
indigne de vous être offerte. L'hôtelier descend au fond de 
sa cave, pour en extraire quelque vieux flacon poudreux 
et cacheté. Ses recherches se prolongent, par malheur, et, 
quand il remonte, la voiture vient de partir, nonobstant 
vos réclamations énergiques. Vous avez entendu le bou- 
chon détonner en quittant le goulot; vous voyez la liqueur 
vermeille rougir le cristal; vous tendez par la portière 
des bras suppliants... 

Hurrah ! hurrah ! les morts vont vite! — Les vivants 



168 PETITES MISÈRKS 

aussi. Mais les morts ne sont pas exposés à mourir de soif. 

Vous dormez cependant. Votre énorme voisin dort éga- 
lement, et vous avez dû vous soumettre, après quelque 
vaines tentatives de résistance, à l'humble rôle de traver- 
sin. Tout à coup un grognement sinistre vous réveille en 
sursaut. Le marchand de chevaux étend les bras, vous 
palpe familièrement des pieds à la tête, plonge ses mains 
dans votre chevelure, s'y cramponne et la secoue avec 
rage. Ce procédé inouï, qui n'aboutirait à rien moins qu'à 
vous scalper vivant, vous émeut au delà de toute expres- 
sion. Un combat s'engage, dont les fortunes diverses amè- 
nent enfin une trêve. Votre voisin stupéfait en profite pour 
vous demander compte des violences auxquelles vous vous 
livrez sur sa personne. Puis tout s'explique. Cet honorable 
commerçant a oublié de vous prévenir qu'il est somnam- 
bule. Dans son rêve — il se noyait, et vos cheveux étaient 
le rameau sauveur auquel s'accrochait sa dernière espérance. 

Ceci vous dégoûte de voyager avec des inconnus, et, 
pour être seul, vous prenez les grands moyens, c'est-à-dire 
une voiture de poste. Alors, à chaque relais, compte à 
faire, guides à débattre, retards sans fin, sommeil inter- 
rompu; et l'or tombe à flots, sur les chemins, de votre 
bourse promptement épuisée. 

Puis, quelle est cette odeur?... D'oii viennent ce bruit 
d'étincelles et cette fumée? Vos roues ont pris feu. Pas 
d'eau pour les éteindre, pas d'oing pour les mettre à l'abri 
d'un autre incendie. 

Plus loin, l'essieu crie et se rompt, comme dit Racine. 
L'intrépide Hippolyte s'en tire cette fois à bon marché : il 
ne lui en coûte que l'obligation de passer la nuit dans un 
village, tandis qu'un charron de hasard remet tant bien 
que mal la voiture en ordre. 



UE LA VIE HUMAINE. 469 

Dans les opéras -comiques, ces sortes d'aventures 
mènent toujours à des résultats charmants. Les châteaux 
hospitaliers, les jolies veuves, les riches héritières, ne man- 
quent jamais de se trouver à portée d'une calèche qui se 
brise. 

Dans la vie réelle, il est plus ordinaire de tomber ainsi 
à trois ou quatre lieues de quelque méchante auberge où rien 
n'est plus rare qu'un voyageur honnête, sauf pourtant un 
bon dîner et un lit passable. 

Vous la surprenez pleine de paysans attirés par quel- 
que foire. Boucheries et cabarets sont sur le pied de 
guerre. On ne s'entend pas à derai-lieue à la ronde, tant 
l'allégresse est bruyante et le cidre capiteux. La che- 
minée flambe ; mais, outre les marmitons improvisés qui 
l'assiègent, elle est cernée par un triple rang de goujats 
tumultueux, qui infectent à la fois le fromage, l'ail et 
l'écurie. Les lits , par extraordinaire prêts à servir, sont 
tous occupés ou retenus. En revanche, la grange vous offre 
un vaste matelas banal, d'autant plus odorant et doux qu'on 
vient justement de rentrer le> fourrages. Vous y trouverez 
plus d'un rhumatisme et bon nombre de vachers amou- 
reux. Préférez-vous le galetas? On peut, à toute forc€, 
vous y caser, et vous le partagerez avec une demi-douzaine 
de malotrus à mines équivoques : artistes forains, vétéri- 
naires ambulants, sauteurs de corde, et peut-être pire. En 
telle sorte que, si vous vous endormez, c'est — comme 
l'alcade espagnol — avec l'appréhension bien naturelle de 
vous réveiller égorgé. 

Rien, toutefois, ne justifie vos craintes à ce sujet. Mais, 
au milieu de la nuit, une sensation de fraîcheur excessi\e 
vous tire de votre premier sommeil, et vous avez l'occa- 
sion d'admirer comment . à défaut de gouttières, les eaux 



170 PETITES MISÈRES 

pluviales se sont ménagé trois ou quatre entrées dans votre 
somptueux dortoir. L'une s'ouvre immédiatement au- 
dessus de vous, et vous contraint à déménager. Louez-en 
le destin; car, en vous rhabillant, vous déconcertez deux 
gros rats paisiblement attablés autour de vos souliers, dont 
l'un est à moitié dévoré. 

Le récit pathétique de vos malheurs, et l'espoir d'une 
riche buona-grazia, détermine la servante à vous procu- 
rer, chez des voisins, une chambre qu'elle sait disponible. 
L'eau n'y pénètre pas, dans celle-ci : le feu, par compen- 
sation, n'y entra jamais. L'architecte a oublié d'y pratiquer 
une cheminée. Vous regretteriez cette omission — car il fait 
froid — si l'aspect des portes, qui ne joignent ni d'en haut 
ni d'en bas , ne devait rendre superflus tous les efforts que 
vous eussiez fait pour réchauffer ce logis, où une demi- 
douzaine de vents coulis prennent librement leurs ébats. 

Maintenant , le froid et la couleur café de vos draps 
de lit vous tiendront peut-être debout pendant le reste de 
la nuitée. Mais vous avez le choix entre plusieurs distrac- 
tions également ingénieuses. La lecture du Bon Jardinier, 
par exemple, ou celle du Parfait Vétérinaire. — Aimez- 
vous mieux passer en revue le musée qui vous entoure? 
11 a son charme, et surtout ses enseignements. Dans ces 
portraits des Quatre Saisons, le vvitchoura de l'Hiver peut 
devenir pour vous une source de réflexions agréables. 
Verrez-vous d'un œil indifférent cette autre planche, non 
moins féconde en applications immédiates? Elle représente 
ï Amour qui fait passer le Temps. malice des emblèmes 
mythologiques. 

Les beaux-arts venant à s'épuiser, l'industrie vous offre 
de précieuses ressources. Votre chandelle qui fond rapide- 
ment sous sa flamme tourmentée par la bise vous suggère 



DE LA VIE HUMAINE. 471 

l'idée d'avoir des mouchettes. Des mouchettes ! Jamais 
peut-être vous ne comprîtes aussi bien, dans toutes ses 
finesses cachées, le mécanisme de ce petit meuble. Celui 
qui le premier imagina qu'on pouvait, autrement qu'avec 
ses doigts, raccourcir une mèche en combustion, n'était 
certainement pas un homme médiocre. Il connaîtrait tout 
le prix de son invention, s'il pouvait vous voir débattant 
longuement les chances de brûlure et de malpropreté 
qu'offre cette opération délicate, accomplie avec l'index et 
le pouce. Vos grimaces solitaires dérideraient les plus cha- 
grins. Il est dommage qu'une glace fidèle ne nous les ren- 
voie pas. Vous suffiriez à vous consoler. 

A défaut de mouchettes, vous fabriquez une lanterne 
de papier brouillard, comme celles qui décorent, à Paris, 
durant l'été, les éventaires de marchandes d'oranges. 
Quelques autres expédients analogues — et , entre autres , 
le taraponnage des portes, auquel vous employez les rideaux 
de la fenêtre — occupent délicieusement vos loisirs jusqu'au 
matin. Le coq chante alors : le jour paraît. Votre voiture 
est à bien. Cachez mieux le plaisir que cette nouvelle vous 
cause : votre hôte, à l'affût de votre moindre satisfaction, 
est prêt à la coter aussi haut que possible, et il ne manquera 
pas d'enfler votre note en raison du plaisir que vous avez 
à l'acquitter. 

Jamais vous ne fuirez d'une allure assez prompte cet 
abominable séjour. Hurrah 1 hurrah 1 Le postillon obéit , 
d'autant plus docile qu'il est complètement gris. Les roues 
tournent presque invisibles sur leurs axes brûlants. 
Hurrah ! Les chevaux courent follement, au gré de votre 
envie. Au galop, les plaines! au galop, les montées 
rapides ! au galop même les tournants escarpés de la côte ! 
Néanmoins ceci vous donne à penser. Votre soarire devient 



172 PETITES MISERES 

hagard, vos yeu\ s'ouvrent démesurément quand vous 
voyez la bride flotter sur l'attelage fougueux que la voiture 
chasse devant elle, et celle-ci raser de près l'abîme, oii le 
postillon jette en pâlissant un regard inquiet. Un moment 
votre cœur se serre ; le vertige vous gagne ; un éblouis- 
sement subit vous fait voir au ciel une fourmilière d'astres. 
La mort vous a soufflé dans les yeux son haleine froide. 
Etes-vous sauvé ou perdu?... Sauvé, ma foi !... Les traits 
ont cassé fort à propos. 

Dans les montagnes cessent les dangers de ce genre. 
Votre vie n'est plus à la merci de quatre chevaux, mais 
bien d'un seul homme. Cet homme est prudent, courageux, 
robuste, soit ; il vous préservera du glacier, de lavalanche, 
des moraines, des ours, des rochers qui se détachent ; mais 
vous préservera-l-ii aussi du lait aux mouches, des ome- 
lettes au charbon, de la sauer-kraut surannée, des couchers 
humides? Lui devrez-vous de marcher sept ou huit heures 
de suite sans que la peau de vos pieds reste dans vos 
épaisses chaussures? Vous gardera-t-il des crampes que la 
fatigue donne? des étouffements que vous gagnerez à res- 
pirer l'air raréfié des hautes cimes? Empêchera-t-il la 
brume de vous transir ? la neige de vous aveugler ? Quand 
vous aurez gravi un pic, durant la nuit, pour assister aux 
splendeurs du soleil levant, vous épargnera-t-il le désagré- 
ment d'y rester trois heures à voir tomber de la pluie? 

Le guide, d'ailleurs, n'est-il pas à lui seul une source 
d'ennuis et de désolations, s'il est stupide, ~— s'il ne vous 
prend pas en gré, — s'il ne sait rien de ce qui vous inté- 
resse, — s'il vous sert, en guise de traditions nationales, 
quelques extraits défigurés des Contes Bleus, — si, dans le 
fond de cette honnêteté primitive dont il se targue, vous 
voyez croupir une foule d'instincts méchants et cupides, — 



DE LA VIE HUMAINE. 173 

si, tout en vous prêttint son aide mercenaire, ii se moque 
ouvertement de vous, de votre maladresse, de vos fatigues, 
de vos petites infirmités morales ou autres?... 

Selon le pays, quel qu'il soit, il faut bien vous attendre 
à être trompé, surfait, exploité, dindonné, berné à plaisir 
par les indigènes. A Ferney, vous achetez, si bon vous 
semble, la cinq cent soixantième dernière canne de M. de 
Voltaire. L'Italien rusé charge vos bagages de vieux tessons 
de poêle, qualifiés médailles, et de prétendus vases étrus- 
ques, sortis de quel(|ue poterie apocryphe. L'Espagnol vous 
bourre de chocolat avarié ou de foulards releints, sur l'air 
de Yo que soy conlrabandisla. Domestiques et concierges 
anglais vous soumettent à d'énormes droits de visite. Par- 
tout le portefaix vous pressure, partout la blanchisseuse 
vous rançonne effrontément. Les voituriers s'emparent de 
vous, corps et biens, malgré vos dents; le douanier vous 
pille à main armée ; les valets de place meublent à vos 
dépens leur garde-robe cosmopolite. Partout le mendiant 
vous assiège de ses fausses plaies, de ses moignons 
effroyables , de ses prières marmiteuses , et vous arrache 
ce que les autres ont oublié dans vos poches. Partout, enfin, 
on vous met hors la loi commune, et pour tous, malheureux 
étranger, vous êtes un paria, la personnification abstraite 
de la Dupe, quelque chose d'insignifiant qu'on trompe et 
qui paye, — un voyageur. 

Ajoutez à cette récapitulation les contrariétés gastrono- 
miques, les quipropos de langage, les sacrifices de volonté 
qui sont les indispensables conditions du voyage ; comparez- 
les aux plaisirs incomplets d'une curiosité presque toujours 
trompée — les seuls que vous puissiez espérer — et dites 
si vous comprenez cette locution bizarre : — Un voyage 
d'agrément. 



174 PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 

Dites ensuite si vous regrettez encore votre place 
perdue. 

Dites enfin , songeant aux innombrables aspérités de 
la vie, si en effet voyager ce n'est pas vivre, c'est-à-dire 
souffrir. 




/ ^, 




XIII 



LA TRAGÉDIE DU CREANCIER 



(L'Argent. — Liv. I, narration ii.) 



Nous le nommerons Hector, nom tragique s'il en fiit. 
Il avait puisé dans sa première éducation, et retenu comme 
principe dominant de sa conduite, une horreur profonde 
pour ce qu'on appelle une dette. L'auteur de ses jours, qui 
probablement ne le destinait pas au commerce, la lui avait 
inculquée, dès son plus bas âge, par des rigueurs renouvelées 
du père Cinglant, en le fustigeant fort et ferme toutes les 
fois qu'il lui arrivait d'emprunter à ses petits camarades un 
cerceau, une toupie, une corde à sauter ou tout autre jouet 
de cette nature. Un jour même qu'il s'agissait de cinquante 



176 l»E'HTI<:S MiSKKKS 

centimes la correction fut tellement lacédémonienne et ac- 
compagnée de détails si humiliants, que le souvenir en resta 
gravé à jamais dans la mémoire de l'enfant. Depuis lors, il 
raya de son vocabulaire le mot prêter et tous ses synonymes. 
Il eût plutôt mendié tout de bon que de solliciter le plus léger 
service à charge de rendre. Certaines locutions lui étaient 
même antipathiques à raison des idées qu'elles réveillaient 
mdirectement. Il ne pouvait souffrir qu'on lui prêtât des 
intentions, ni qu'on lui trouvât un air emprunté. 

Aussi ne comprenait-il rien au\ prédictions de son 
père, qui, continuant un enseignement en apparence inutile, 
lui répétait de temps à autre d'une voix funèbre : 

— Surtout, mon ami, gare les dettes ! 

Ce furent les derniers mots du rigide vieillard lorsqu'il 
mourut, laissant à son fils une succession parfaitement 
liquide, et dans laquelle ne figuraient ni la moindre obli- 
gation ni la moindre créance. 

Soumis aux volontés paternelles, Hector ne manqua 
jamais de tenir à jour, par le payement immédiat de toutes 
choses, sa situation financière. Ses loyers étaient soldés 
d'avance ; son tailleur avait ordre de ne lui fournir qu'au 
comptant; il déjeunait et dînait chez un restaurateur au 
cachet, et ne laissait pas même en souffrance les notes de 
sa blanchisseuse. Nous ajouterons, pour ceux qui ne savent 
pas vivre, que cette conduite lui avait valu fort peu de 
crédit et encore moins de considération. On le regardait 
généralement comme un pince-maille, un grippe-sou, un 
esprit mesquin, puéril en ses manies, sans imagination et 
sans grandeur. Son propriétaire lui tenait trois ans rigueur 
pour la moindre réparation ; ses fournisseurs tâchaient tou- 
jours d'écouler chez lui leurs rebuts. Il ne dînait bien chez 
son tavernier que le jour où il achevait une vsérie de cachets 



DE LA VIE HUMAINE. 477 

et encore semblait-on ne lui tendre qu'à regret cette amorce 
grossière. 

Mais il n'avait pas de dettes, et atteignit ainsi la qua- 
rantaine, de plus en plus conGrmé dans son aversion pour 
elles. 

A deux étages au-dessous de lui, dans la même maison, 
habitait un jeune homme d'un caractère tout opposé. 
C'était un musicien à la mode, chez lequel, pour peu qu'il 
voulut travailler, tombait à flots cette pluie brillante qui 
déguisait jadis et fait aujourd'hui les dieux. Mais notre 
chanteur était délicieusement paresseux, et d'ailleurs ne 
tenait guère à l'argent qu'il gagnait avec si peu de peine. 
De plus, il avait un dégoût prononcé pour tout ce qui res- 
semblait à un règlement de compte. Sa sensibilité s'effrayait 
de ces conférences solennelles oii, après une désobligeante 
discussion d'intérêts, on est conduit à rompre, en j)ayant 
un créancier, tous les liens qui nous attachaient à lui. Ces 
sortes d'adieux lui répugnaient , et il semblait prendre à 
tache d'abord de les ajourner autant que possible, puis de 
les rendre impraticables. S'il n'avait été fort éloigné de 
toute ambition politique, et surtout fort ignorant de l'his- 
toire romaine, on eût pu croire qu'il aspirait à renouveler 
la jeunesse de César. En vertu du principe que nous rap- 
pelions naguère, il était d'ailleurs très-bien vu dans le 
monde, et particulièrement chéri de ses créanciers. 

Hector s'étonnait bien quelquefois de ce bizarre con- 
traste, mais sans pour cela échapper à l'entraînement 
général. L'élégante désinvolture de son voisin, l'aplomb 
meneilleux avec lequel il accueillait les réclamations qui 
çà et là parvenaient à son oreille, la physionomie respec- 
tueuse et attendrie des créanciers que ce don Juan musical 
mettait noblement à la porte, et son air dégagé dans les 

23 



478 



PETITliS MISERES 



circonstances où Hector n'eût su que devenir, fascinaient 
véritablement le vieux garçon. L'ascendant naturel du dissi- 
pateur sur l'homme rangé se montra surtout certain jour 




où le musicien, de but en blanc, rendit, en robe de chambre 
et en pantoufles, une première visite à Hector. — Il venait, 
lui dit-il dès l'abord, dans des vues intéressées : 

— Certaine personne, continua-t-il, à qui je n'ai rien 
à refuser, se trouve, par les procédés d'un propriétaire 
mal appris, contrainte à changer de logement. Elle a pour 
cela besoin de mille francs, et s'adresse à moi, ce qui est 
tout simple. Par malheur, elle ne me laisse pas le temps de 
me retourner. Il faut que cet. argent soit chez elle avant 
midi. Dans celte extrémité, mon cher voisin, j'ai pensé que, 
jeune comme moi — ici Hector ne put que sourire en s'in- 
clinant — vous comprendriez une démarche un peu brusque 



DE LA VIE HUMAINE. 179 

peut-être, mais dont je me serais trouvé très-llatté si, dans 
des circonstances pareilles à celles où je me trouve, vous 
l'aviez risquée auprès de moi. 

Hector resta charmé par cet appel à ses sentiments et 
à ses billets de banque. La voix de la prudence gronda 
peut-être bien au fond de son cœur ; mais la fière sérénité, 
le sang-froid imposant du jeune musicien, et la certitude 
où il paraissait être que sa demande ne lui pouvait pas être 
refusée, firent taire de vains scrupules : 

— Aussi bien, pensait l'homme rangé, ceci ne m'en- 
gage à rien, et je ne manque pas à mes principes. 

Le soir même il trouva sur sa cheminée une lettre de 
change à quatre-vingt-dix jours rédigée le plus régulière- 
ment du monde et souscrite par son harmonieux débiteur. 
Gomme il ne l'avait pas réclamée, il trouva le procédé 
d'une exquise délicatesse, et s'endormit dans la sécurité la 
plus parfaite. 

A partir de ce moment, pris d'une vive affection pour 
le brillant artiste qu'il avait eu le bonheur d'obliger, il ne 
lisait plus sans émotion, dans les journaux, ce nojn célèbre 
qu'il tenait en portefeuille. Une sympathie toute nouvelle 
l'associait aux succès de son voisin, dont la gloire était en 
quelque façon devenue sienne. Il regardait ses triomphes 
comme un créancier hypothécaire regarde l'immeuble qui 
lui garantit un remboursement certain. Cet enchantement 
dura huit jours. 

Au bout de ce temps, un éclair précurseur traversa les 
ténèbres de sa tranquillité béate. Il était assis , un soir, 
dégustant sa demi-tasse, devant un des cafés du boule- 
vard, et prêtait machinalement l'oreille à la conversation 
de deux consommateurs placés immédiatement derrière 
lui. Elle roulait sur les extravagances d'un troisième 



<80 PETITES MISÈRES 

personnage, dont le nom n'avait pas encore été prononcé : 

— Il doit à Dieu et au diable, disait l'un. 

— La comtesse l'a ruiné, ajoutait l'autre. Ne me parlez 
pas de ces femmes qui ne coûtent rien. 

— Savez-vous s'il a payé Fortuné ? 

— Parbleu! une dette de bouillotte... Mais il ne joue 
plus. 

— Il aurait du entrer à l'Opéra... 

— D'autant qu'au train qu'il mène, sa voix ne tiendra 
pas longtemps. • 

— C'est un écervelé. 

— Un fou. 

— Un mangeur. 

— Chut ! le voici. 

A cette indication Hector se retourna brusquement, et 
vit, avec une pénible émotion, approcher son voisin, qui 
lui envoya de la main un petit salut négligent et gracieux. 

Rien ne germe si promptement que la méfiance au 
cœur du créancier. Le matin même, Hector n'aurait pas 
donné pour neuf cent quatre-vingt-dix-neuf francs cin- 
quante centimes le billet du musicien ; mais, en rentrant 
chez lui, triste et défait, après l'entretien dont nous venons 
de parler, il fut tenté d'allumer son poêle avec ce chiffon 
de papier, tout à fait déshonoré à ses yeux. Plut à Dieu 
qu'il eût cédé à cette salutaire inspiration ! 

Néanmoins la nuit, qui porte conseil, dissipa une partie 
de ses alarmes, et lui suggéra une multitude de petites 
combinaisons qui devaient, selon lui, le soustraire aux 
périls de sa situation. D'abord, il lui sembla tout naturel 
d'employer, pour ravoir son argent, les mêmes moyens qui 
avaient servi à le lui soutirer. Dès le lendemain matin, il 
mit sa robe de chambre et ses pantoufles, prit sa physio- 



DE LA VIE HUMAINE. 481 

nomie la plus riante, et passa chez son voisin, en tortillant 
négligemment entre ses doigts — sans la déchirer pourtant 
— la malheureuse lettre de change. L'exorde ex abrupto 
lui parut de circonstance : 

— Que voulez-vous, mon cher, que je fasse de ce chiffon? 
Je n'ai pas pensé à vous le renvoyer plus tôt ; mais véri- 
tablement , il était inutile. Dans un moment pressant, vous 
me demandez mille francs, que j'ai le bonheur de pouvoir 
mettre à votre disposition... Ce n'est pas une affaire de 
commerce. Vous me rendrez cela quand vous voudrez... 
demain... après-demain... la semaine prochaine. 

L'artiste le regardait aller d'un air parfaitement au cou- 
rant des choses ; mais, prenant la balle au bond, il se hâta 
de lui couper la parole : 

— Comment donc, mon cher, vous n'avez pas encore 
votre argent? Savez-vous bien que vous me confusionnez ? 
Je pensais vous avoir remboursé le soir même en vous 
envoyant ceci ; mais vous me rappelez que j'aurais dû y 
joindre le montant probable de l'escompte. Au reste, vous 
me direz ce qu'il vous aura coûté : je vous en tiendrai 
compte, comme je le dois. 

Hector, déjà démonté, se grattait la tête. 

— C'est que, voyez-vous, répliqua-t-il d'un air plus 
humble, je n'entends rien à vos affaires d'escompte. Je 
connais peu les banquiers qui s'occupent de ce genre 
d'opérations. J'aimerais bien... 

— Que je vous fisse faire conuaissance, n'est-il pas 
vrai, mon sage et respectable voisin ? Mais rien n'est plus 
simple... 

Et, ce disant, le musicien s'assit à son bureau, où il 
écrivit un billet. 

— Avec ces deux mots, dit-il ensuite, présentez-vous 



182 PETITI'S MISERKS 

chez***, un de mes loiips-cerviers ordinaires. C'est un juif, 
un arabe ; mais il a de bonnes façons, et, comme je vous 
l'ai dit, le taux de l'escompte ne vous regarde pas... 
Allez-y donc de ma part. Quelque jour — qui peut ré- 
pondre de nous? — vous me saurez gré de vous avoir 
introduit près de lui... Ce cher garçon! reprit-il en se 
levant et en frappant sur l'épaule d'Hector, il est rangé 
comme un papier de musique. Qui sait, pourtant ? il pourra 
lui arriver, comme à nous tous, comme à moi, tout à 
l'heure, de n'avoir pas un traître liard dans son secrétaire... 
Perspective mélancolique, direz-vous... mais qui ne m'em- 
pêchera pas d'aller déjeurner tout à l'heure au café Anglais, 
oii m'jiltendent quelques bons vivants... Vous me pardon- 
nerez donc de vous quitter. 

Cette dernière insinuation fut habilement retardée par 
le musicien, qui tenait Hector sous le bras jusqu'au moment 
où celui-ci se trouva dans le voisinage de la porte. Comme 
il hésitait néanmoins à l'ouvrir, son débiteur lui épargna 
ce soin, et aussi celui de la refermer. La manœuvre, du 
reste, avait été conduite avec une si sage lenteur, et 
accompagnée de tant de petites mines affectueuses qu'Hec- 
tor fut près de deux heures à se douter qu'on l'avait 
berné. 

L'escompteur chez lequel il se rendit (uniquement pour 
sonder le terrain) le renvoya pénétré de cette vérité con- 
solante. En effet, sauf quelques politesses de moins et 
quelques mauvaises plaisanteries de plus, il trouva près de 
ce banquier le même accueil que chez son voisin. Quant 
au résultat monnayé de ces deux visites, il fut absolument 
inden tique. En revanche, Hector fit connaissance avec les 
locutions agréables de l'argot financier, et il entendit parler 
pour la première fois, non sans quelque stupeur, d'une fn 



DE LA VIE HUMAINE. 



483 



de mois chargée, d'un papier difficile à faire, etc., etc.; 
tout un trésor grammatical dont on lui livra les clefs sans 
réserve. Il avait payé l'initiation. 

Nous avons ouï dire que, parmi les angoisses guerrières. 







la plus cruelle qui soit consiste à rester immobile sous le 
feu d'une batterie. L'équivalent, au civil, de cette attente 
mortelle, est la position d'un créancier nanti d'un effet à 
échéance, et privé par là même de toute action contre son 
débiteur. Qui a terme ne doit rien. En vertu de ce dicton, 
malheureusement trop exact, on est contraint d'assister les 
bras croisés aux symptômes les moins équivoques d'une 
menaçante déconfiture, autant de boulets précurseurs qui 
vous passent sur la tête. 

Hector, par exemple, ne pouvait se mettre à la croisée 
sans être exposé à des a[)paritions désagréables. Un matin, 
l'un de nos selliers fashionables vint à pied chez le musi- 
cien. Après une conférence assez prolon.gée, le fournisseur 
prit pour s'en retourner l'élégant cabriolet qu'il avait livré 
trois mois auparavant. 



184 PETITES MISÈRES 

— Oh ! oh ! qu'est ceci ? pensa Hector. Mais son débi- 
teur, comme s'il eût entendu cette question, s'assit à son 
piano et lança vers le ciel mille gammes triomphales. 
C'était presque rassurant. 

Le lendemain , ce même piano , splendide produit des 
manufactures d'Erard, traversait la cour sur les épaules 
d'un portefaix. 

— Peste ! quel déménagement ! cria de sa fenêtre le 
triste créancier, adressant un sourire contraint au musi- 
cien qui surveillait le départ. 

— Véritable chaudron ! Pleyel m'en fait un autre à 
l'heure qu'il est; en attendant, j'ai loué cette petite horreur, 
répondit l'impassible artiste, montrant un vieux, clacevin 
détraqué qu'on avait pu sans la moindre crainte confier à 
sa mauvaise foi. 

Un superbe cabaret du Japon disparut de même quel- 
ques jours après, suivi d'une garniture de cheminée sortie 
des ateliers de Denières. Naudin reprit ses tentures en 
damas de soie et ses divans brodés au plumetis. Chaque 
fois Hector se sentait dépouiller d'autant, et, de même que 
naguère la gloire du musicien reflétait sur lui, de même, 
à présent, il s'associait, ou plutôt il était forcément associé 
à la décomposition graduelle de son élégance et de sa 
richesse. 

Les jours succédant aux jours amenèrent enfin celui 
de l'échéance. Hector, le cœur gros d'anxiété, se présenta 
chez son voisin, qui cette fois vint le recevoir à la porte ; 
et, sans lui offrir d'entrer ou de s'asseoir : 

— Pardon, mon cher, lui dit-il... Je ne suis pas seul... 
Que tenez-vous là ? Votre billet ?. . . Vous ne l'avez donc 
pas escompté ?. .. Voilà qui est à. merveille... Nous sommes 
sauvés ! 




On ne vient pas déranger un honnête homme pour des bagatelles comme 

celle-ci. 



DE LA VIE HUMAINE. 485 

— Comment cela? s'écria Hector déjà radieux, tant 
cette joie lui paraissait de bon augure. 

— Vous ne comprenez pas '?... Au fait, vous ne com- 
prenez rien... Vous ne comprenez pas que ce bédouin 
auquel je vous avais adressé, s'il tenait ce chiffon de papier, 
ne nous ferait ni quartier ni grâce... qu'il nous poursuivrait 
à outrance... et que vous seriez forcé de le rembourser?... 

— Eh bien ?... et vous donc ? 

— Oh ! moi... c'est différent... Les toiles se touchent. 

— Quelles toiles ? « 

— Celles-ci, mon vieux philosophe, répliqua l'autre en 
frappant deux petits coups sur les poches de son gilet... 
Qu'avez-vous donc à vous ébahir ainsi?... Ehî l'excellente 
figure ! . . . Vrai , je voudrais avoir le temps de vous cro- 
quer. 

Hector n'était que médiocrement disposé à rire : 

— Mais , monsieur , dit-il , savez-vous que vos 
façons...? 

Ici l'artiste se redressa. Il n'attendait, on l'eût dit du 
moins, qu'un prétexte pour se cabrer; et. sans laisser 
achever la phrase : 

— Plaît-il . monsieur ? demanda-t-il de l'air le plus 
arrogant. 

Le créancier s'aperçut alors que son aimable voisin 
joignait à une taille de grenadier un appareil musculaire 
tout à fait formidable. 11 chercha donc une tournure plus 
conciliante : 

— Vous conviendrez... 

— Je ne conviendrai de rien, reprit le musicien, dont le 
ténor était descendu subitement aux notes les plus graves... 
Votre insistance m'est particulièrement désagréable, mon- 
sieur... On ne vient pas déranger un honnête homme 

24 



186 PETITES MISÈRES 

pour des bagatelles comme celle-ci... A votre âge, on se 
conduit ordinairement avec plus de mesure. Que vous 
faut-il donc?... Un renouvellement, peut-être?... Je vous 
l'accorde... Non? — Mais alors, monsieur, vous me sur- 
prenez, continua-t-il avec une indicible expression de 
mépris... Je ne vois plus en vous un créancier, mais un 
recors... un huissier, pour tout dire... parlant à ma per- 
sonne, quand d'ordinaire on s'adresse à mon concierge... 
C'est chez lui que se dressent les protêts... Allez, monsieur ; 
il vous dira les formes... Vous abusez vraiment de ma 
patience ! , 

Et la porte retomba sur le créancier abasourdi, qu'une 
âpre soif de vengeance rappela bientôt après au sentiment 
de sa position : 

— Ah ! s'écria-t-il alors, levant vers le chêne insen- 
sible son bras armé du fatal billet... vous me payerez ceci, 
mon cher voisin ! 

— Peut-être ! répondit à travers la serrure la voix 
rieuse d'une jeune femme. 

Hector, une fois sur cette route fatale, vit se dérouler 
devant lui la longue série d'obstacles qu'un législateur malin 
a élevés entre le créancier altéré de restitutions et le débi- 
teur non moins altéré de délais. Il apprit à connaître les 
huissiers, et leur double face, et leur fausse ardeur de curée, 
et leur élan furieux, qu'il semble indispensable de modérer 
lorsqu'ils vous rebattent les oreilles de saisies immédiates, 
de contraintes dans les vingt-quatre heures, etc., etc. ; — 
au fond, cependant, les meilleurs gens qui soient au 
monde, et surtout les moins pressés d'achever une pro- 
cédure. 

Après un jugement par défaut, suivi d'une opposition 
du débiteur, suivie elle-même d'un jugement soi-disant 



DE LA VIE HUMAINE. 487 

définitif et sans appel, le novice créancier, qui déjà croyait 
tenir son homme sous les verrous, et secrètement s'accusait 
de rigueur, vit fuir à ses yeux le résultat des condam- 
nations obtenues, comme l'oasis du mirage fuit devant ceux 
du voyageur fatigué. Les retards menaient aux retards, en 
vertu de mille motifs nommés ou innommés ; et un beau 
jour, lorsqu'ils vinrent à manquer, une inscription en faux 
suspendit toutes les poursuites. Elle renvoyait les parties 
devant une juridiction supérieure. 

— Comment I s'écria Hector... ce malheureux m'ac- 
cuse d'avoir falsifié sa signature ? temps, ô mœurs î 
Quelle infamie ! 

— Ce n'est pas une infamie, mon cher monsieur, lui 
insinuait doucement l'huissier Grippart... c'est un expé- 
dient, une simple forme... une sorte d'exception dilatoire... 
Soyez tranquille; vous ne serez point, j'imagine, poursuivi 
au grand criminel.., N'importe... ce jeune homme m'in- 
téresse ; il est vraiment rempli de moyens. 

Grippart, saisi d'un enthousiasme généreux pour son ha- 
bile adversaire, alla jusqu'à lui accorder un nouveau délai, 
contrairement aux instructions formelles du pauvre Hector. 

Enfin, après mille démarches et mille blasphèmes, un 
jour vint où ce compatissant huissier dit à son client, avec 
un profond soupir : 

— Hélas î bon Dieu ! . . . le voilà au bout de son rou- 
leau!... Jugement définitif, signification de contrainte, 
dernier commandement, saisie, signification de vente, 
procès-verbal d'affiche... Hélas! bon Dieu!... il a reçu 
tous les sacrements ! 

Formule efirayante, qui semblait menacer de mort le 
malheureux musicien, mais elle signifiait simplement que, 
moyennant quatre cent trente-cinq francs de frais exposés 



188 PKTIÏES MISKHliS 

(sans parler du temps perdu, et sans compter les courses 
de cabriolet) , Hector avait acquis le droit de consigner 
quatre-vingt-dix francs entre les mains d'un garde du com- 
merce, et en lui donnant mission d'appréhender au corps 
son récalcitrant débiteur. 

Celui-ci, toutefois, habitué de longue main à jouer 
avec la contrainte personnelle, n'attendait que ce moment 
pour se moquer tout à son aise du poursuivant et de ses 
poursuites. Il était de ces gens pour qui la perspective de 
Clichy est un assaisonnement piquant au bonheur de se 
sentir libres, et qui aiment, dans le riant jardin de leur 
existence, ce quartier de roche à fleur des pelouses. 

Pour un caractère de cette trempe, c'était une vraie 
bonne fortune que de loger si près du créancier insurgé. 
Quelle source de mystifications savoureuses ! 

Le soir, après le soleil couché, le malheureux Hector 
voyait s'illuminer l'appartement du joyeux débiteur, et, sur 
la vive clarté du mur opposé, se dessiner des silhouettes 
moqueuses. L'odeur du punch montait jusqu'à lui, et, les 
têtes convenablement montées, les amis du musicien ne se 
faisaient faute d'organiser des concerts bouffes où le choix 
des airs était une perpétuelle allusion aux déconvenues 
d'Hector, devenu leur plastron. Tous les opéras du réper- 
toire fournissaient à ce pot-pourri satirique : La nuit ser- 
vira nos projets ! — Vive, vive la liberté ! — L'oiseau 
saura s'échapper de sa cage ! — et, pour le bouquet : La 
victoire est à nous ! ou Va-fen voir s'ils viennent ! 

La première fois que ces désordres eurent lieu, et 
lorsqu'il eut rongé son frein pendant une bonne partie de 
la nuit, Hector courut, avant le jour, chez l'agent de ses 
vaines fureurs. A sa voix, le noir trio composé du garde 
du commerce et de ses deux témoins vint, réveillé en sur- 




Habitué de longae main à jouer avec la contrainte personnelle, il uattendait que 
le moment pour se moquer tout à son aise du poursuivant et des poursuites. 



i)E LA VIE HL'MAINK. 4«9 

saut, s'embusquer devant la porte de la maison ; puis, dès 
que l'aurore aux doigts de rose entr'ouvrit les portes de 
rOrient. on .pénétra, de par la loi. dans le domicile 
du musicien. 

Là, sous des meubles qui défiaient la saisie, on ramassa 
deux ou trois des chanteurs, qu'un rhum trop abondant et 
des cigares trop répétés avaient mis hors d'état de quitter 
la placé. 

Un autre jour, poussé à bout, Hector descendit dans 
les ténébreux abîmes de la corruption, et soudoya son 
concierge pour obtenir de lui qu'il ne laissât sortir âme 
vivante avant l" heure oîi les lois reprennent leur empire. 
Cet homme, déjà vendu à l'autre partie, accepta les offres 
du créancier, après autorisation du débiteur. Inutile 
d'ajouter qu'on prit au trébuchet si habilement tendu tous 
ceux qui voulurent bien s'y laisser prendre. Ils étaient en 
assez bon nombre. Mais, du musicien, pas la moindre 
trace; et pourtant sa voix avait, comme d'ordinaire, dominé 
le tumulte nocturne. Par où donc avait-il disparu ? Tous 
les recoins de la maison tour à tour visités, il fut impos- 
sible de le savoir. On ne soupçonnait point de connivence 
les autres locataires, gens de mœurs tranquilles, parfai- 
tement incapables dune aussi mauvaise plaisanterie. Il 
fallut donc se résigner. Le garde et ses acolytes furent 
congédiés par notre créancier, qui remontait chez lui, 
l'oreille basse, lorsqu'il trouva fermée en dedans la porte 
de son propre domicile. Déjà ému de cette circonstance, il 
allait sonner ; mais le musicien ne lui en laissa pas le temps 
et, lui ouvrant aussitôt, disparut, après lui avoir adressé 
un respectueux salut. 

Depuis lors, si enragé qu'il put être, Hector mit encore 
moins d'acharnement à faire poursuivre son débiteur, que 



190 



PETITES MISÈRES 



le hasard n'en mit à le jeter sans cesse sur son chemin. Le 
garde du commerce attestait toutes les divinités consulaires 
que jamais il n'avait couru plus obstinément après un fan- 
tôme plus insaisissable. En revanche, le créancier ne des- 
cendait jamais dans la rue sans être en quelque sorte cou- 
doyé par l'ingénieux fugitif, dont l'existence, en chair et en 
os, ne paraissait nullement dérangée par la chasse dont il 
était l'objet. Tantôt Hector le voyait passer, emporté dans 







un léger tilbury, et courant au bois de Boulogne; tantôt, 
sous l'uniforme de la garde nationale , caracolant derrière 
les équipages du roi ; humant l'air du matin sous les mar- 
ronniers des Tuileries, ou comptant les poissons dorés des 
bassins; toujours tranquille, frais, reposé, serein, quelque 
fredon et quelque sourire aux lèvres. Ces rencontres empoi- 
sonnaient l'existence du créancier. Un soir, entre autres, 
qu'il ne pouvait entrer au parterre des Italiens, où il était 
arrivé trop tard, son débiteur, qui traversait nonchalamment 
le péristyle, lui offrit de le prendre dans sa loge : 

— Vous y trouverez, ajouta-t-il avec une intention 
ironique, la baronne de Ghabrillart et son mari. 



DE LA VIE HUMAINE. 494 

Le baron de Chabrillart — c'est en ceci que consistait 
la perfidie — remplissait dans un ministère des fonctions 
importantes, qui l'appelaient à statuer sur une demande 
formée par Hector. Aussi le créancier faillit-il s'éva- 
nouir à ces simples paroles. Il recouvra cependant quelque 
fermeté en songeant que l'artiste se jouait peut-être de 
sa bonhomie ; mais il revint chez lui plus que mélan- 
colique. 

Une distraction l'y attendait : c'était la preuve, un peu 
tardive, que le garde du commerce employé par lui recevait 
du déditeur poursuivi un salaire quotidien, moyennant 
lequel celui-ci pouvait se livrer sans crainte à ses insou- 
ciantes flâneries. 

Le dossier, immédiatement retiré, passa dans des mains 
plus sûres, et les poursuites allaient amener le résultat 
désiré, lorsque le musicien, harcelé probablement d'autre 
part, jugea convenable d'entrer ouvertement en faillite. 
Transformé en négociant, sous prétexte qu'il avait naguère 
édité deux ou trois romances de sa façon, il reçut un sauf- 
conduit, et circula de nouveau, inviolable et plus libre que 
jamais, devant Hector ébahi. 

On peut croire que , piqué au vif, ce dernier suivit 
assidiiment les réunions de créanciers. 11 y tonnait avec 
une véhémence passionnée contre le failli, ses indignes 
manœuvres, les désordres de sa vie, etc... Mais, à son 
grand étonnement, ces philippiques, dont il ne pouvait 
s'empêcher d'admirer lui-même la persuasive éloquence, ne 
trouvaient de sympathie et d'appui que dans une imper- 
ceptible minorité de l'assemblée. Le plus grand nombre 
des assistants souriait, chuchotait, haussait les épaules, le 
regardait de travers," et, cette inconcevable malveillance de 
ses co-intérèssés venant à troubler l'orateur, il perdit plus 



192 l'ETH\h:S MISEHHS 

d'une l'ois le fil de sa harangue, à la grande joie de l'au- 
ditoire. 

Puis on allait aux votes ; et une influence mystérieuse, 



V.'s;,!l 



''^)\Mm 



^1%V.-V# 




mais infaillible, faisait adopter les mesures les plus favo- 
rables au débiteur, partant les plus contraires aux créan- 
ciers. C'est ainsi qu'à la barbe d'Hector on nomma pour 
syndics provisoires les deux plus acharnés concertants 
parmi ceux qui l'étaient venus braver à domicile. 

Peu à peu, voyant se liguer contre lui tous ceux qui 
naturellement lui devaient assistance et concours, Hector 
en était venu à douter, non-seulement de ses droits, mais 
presque de sa raison, et à se croire le jouet d'une illusion 
fantastique. Cette fois encore, maître Grippart se chargea 
de le remettre sur la voie, et lui apprit comment, au sein 
de toute faillite, apparaissent, divisés en deux camps, deux 



DE LA VIE HUMAINE. 493 

ordres bien distincts de créanciers : ceux que la loi désigne 
sous le nom de créanciers sérieux, c'est-à-dire légitimes, 
et ceux que. par opposition, l'un des plus spirituels écri- 
vains modernes appelle quelque part des créanciers gais. 

— Vous êtes sérieux, vous, continua l'huissier en 
s'adressant a Hector, dont la mine s'était notablement 
rembrunie à cette révélation... Mais les syndics sont très- 
gais, et ils se gaussent de vous à tant la journée. Du train 
dont ces gaillards-là mènent leur affaire, il ne vous fau- 
drait point trop étonner si le concordat vous donnait tout 
au plus de quoi rentrer dans la moitié de vos frais... 
Dame ! ça s'est vu ; et pire encore ! 

— N'y a-t-il donc aucune ressourcé contre ces indignes 
fraudes ? s'écria le malheureux créancier. 

— Hé! hé ! répondit Grippart, aidé d'un bon agréé, à 
la longue, vous en débusqueriez bien quelques-uns... mais, 
je vous en préviens, il faudra vous démener, et plaider, et 
payer gros. Voyez, pourtant. 

— C'est tout vu, pensa Hector. Je suis dans un abo- 
minable guêpier. 

Pour en sortir au plus vite, il cessa de s'opposer* à 
l'adoption d'un de ces concordats exorbitants par lesquels 
se consomment tant de suicides industriels. Celui-ci lui 
donnait droit à quatre pour cent du montant primitif de 
sa créance, payables en quatre annuités : quarante franc> 
qui lui revenaient, tout compris, à plus de trois louis la 
pièce, et que, nonobstant les avantages d'un marché pareil, 
on ne devait jamais lui payer. Ce dernier point est de 
tradition. 

Le soir même du jour oii le concordat fut signé, le 
failli, qu'il rétablissait dans tous ses droits civils, donna 
une charmante soirée. Les créanciers gais dansèrent jusqu'à 

25 



t94 



PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 



trois heures du mâtin, et, jusqu'à trois heures du matin, 
le créancier sérieux ne put fermer l'œil. 

Aussi sommeillait-il encore le lendemain, lorsqu'on lui 
remit une dépêche ministérielle, qui joua, dans cette tra- 
gédie bourgeoise, le rôle de coup de poignard ou de la fiole 
empoisonnée. 

Au bas de cette missive, conçue dans les termes les 
plus froids du vocabulaire officiel, et qui réduisait à néant 
les espérances du créancier taquin, s'étalait la signature du 
baron de Chabrillari. 

La suscription était de la même main qui avait tracé 
le Bon pour mille francs sacramentel au bas de certaine 
lettre de change à jamais maudite. 

Ainsi se réalisaient pour Hector les prédictions ambiguës 
de son père. — Gare les dettes! avait dit le vieillard mou- 
rant. Gare les débiteurs ! aurait-il du ajouter. Mais les 
oracles sont essentiellement obscurs, et nos facultés inter- 
prétatives essentiellement bornées. 



.ifiiiiitek^- 





XIV 



LE DIMANCHE 



(La Semaine- — Ch. i.) 



Vingt-cinq à trente millions de citoyens français tra- 
vaillent assidûment six jours de la semaine, pour se repo- 
ser, à l'instar de Dieu, le septième. 

Ce jour-là, le nègre le plus laborieux n'échangerait 
certainement pas sa destinée contre la leur. 

En revanche, s'amusent-ils? Voilà la question. 

J'y répondrai par l'histoire authentique de deux bâille- 
ments, tous deux énergiques et sincères — mais différents 
d'heure et de sexe. 

Le premier fut poussé, sur les cinq heures et demie du 
matin, par un homme de moyen âge, de moyenne laideur, 
d'humeur et d'esprit moyens ; un de ces hommes qui sont 
indifféremment jetés sur le globe pour combler tel ou tel 
vide social, et, suivant le besoin des circonstances, vendre 



196 



PETITES MISERES 



des épices, professer la grammaire, confectionner des bottes, 
gérer des journaux, épouser certaines jeunes filles, faire, 
en un mot, toutes les corvées qui demandent plus de rési- 
gnation que d'intelligence. 

Ce bûillement fut accompagné d'une pandiculation 



i/."?;liîiH*(lftW*. 




nerveuse qui dérangea les rideaux étoffés de l'alcôve où 
M. Céleste-Anselme Firmineau venait de prêter humble- 
ment l'oreille aux injonctions de madame Firmineau, née 
Uoguin, sa très-légitime épouse. 

C'est grâce à madame Firmineau que M. Firmineau 
est inscrit sur VAlmanach des cent mille adresses, avec les 
désignations suivantes; — « Elect., élig., continue de 
tenir les eaux fondantes de son beau-père, ainsi que 
l'élixir Gingival pour les dents, rue... n\.. » 

Aussi l'humeur de M. Firmineau, édulcorée par la 
reconnaissance, se prête, émulsive et bénigne, à une pres-- 
sion indéfinie. Les eaux de son beau-père n'ont rien de plus 
fondant. Elle est pectorale et balsamique. 

D'autres maris — je parle des plus doux — se révol- 
teraient contre les impérieuses façons de l'altière pharma- 
cienne : M. Firmineau, lui, se contente — quand il l'ose 



DE LA VIE HUMAINE. 497 

— de bâiller à la fin de certaines harangues conjugales et 
didactiques, à ce double titre peu amusantes. Son bâille- 
ment, il est vrai, ne saurait toujours passer pour un 
acquiescement pur et simple aux volontés qui viennent 
d'être exprimées : c'est quelquefois un bâillement mixte, 
où l'on i)ourrait entr'ouïr les grondements lointains d'une 
insurrection future, subordonnée à certaines éventualités, 

— la mort du vieux Roguin, par exemple. — Mais il peut 
s'interpréter aussi comme le murmure approbatif d'un 
auditeur charmé, ou la formule orientale de soumission 
passive : Entendre c'est obéir. 

Malgré la familiarité de certains détails, il est indis- 
pensable de sténographier le discours qui cette fois l'avait 
précédé : 

— Céleste (bis) ! avait dit madame Firmineau ; mon 
ami {ter)... faut se lever, mon loup! C'est dimanche, 
vois-tu... Le frotteur et le porteur d'eau vont venir. Cathe- 
rine est à la messe. Debout, debout, mon homme, range 
un peu dans le salon, avant que de descendre, et réveille 
les commis. Mais ne reste pas à lambiner par en bas : 
remonte t'habiller tout'de suite. Avant, mets l'eau chauffer. 
As-tu été chez la couturière ? Non ? Eh bien ! faut y courir 
avant qu'elle ne soye dehors. Demande mes souliers, en 
passant, chez le père Gringuet. Tu entends ? Prends ton 
café, s'il est prêt ; sinon tu déjeuneras plus tard. Mais sois 
au collège à huit heures. Us ont peut-être mis Alphonse 
en retenue. Pauvre chat ! Tâche qu'il sorte. Cajole un peu 
son professeur... Ah!... pour ce billet des Margotais... 
manque pas d'y aller voir. Ce n'est guère ton chemin, mais 
tant pis... Et, si les fonds ne sont pas faits, faudra passer 
chez l'huissier, et le prévenir pour demain, sans faute... 
Tu sais que nous allons à Versailles. Ne va pas flâner par 



•198 



PiniTES MISÈRES 



les rues, comme tu fais toujours. Les Jorry nous jittendent 
à onze heures et demie précises.... Tiens, ça me fait 
penser... Monte les pendules, tu l'oublierais. 

« A Versailles, voici ton aflaire. Tu montreras le Musée 



L\ :i:i h 




au petit. Pendant ce temps-là, nous irons chez madame 
Grosbois, près de Viroflay.. . Nous attendrons que tu viennes 
nous prendre pour aller au parc. Quand Jorry nous aura 
rejoints — il va là -bas voir des maisons de campagne — 
toi, tu feras semblant de rien, et tu reviendras à Paris 
aider Catherine à mettre tout en ordre pour le dîner. Vaut 
mieux ça, vois-tu, que de lui laisser lés clefs. C'est si trom- 
peur, les domestiques !... Et on dit que celle-là fait entrei' 
des hommes quand nous sommes dehors. Si tu pouvais l'y 
prendre. 

« Par exemple, je ne sais pas comment nous passerons 
la soirée. Penses-y. Faut voir ça un peu d'avance... A 



DE LA VIF HUMAINE. 



i «J'J 



moins que les petites Simonin ne viennent... Alors, en 
ramenant Alphonse à son collège, tu irais chercher 
M. Anatole chez sa mère. Avec Jorry et ses deux cousins, 
ça ferait comme un petit bal, et tu leur jouerais des con- 
tredanses, à ces enfants... » 

En historien fidèle, je dois dire que le bâillement dont 
on vient de lire l'exposé des motifs avait sa source dans 
un sommeil prématurément interrompu. Toutefois, il était 
à peine né viable, et, réduit à lui-même, aurait pu passer 
pour un simple soupir ; mais, ainsi qu'un fleuve, sorti 
ruisseau des rochers où il prend naissance, grossit ensuite 
insensiblement, grâce à des aftluents ignorés, de même le 
bâillement en question dut à la mention des deux courses, 
chez la couturière et chez le père Gringuet, de ne pas 
mourir. en bas âge. L'espoir d'une visite à l'huissier lui 




communiqua une vigueur nouvelle. La perspective de passer 
deux heures devant les tableaux de Versailles , tête-à-lête 
avec un enfant de huit ans, déterminant le mouvement 
nerveux dontj'ai parlé, développa chez lui une longévité inat- 
tendue. L'idée du dîner à préparer empêcha les mâchoires 
de reprendre leur position naturelle ; et, lorsque s'annonça 



200 



PETITES MISKRES 



le bal de famille, avec anticipation de musique forcée, elles 
semblèrent acquérir une puissance de distension dont on 
ne les aurait jamais crues capables. 

Dix-huit heures après, minute pour minute, un second 
bâillement frappa les échos de la même alcôve. Assise 



'J '7 Mil' u ' 

mMmm ' > 




auprès de Firmineau qui ronflait, la fille des Roguin repas- 
sait avec amertume dans son esprit les désastres de son 
dimanche. 

Son amie, sans l'en prévenir charitablement, avait fait 
une toilette éblouissante, et, pfise à l'improviste, madame 
Firmineau dut subir une comparaison tellement dés- 
avantageuse que, deux fois dans la journée, des étran- 
gers avaient cru deviner en elle la gouvernante des 
petits Jorry. 

A ce premier grief — le plus cruel de tous — venaient 
se joindre d'autres souvenirs désagréables. 

Celui d'une station indéfiniment prolongée dans les 
salles d'attente du chemin de fer, où, pour passe-temps 
unique, elle avait eu les fadeurs et les œillades de deux 
commis d'agent de change... tous deux amoureux de 
madame Jorry ; 







Naakin et bl«u avant sa chute, il s'était relevé pareil à ces petits monstre- 
aquatiques qui décorent les fontaines du jardin royal. 



DE LA VIE HUMAINE. 201 

Puis l'impression agaçante produite à la longue sur ses 
nerfs par les préoccupations de M. Jorry, dont les empres- 
sements habituels auraient jeté quelque baume sur les 
blessures de son amour-propre. Absorbé ce jour-là par 
des pensées d'une nature moins tendre qu'à l'ordinaire, 
il ne songeait qu'à sa campagne future, ne parlait que 
de ses lapins à venir, ne rêvait que melons, treilles, 
cerisiers, boivling-greens, et préférait évidenmient aux 
coquetteries de madame Firmineau celles de son jardinier 
en herbe. 

Désappointée de ce côté, elle l'était encore- dans' ut), 
sentiment plus léiïitime, et son orgueil maternel avait eu 
beaucoup à souffrir des déportemehts d'Alphonse, qui, 
vêtu de neuf, était allé disputer aux canards de M. Gros- 
bois la tranquille possession d'une mare infecte. Nankin et 
bleu avant sa chute, il s'était relevé pareil à ces petits 
monstres aquatiques qui décorent: les fontaines du jardin 
royal. Encore le bronze vert dont leurs formes grotesques 
sont revêtues n'a-t-il pas l'éclat dii limoneux enduit qui 
enveloppait delà tête aux pieds: le collégien folàlre; et dans 
lequel il ne ressemblait pas rdal àcjuelqùe Anubîs égyptien 
rongé depuis plusieurs siècles par lé vent^de^gr-is; 

Le temps nécessaire- pour sécher cet amour, moniilé 
avait fait manquer un premier convoi, de retour aux ;dèux 
familles réunies : un second fut également perdu pour elles 
sans qu'il y eût de leur fauté , la surabondance de voyageurs 
ayant contraint l'administration du ckemin de fera fausser 
une bonne partie de ses promesses. Grande fut la colère 
des deux matrones parisiennes, quand le sifflet fatal, don- 
nant le signal du départ, ajourna d'une demi-heure leur 
dîner déjà retardé ; plus grande encore celle de M. Jorry, 
qui se battait les flancs de ses breloques comme un lion 

26 



202 PETITES MISÈRES 

fait de sa queue, et menaçait de prendre, aux frais de 
l'administration déloyale, une chaise de poste à quatre che- 
vaux. Sa fougue naturelle l'eût peut-être emporté jusque-là 
s'il n'avait trouvé un secret plaisir à piétiner au milieu des 
groupes de voyageurs désappointés en criant avec une 
importance inexprimable : 

— fit dire que je serai tous les jours exposé à cela... 
maintenant que j'ai une campagne. 

Inutile d'ajouter qu'une heure et demie de délais n'avait 
point rendu meilleur le dîner de madame Firmineau ; 
mais ce souci — tout grave qu'il était — disparut devant 
une autre inquiétude. On a vu quelle propension elle avait 
reconnue chez sa cuisinière Catherine. M . Firmineau n'était 
pas davantage à l'abri de ses soupçons : et quand elle vint 
à penser que son imprudente confiance leur avait ménagé 
une heure et demie de tête-à-tête oisif, elle se sentit atteinte 
de quelques angoisses, La physionomie de l'honnête phar- 
macien lui parut avoir l'expression d'une joie sournoise, 
et les atours de Catherine trahir des projets coupables. Ses 
jalousies — mal fondées, nous aimons à le croire — n'en 
troublaient pas moins, dans la majesté de ses attributions, 
la pauvre femme, déjà soumise à tant de contrariétés. 
Anselme-Céleste ne faisait plus un mouvement, ne hasar- 
dait plus un regard , ne donnait plus un ordre qu'elle ne 
l'interprétât à mal. Aussi une vive aigreur se mêlait-elle à 
tous ses propos. Catherine, rudement menée, sans savoir 
pourquoi, se rebiffa bientôt. De la soumission tacite elle 
passa au mouvement d'épaules, du mouvement d'épaules 
à la moue significative, de la moue aux trépignements 
convulsifs et aux maladresses volontaires ; de là, aux 
répliques aigres-douces, aux raisonnements grognons ; et 
enfin aux impertinences directes : le tout en présence des 



DE LA VIE HUMAINE. 



203 



convives déconcertés, pour lesquels ce n'était pas un mé- 
diocre embarras que de fermer l'œil et l'oreille à des dis- 
cussions oîi ils n'avaient rien à voir, rien à entendre. 
Firmineau, pressentant le motif caché de l'irritation con- 
jugale, n'osait ouvrir la bouche, même pour concilier les 
choses, et comptait alternativement avec une attention 




'mnm 



exemplaire, ou les dents de sa fourchette, ou les facettes 
de son énorme verre en cristal taillé. 

Le dîner fini, madame Firmineau, furieuse et hors d'elle- 
même, avait dû, dans l'intérêt de son petit bal, prendre 
l'air le plus gracieux, non-seulement pour ses invités, mais 
même vis-à-vis de Catherine, qui menaçait de tout désor- 
ganiser par une retraite inopportune. Quatre heures durant, 
il avait fallu affecter l'oubli le plus complet de ce qui s'était 
passé au dîner, le sourire le plus indulgent, et donner ses 
ordres de la voix la plus douce, tandis qu'au fond elle eût 
voulu pouvoir jeter à la porte, sans rémission ni retard, 
la rebelle cuisinière. 



^04 



PETITES MISÈRES 



Telles étaient les soufTrances que ruminait, assise auprès 
de son époux, la droguiste exaspérée, et les tristes ré- 
flexions qu'elle venait de résumer en un bâillement plus 
terrible encore, plus amer, plus prolongé, plus fauve, que 
celui de Firmineau le matin. 

Que le dimanche désappointe ceux qui veulent s'abuser 
de lui, — citer le Plaisir, comme un débiteur réfractaire. 
à jour et heures fixes, — le parquer dans un coin de leur 
semaine, comme une marchandise étiquetée dans tel ou 
tel rayon de boutique; — ou l'attendre comme l'accès 
régulier d'une fièvre tierce : — rien n'est plus juste, plus 




naturel. Ces gens-là méconnaissent les lois de la \ie, et 
tentent de dérober au hasard ses éternels privilèges. 

Mais n'avons-nous pas le droit de réclamer — nous 



dp: la vu- humaine. 205 

qui ne demandons rien au dimanche, pas même le 
sot plafsir d'étaler un habit neuf — quand il contrarie 
nos joies, nos humeurs, nos caprices, nos affaires, nos 
éludes, dont nous voudrions poursuivre le cours or- 
dinaire? 

Hélas ! nous ne pouvons nous soustraire, quelle que 
soit notre obstination naturelle, aux conséquences de Tal- 
légresse et du farniente publics; à la vue de ces physio- 
nomies que le travail rend intelligentes, et auxquelles le 
repos restitue leur stupidité native ; — à cette exhibition 
de toilettes exorbitantes qui froisse tous nosJnstincts d'élé- 
gance et de goût ; — à ces foules qui obstruent notre 
chemin, lentes, inertes, béantes, ennuyées en apparence 
et ennuyeuses en réalité; — à ces bandes de goguetiers 
attachées par le coude, et qui couvrent la chaussée de leurs 
zigzags injurieux. 

Tout est désorganisé, tout s'arrête : on se sent paralysé 
de la tête aux pieds par l'oisiveté générale. Le temps ne 
trouve pas d'emploi sérieux. 

L'étude de l'avoué, les bureaux de l'agent de change, 
le cabinet de l'avocat sont fermés; ainsi, point d'affaires 
à suivre. 

Une souffrance serait un bonheur — car la souffrance 
est une distraction; — mais le Dimanche, il n'est même 
pas permis de souffrir : le médecin est à la chasse. 

Oh ! la belle ressource que serait alors un roman 
nouveau, si notre loueuse de livres, partie pour Saint- 
Cloud dès le matin, n'était allée respirer, aux alentours 
du Petit Pêcheur^ l'air attiédi des premiers beaux jours 
et la vapeur sentimentale des goujons frits! 

Comme on mettrait volontiers à jour une correspon- 
dance -axec quelques amis de province, si la certitude que 



206 



PETITES MISERES 



nos lettres achevées après trois heures ne partiraient pas le 
jour inênie nous laissait le courage de prendre la plume ! 
D'ailleurs, il nous faudrait du papier, car notre provision 
est épuisée, et, comme les autres, le papetier a pris la clef 
des champs. 

Nous ne sommes pas de ceux qu'un bon dîner console 
de tout; mais en supposant même qu'une velléité gastro- 
nomique nous conduisît , à la fin de cette triste journée, 
dans quelqu'un de ces temples élégants où Gomus est le 
plus dignement adoré , nous y retrouverions encore les 
ennuis du dimanche. 

Ils y sont personnifiés par une douzaine de garçons 




effarés , qui ne se reconnaissant plus au milieu du 
tumulte, n'écoutent rien, ne retiennent rien, embrouillent 
tous les services, nous donnent le bœuf aux choux de 
notre voisin en échange de nos filets de sole qu'il dévore 
sans se plaindre; et à nos réclamations les plus furieuses, 



DE LA VIE HOMAINE. 207 

ne répondent que par leur monotone : Voilà ! voilà ! 
llàions-nous de payer et de sortir. Une douce et bonne 
flânerie du soir a bien son prix, quand cessent les premiers 
froids ; mais c'est à la condition de voir éclairer sa route 
par le rayonnement des magasins splendides ; circuler, 
nombreux et fringants, les équipages de luxe ; dévaler 
devant soi, preste et sentant bon, quelque illusion décente. 
Et, le dimanche, ce grand bazar parisien oublie pour un 
jour de flamboyer. La vource légère, le coupé sorti des 
ateliers de Daldringen. s'abstiennent de se montrer, comme 
s'ils craignaient de se compromettre parmi les flots de cita- 
dines et de sapins qui, leurs stores indiscrètement baissés, 
traînent du cabaret aux mélodrames les amours hebdoma- 
daires de la demi-aune et du dé à coudre. Ainsi fait toute 
femme qui respecte — je ne dirai pas sa réputation — 
mais la soie de ses brodequins moirés. Celles-là seules 
qu'un honnête homme ne regarde jamais, même à travers 
l'indulgente fumée de son cigare, se hasardent à courir 
quelques bordées sur cet océan tumultueux, où la chasse la 
plus périlleuse, les plus . insolents grappins n'ont pas de 
quoi les eflrayer beaucoup ; et de celles-là même, l'élite — 
si tant est qu'un pareil mot ait ici sa place — l'élite a dis- 
paru, elle aussi. De cette lie il ne reste au dimanche que 
le rebut le plus dédaignée 

Penserez-vous alors à vous réfugier dans un théâtre î 
Non certes, à moins de vous appeler Firmineau, Drouillet 
ou Tartenpion ; — à moins d'avoir un goût tout particulier 
pour les émanations du populaire, — la patience d'écouter 
quinze actes sans débrider, — l'amour des antiquailles 
dramatiques, — une préférence marquée pour les dou- 
blures, — les oreilles garnies de cuivre , — ou des senti- 
ments tellement patriotiques que la Marseillaise chantée 



^208 



PETITES MISÈUES DE LA VIE HUMAINE. 



dans les entr'actes par cinq cents Titis débraillés soit pour 
vous une friandise musicale. 

Somme toute, il est fort difficile de vivre le dimanche, 
et, ce nonobstant, ne songez pas, le dimanche, à mourir. 
Vous n'auriez ni prêtre pour vous assister , — ni notaire 
pour recueillir votre testament, — ni amis pour vous fer- 
mer les yeux, — ni infirmières pour vous coudre dans un 
linceul, ni croque-mort pour vous ensevelir. 



^^=^^ 



S^<Jl^ 






^ 



%. . ^ > v^ ^ ;i 



i*^^.i:& J} 





XV 



FAUTE DE CINQ SOUS 



(MÉyoïRES d'c\ homve triste. — Ch. x.) 



Plaigne qui voudra le Juif errant ! — Il est désagréable, 
sans nul doute, d'user ses sandales sur tous les chemins 
de l'univers ; — de passer sans faire halte devant l'hôtel- 
lerie la plus attrayante ; — de traverser villes et hameaux, 
jardins en fleurs, treilles joyeuses, manoirs hospitaliers, — 
les danses du village sous les ormes verts, — les bals du 
palais sous les plafonds peints et dorés, — la place publi- 
que où rit la foule, — le bosquet désert où rêve doucement 
la jeune fille ; — sans s'arrêter un instant , ne fût-ce que 
pour reprendre haleine ; — sans demander au locandier 
italien un verre de son vin noir, qu'on boit avec délices 
sous les pampres agités par la brise, — à la fileuse 

?7 



210 PETITES MISÈRES 

d'Ecosse un pot d'ale brune et mousseuse; — et sans 
partager avec la belle fermière normande un piché de cette 
pétillante " boisson tirée du fruit qui tenta la première 
femme ; — 

Mais tout ce qu'un tel voyage, éternellement recom- 
mencé, peut avoir de contrariétés poignantes, de vifs désa- 
gréments, de chagrins réels, trouve sa compensation dans 
une petite circonstance trop peu appréciée à mon gré. 

Je veux parler de ces cinq sous que maître Ahasvérus 
trouvait constamment au fin fond de sa pochette. 

La somme en elle-même n'est pas très-importante ; 
mais d'abord, indéfiniment reproduite, elle équivaut à des 
capitaux énormes. C'est le grain de maïs que l'inventeur 
des échecs — un sage derviche, si je ne me trompe — 
avait obtenu du sultan désennuyé, avec l'autorisation de le 
multiplier autant de fois que l'échiquier contenait de cases. 
En fin de compte, les greniers de tout l'empire n'auraient 
pas suffi pour racheter la parole du monarque , engagée 
à la légère dans cette progression logarithmique. De même, 
les deux plus gros budgets du monde — celui de la France 
et celui de l'Angleterre — seraient aisément engloutis dans 
la poche privilégiée du Juif errant, si le secours de route 
accordé à ce voyageur maudit s'acquittait en bons du Trésor 
ou en Exchêquer-Bills. 

Ensuite, j'ai pu constater personnellement que, dans 
bien des occasions, avoir ou n'avoir pas cinq sous est une 
question presque aussi grave que le To he or not to be du 
mélancolique Hamlet. 

J'avais quatorze ans, un cœur rempli d'illusions, une 
bourse presque toujours vide de monnaie. Un jour, au sortir 
de classe, je passais devant le temple des protestants — 



DE LA Vllî HUiMAlNE. ï\\ 

c'était à Toulouse. J'en vois encore la façade blanche, à 
l'angle brisé de deux rues. — Ils chantaient. J'entr'ouvris 
la porte, — une curiosité d'enfant, — et j'entrai ensuite, 
par ce motif un peu mondain qu'il faisait très-chaud dans 
la rue, très-frais dans la maison du Seigneur. L'austère 
simplicité du décor, la nudité absolue des murailles avaient, 
du reste, quelque chose de piquant et d'inusité pour mes 
regards, habitués aux pompes des cathédrales catholiques. 
L'assistance occupait plusieurs rangées de ces bancs, fermés 
et divisés en stalles, qui portent en anglais le nom parti- 
culier de peics. Sous peine de me montrer étranger à la 
congrégation, il fallait prendre place parmi ses membres, 
et je me glissai timidement dans un banc inoccupé. L'in- 
stant d'après, deux femmes, l'une très-âgée, l'autre aussi 
jeune que moi, pénétrèrent dans le temple. La grand'mère 
— ce devait être une grand'mère — chercha du regard la 
place la plus convenable, et (je le dis aujourd'hui à ma 
honte) elle poussa doucement sa petite-fille vers la stalle 
contiguë à la mienne. 

Je dus rougir tout d'abord et baisser les yeux, en vrai 
collégien ; mais il est probable qu'ensuite je les relevai. 
Comment saurais-je, sans cela, que ma voisine était char- 
mante ? Sa taille frêle et souple, les attaches délicates de 
ses épaules et de son cou, mais surtout la nuance cendrée 
de ses cheveux blonds qui semblaient recouverts d'une 
poudre impalpable, j'embrassai tout d'un regard furtif, et 
ce gracieux portrait resta logé fort avant dans mon ima- 
gination. La jeune fille, tout entière à sa pieuse lecture, 
semblait ne tenir aucun compte de son voisin ; mais son 
voisin remarqua l'espèce de scrupule qui l'empêchait, elle, 
de mêler son chant aux psalmodies nasillardes de l'assis- 
tance, et ce même voisin fut assez présomptueux pour 



212 PETITES MISÈRES 

croire qu'il n'était pas tout à fait étranger à cette timide 
retenue. 

Quoi qu'il en soit, vers le milieu du service, la jolie 
enfant laissa tomber sa Bible — un petit volume relié en 
maroquin noir. — Je le ramassai, pour le lui rendre, avec 
une vivacité qui m'eût fait le plus grand honneur, s'il eût 
appartenu à la grand'mère. J'espérais, à cet accident, 
gagner un premier regard ; mais je fus trompé dans mon 
attente. Une légère inclination de tête, les yeux baissés, 
fut tout ce que j'obtins alors. Je commençais à craindre 
que le Ciel ne me gardât rien de mieux , lorsqu'une grave 
matrone, placée au pied de la chaire, se leva pour faire 
une tournée de charité. 

A la vue du petit panier de velours bleu, placé au bout 
d'une longue baguette, que, sans quitter l'allée du milieu, 
elle promenait jusqu'à l'extrémité de chaque banc, je fus 
saisi d'une confusion facile à comprendre lorsqu'on saura 
que je n'avais pas un rouge liard à ma disi)Osition. Je 
m'en assurai d'abord en fouillant à la hâte dans mes 
poches, et mon désespoir se traduisit ensuite par une 
pantomime tellement expressive qu'elle attira forcément sur 
moi ces yeux dont je ne savais pas encore la couleur. 

Ils étaient bleus et transparents comme le ciel ; non 
pas de ce bleu fade et un peu bête qui ne promet ni intel- 
ligence ni chaleur d'âme, mais de cet autre bleu, variable 
en ses nuances irisées, qui rêve tour à tour et sourit. 

En ce moment, je l'avoue, ils exprimaient une com- 
passion légèrement ironique plutôt que tout autre sentiment. 
Mais qu'importe ? Comme les flots et les destins, les yeux 
d'une jeune fille sont sujets à changer. Je soutins ce regard 
avec une intrépidité modeste et un sourire contenu, qui 
me valurent sur-le-champ une certaine bienveillance. On 



DE LA VIE HUMAINE. Î43 

s'assura par un coup d'oeil détourné que la grand' mère 
avait le nez dans son sac, où elle cherchait, sans y voir, 
quelque monnaie, et alors, partageant en deux l'aumône 
préparée, une petite main fit glisser devant moi la plus 
jolie, la plus neuve, la plus brillante, la plus mignonnette 
pièce de cinq sous qui soit jamais venue au secours d'un 
honnête homme dans l'embarras. 

Le croirait-on, cependant ? J'hésitai à profiter de cette 
offrande secourable. Mais j'étais en veine de bonheur. Ma 
gauche hésitation me rapporta un nouveau regard, plus 
engageant et plus doux que le premier. Un peu d'ironie y 
restait encore : — Prenez donc, maladroit ! vous allez me 
compromettre ! — semblait dire la blonde enfant, à laquelle 
cette fois je me hâtai d'obéir. 

Six. ans plus tard, j'aurais fort bien su tirer parti de ce 
léger incident, et, sous prétexte de probité, me procurer 
l'adresse de ces beaux yeux, si bleus et si obligeants; mais, 
en troisième , il est rare qu'on ait traduit Y Art d'aimer^ et 
les leçons d'Ovide me firent faute. Après avoir laissé 
tomber dans le panier de velours la petite pièce qui venait 
de m'être donnée si à propos, je m'esquivai fort intimidé. 

J'étonnerai bien des gens — je dirai même des gens 
sensibles — en leur apprenant que , sans avoir revu l'ai- 
mable calviniste aux cheveux blonds cendrés, je demeurai 
féru pour elle d'une affection romanesque. Il me semblait 
qu'aucune femme, parmi celles qui m'occupèrent ensuite, 
n'avait la prunelle aussi doucement azurée, dans la che- 
velure ces ombres violettes, une taille aussi fine et flexible, 
des mouvements si affectueux, et, pour ainsi dire, si bons. 

Mes incrédules trouveront dès lors très-singulier que,. 



214 PETITES MISÈRES 

cinq ans après , me promenant sur le quai du Louvre , un 
jour de fête publique , je me sois arrêté tout à coup , en 
m'écriant : Cest elle ! à la vue de deux dames qui venaient 
de passer lentement à côté de moi , l'une pliée par l'âge , 
et marchant avec peine, l'autre jeune, élancée et superbe. 

Je venais de reconnaître ma belle créancière. 

Tourner brusquement sur mes talons et suivre avide- 
ment sa trace embaumée, fut chez moi un mouvement 
machinal, aussi naturel que celui d'ouvrir la bouche pour 
respirer quand on étouffe. Mais sous quel prétexte l'aborder? 
Je pensai aux cinq sous , et me reprochai vivement de 
n'avoir pas été un plus scrupuleux débiteur. La belle occa- 
sion pour m'acquitter ! Toutefois , en portant la main à 
mon gilet, je m'aperçus que j'allais subir la peine d'une 
toilette à contre-temps prétentieuse : ma bourse était restée 
chez moi, dans mes habits du matin. 

— Au moins vais-je la suivre et savoir son adresse, 
me dis-je en roué précoce. 

Hélas ! arrivé au pont des Arts, la vieille grand' mère 
monta péniblement les trois degrés qui conduisent au bureau 
du péage. Sa petite-fille l'assistait. Elle laissa négligemment 
tomber dans la main de l'invalide une petite pièce de dix 
centimes, et je restai stupéfait à les voir m'échapper du 
pas le plus tranquille. 

— Quitte à donner cent fois sa valeur aux pauvres, 
j'aurais du, pensai-je, garder comme un précieux talisman 
la piécette qui me venait de cet ange : elle se fût 
retrouvée là, sur mon cœur... et j'aurais traversé le pont 
des Arts. 

Un an se passa, durant lequel je fis une battue presque 
continuelle dans Paris , et même aux environs, espérant 




Ma bourse était restée chez moi, dans mes habits du 



matin. 



DE LA VIE HUMAINi:. 115 

retrouver mes deux étrangères. Le quai du Louvre surtout 
me vit, croiseur assidu , monter la garde devant le pont 
des Arts durant des heures entières et des demi-journées. 
Peines inutiles ! Je n'aperçus rien et j'en vins à croire que 
j'avais été le jouet de quelque amoureuse hallucination. 

Or je flânais, un soir d'été, sous les arbres poudreux 
des Champs-Elysées, lorsqu'un petit garçon déguenillé vint 
m 'offrir je ne sais quel Almanach qu'il vendait, me dit-il, 
cinquante centimes aux personnes charitables, et sur lequel 
il réalisait, à ce prix, un bénéfice tout à fait juif. Je me 
laissai prendre à certaine finesse intelligente empreinte sur 
les traits de ce bouquiniste ambulant, et, prenant un de 
ses petits volumes, je lui remis cinq francs, sur lesquels 
j'attendais qu'il se payât. 

Le drôle me regarda un instant entre les deux yeux , 
comme s'il voulait s'assurer de mes dispositions, et cette 
étude physionomique lui donna sans doute une haute idée 
de ma bonté d'âme, car il prit ou feignit de prendre pour 
une généreuse largesse la confiance imprudente que je 
venais de lui témoigner. Avant que je pusse me douter de 
ses intentions, il gagna le large, et ne s'arrêta qu'après 
avoir mis entre nous une distance très-rassurante pour lui. 
Alors seulement il m'envoya, par gestes, les témoignages 
d'une reconnaissance au moins équivoque. 

Jl me fallut un grand empire sur moi-même pour sup- 
porter celte dernière impertinence, et m'abstenir, tout 
décorum mis à part, de courir sus au pirate qui venait de 
prendre chasse. Je me contins, néanmoins, et, vérifiant à 
l'instant même l'état de mes finances, je m'assurai qu'elles 
se réduisaient à une de ces horreurs numismatiques, effa- 
cées et jaunâtres, qui représentaient naguère un quart 



216 



PETITES MISÈRES 



d'écu. C'était peu, sans doute, que soixante-quinze centimes 
pour tous les plaisirs et toutes les nécessités d'une soirée; 
mais enfin cela pouvait suffire. Aussi me pris-je à rire très- 
franchement du petit méfait dont je venais d'être victime. 
Ceci se passait non loin des concerts en plein air qui 
commencèrent la réputation du célèbre Musard. Ils étaient 
alors dans toute leur vogue, et les femmes les plus élé- 
gantes se permettaient, à certains jours de la semaine, ce 




plaisir économique. Quelques oisifs s'étaient arrêtés, selon 
l'usage, près de l'endroit où les voitures déposaient les 
belles spectatrices, et où les accidents du marche-pied per- 
mettaient aux regards indiscrets des larcins plus ou moins 



l)l-: LA Vlli IlUMAlNi:. 217 

heureux. Je me mêlai d'instinct h ce groupe de badauds. 
Les spectacles gratis étaient essentiellement mon fait depuis 
ma mésaventure. 

Un brillant coupé débouchait dare dare de la rue des 
Champs-Elysées, et vint s'arrêter à dix pas de moi. Un la- 
quais chamarré sauta lestement à terre, ouvrit la portière, et 
présenta le poing aux dames que renfermait ce confortable 
équipage. La première n'aurait jamais pu descendre sans 
cet appui solide. Elle avait au moins soixante-quinze ans, 
et je me surpris pourtant à tressaillir avant de l'avoir recon- 
nue. L'apparition de la seconde justifia ce mouvement extra- 
ordinaire. Cheveux cendrés , fine taille sous une mantille 
de dentelles noires, un col de statue, un port à nul autre 
comparable... Bref, c'était encore elle. Les yeux fermés, 
au seul battement de mon cœur, je n'aurais pu m'y tromper. 

C'était elle... Un beau cavalier, appuyé sur les balus- 
trades tout auprès de l'entrée, s'élança au-devant des deux 
dames avec un empressement et un sourire qui m'allèrent 
au cœur. La grand'mère prit son bras, et tous trois com- 
mencèrent à l'intérieur le tour de l'enceinte, cherchant à 
se placer commodément. 

Lorsqu'ils eurent disparu derrière l'estrade réservée a 
l'orchestre — et seulement alors — je fis quelques pas en 
avant pour entrer à mon tour... Mais, pour entrer, il 
m'eiit fallu justement cinq sous de plus dans ma bourse. 
Et le moyen, je vous le demande, de solliciter, en pareil 
cas, une remise ! Autant vaudrait mendier la charité du 
premier passant venu, et c'est ce que j'aurais infailliblement 
fait, avec un peu moins de timidité ou un peu plus d'habi- 
tude. Remarquez que je n'avais pas la ressource des contre- 
nwrques ; les concerts à un franc n'en délivraient point. 

Après une heure d'hésitation — la voiture était partie, 

28 



218 PETITES MISÈRES 

— bien certain qu'il me serait impossible, dans la foule 
et au milieu des ténèbres, de reconnaître à la sortie l'in- 
saisissable beauté que le hasard me montrait pour me la 
dérober aussitôt, je rentrai chez moi, me jurant bien que 
j'aurais toujours en réserve, dans ma bourse ou dans mon 
portefeuille, un petit capital suffisant pour déjouer les 
malices de la Providence. 

Je me munis, à cet effet, d'un double napoléon, qui 
désormais ne me quitta plus. Je le prenais en même temps 
que mon mouchoir et mon lorgnon, m'étudiant à en faire 
aiiisi une partie intégrante de ma toilette , une sorte d'ac- 
cessoire indispensable sans lequel je n'oserais plus mettre 
le pied dans la rue, et mes recherches recommencèrent 
alors , aiguillonnées par une secrète jalousie. Le beau jeune 
homme du concert Musard m'était devenu fort suspect. 

Le guignon s'en mêlait évidemment, car je fus plus de 
six mois courant les spectacles, le Ranelagh, le bois de 
Boulogne, les Champs-Elysées, bref, tous les endroits où 
une rencontre était possible, sans retrouver ma jolie 
inconnue. 

Un dimanche, enfin, je la revis. C'était dans le jardin 
des Tuileries, sur les sept heures et demie du soir. Elle 
était seule, cette fois, plus svelte et plus blanche que 
jamais sous un costume de deuil en harmonie parfaite avec 
l'expression mélancolique de ses traits adorables. Une sui- 
vante, également vêtue de noir, était assise un peu derrière 
elle. Tout à côté, un siège vide me rappela cette bonne 
grand'mère, si vieille et si cassée, dont je lisais clairement 
la perte sur le visage de sa petite-fille. Si grand partisan 
que je sois des fauteuils les plus doux et les plus élastiques, 
cette mauvaise chaise de paille devint pour moi l'objet 
d'une tentation presque irrésistible. M'y asseoir, m'asseoir 



DE LA VIE HUMAINE. 219 

près d'elle !... Après quelques instants de réserve, lui faire 
parvenir, par l'entremise de sa soubrette , une ou deux 
questions simplement polies, pour ne la point eflàroucher. . . 
M'informer si, en 183., elle n'habitait pas Toulouse, et lui 
donner ainsi indirectement la mesure des impressions que 
notre première rencontre m'avait laissées... Quels détours 
habiles ! . . . quel plan ingénieux ! . . . Les cinq sous viendraient 
après, et méiue, au besoin, les compliments de condoléance 
qui pouvaient me servir d'introduction auprès d'elle. 

Seulement, celte chaise que j'ambitionnais, il fallait 
être en état de la payer, et à cette seule pensée une sueur 
froide me passa sur tout le corps , tandis que je cherchais 
si la fidèle pièce d'or n'avait pas quitté son asile ordinaire. 

Mais non... elle était là, sous ma main tremblante... 
Par malheur, elle y était seule, et je sentis qu'il serait au 
moins bizarre d'en demander la monnaie à la loueuse de 
chaises pour lui payer les deux sous que j'allais lui devoir. 
Aussi; m'acheminant à la hâte vers le petit café de Berthel- 
lemot, je mis à contribution son comptoir et la complai- 
sance de ses garçons. Par la pensée, le change d'une pièce 
de quarante francs est une opération facile et qui demande 
à peine une demi-minute; en réalité, cependant, elle coûte 
plus de peines , et surtout plus de temps qu'on ne le croi- 
rait. J'attendais en trépignant qu'on eiit achevé l'assor- 
timent et la supputation de la menue monnaie qui me 
revenait, et parmi laquelle — on devine pourquoi — 
j'avais expressément demandé qu'on mît une pièce de cinq 
sous. Il ne s'en trouvait pas là. On courut en chercher 
une dans un magasin de la rue de Rivoli. De retards en 
retards, les minutes s'écoulaient... et lorsque j'arrivai, 
palpitant d'impatience et d'inquiétude, à l'endroit où 
j'avais laissé le charmant objet de mes poursuites, je ne 



220 



PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 



vis plus que trois chaises vides... Elle n'était plus là... 
Elle avait disparu. 

Je ne l'ai jamais retrouvée... je ne la reverrai sans 
doute jamais... et tout cela faute de cinq sous. 

On me permettra bien, je crois, de maudire sincère- 
ment les auteurs de mélodrame qui ont rendu populaire et 
m'exposent à entendre vingt fois par jour certaine ballade 
auvergnate dont chaque couplet se termine par une san- 
glante allusion à mon malheur : Chinq chous! chinq chous! 
— Il n'en faut pas davantage à présent pour me procurer 
une espèce de fièvre chaude. 





XVI 



L'A-PROPOS 



(Fatalités. — Liv. I, dissertation vi.) 



Bonheur ou vertu, chance, qualité, don naturel, 
talisman, idiosyncrasie si vous voulez, affinité si vous 
l'aimez mieux, ou tout simplement hasard, cette chose 
vague brave la définition. Cela existe et ce n'est rien. Le 
sens du mot est précis, cependant nulle circonlocution ne 
s'offre pour le remplacer. 11 échappe au classement normal, 



222 PETlTIiS MISÈRES 

à la fois indispensable et insaisissable. A tel point que 
l'on en fait tantôt un adverbe, tantôt un substantif, et que, 
si l'on osait, — combien de fois ne l'a-t-on pas essayé ! 
— on s'en servirait pour qualifier tel ou tel individu, tel 
ou tel événement, tel ou tel discours : 

— Ce que dit monsieur est tout à fait convenable et à 
propos. 

— Rien ti'est plus mal k propos que cette démarche. 

— Quel personnage toujours mal à propos ! 

On va, j'en suis certain, me contester cette dernière 
phrase. Ce serait à tort. Je la sténographiai certain jour 
qu'une fort aimable personne me l'appliquait sans façon. 
Il est vrai qu'elle me croyait trop loin d'elle pour l'en^ 
tendre : mais après avoir laissé retomber derrière moi la 
portière de son boudoir, j'étais en ce moment, au sein 
d'une obscurité complète, k me débattre tant bien que mal 
contre une serrure inconnue. Il me fallut donc empocher, 
bon gré mal gré, l'anti-grammaticale épithète, et me 
glisser à petit bruit hors du pas-perdu où elle m'avait 
atteint. 

J'y réussis sans trop de tapage, et me croyais hors 
d'affaire, lorsque ayant traversé un premier salon, puis un 
autre , puis la salle à manger, et parvenu dans une anti- 
chambre où deux grands flandrins de laquais bayaient aux 
corneilles, je m'aperçus que j'avais laissé ma canne dans 
le boudoir en question : — Décidément, madame de 
Saint-Hermine n'avait pas tout à fait tort. 

Maintenant il fallait me tirer de là. 

Trois moyens s'offraient à mon alternative. — Oublier 
volontairement ma canne chez madame de Saint-Hermine ; 
je l'aurais fait sans hésiter, si c'eût été quelque chef-d'œuvre 
tout récemment sorti des magasins de Thomassin ou de 



DE LA VIE HUMAINE. î«3 

Verdier : Fnais l'imprudence aurait été grave de livrer à 
des commentaires nécessairement malveillants un vieux 
rotin à gothique monture, introduit, je ne sais comment, 
dans un vrai sanctuaire d'élégance — Envoyer un domes- 
tique à la recherche de ma canne ;... j'y songeai un instant. 
Toutefois l'impertinence de la livrée passe de beaucoup 
celle des maîtres, et j'eus peur de quelque exhibition sau- 
grenue faite avec cet air demi-respectueux, demi-narquois 
du valet de pied qui se justifie aux dépens d'un maladroit 
visiteur. — Ou enfin, aller en personne quérir mon bien. 
Et ce fut à ce dernier parti que je m'arrêtai. 

Me voilà donc traversant de nouveau les trois pièces, 
— rouvrant la porte, que cette fois je me gardai bien de 
fermer, — soulevant derechef la portière... et recevant de 
la tête aux pieds le coup d'œil le plus foudroyant, le plus 
indigné qui soit jamais parti de deux prunelles féminines. 

De deux, je me trompe, c'est de quatre qu'il eût fallu 
dire ; madame de Saint-Hermine n'était pas seule. Je la 
trouvai en tête-à-tête avec une autre femme ; une horrible 
vieille dont le tour de cheveux dissimulait mal les rides 
vulgaires ; cachant deux grosses pattes sous des mitaines 
en coton gris, et des épaules voûtées sous un étroit man- 
telet de velours, jadis noir, maintenant rouge et lustré. — 
Elle avait posé sur le divan, sans se gêner, son informe 
capote, cassée, avachie, grimaçante, dont le vert fané 
semblait déteindre à vue d'œil ; et cela pour mieux exami- 
ner au grand jour, — les rideaux venaient d'être tirés, — 
un magnifique chàle de Cachemire qu'elle étudiait, pal- 
mette à palmette, avec un soin minutieux. 

Deux ou trois autres châles, des mantilles de blonde, 
des robes en pièces éparpillées sur les causeuses et les gre- 
nauilles du boudoir, indiquaient assez le but de cette confé- 



224 PETITES MISÈRES 

rence mystérieuse. IMa visite avait retardé, mon retour 
interrompait maintenant un de ces trafics inavoués que 
certaines femmes du grand monde, — partagées entre le 
désir de briller et la nécessité d'être économes, — se per- 
mettent quelquefois à huis clos. Nouvel Actéon, bien pire 
que le premier, je surprenais Diane, non pas dans son 
bain, mais avec une revendeuse à la toilette. Je compris 
alors l'inutilité de mes tentatives pour intéresser madame 
de Saint-Hermine à notre causerie, — ses regards distraits 
jetés au plafond, — ses bâillements mal dissimulés, — 
le doigté nerveux qu'elle exécutait sur la boîte sonore de 
son brille-parfums ; — et son air accablé qui , durant une 
heure, m'avait rendu si malheureux , alors même que je 
l'attribuais naïvement à une forte migraine. 

— Eh ! monsieur !... 

Cette exclamation contenue fut tout ce que sa politesse 
lui permit d'accorder à l'irritation que lui faisait éprouver 
mon retour. Ces deux mots néanmoins en disaient autant 
qu'une longue tirade : 

« Vous êtes un mal-appris, — un importum. — Je 
vous ai en horreur. — Ne remettez jamais les pieds ici : 

— votre vue suffirait pour me donner une attaque de 
nerfs. — Comment laisse-t-on pénétrer chez moi des anir- 
maux aussi incommodes ? — Votre canne ? — Et que me 
fait votre canne ? — Elle est joUe, votre canne : elle vous 
ressemble. — Mais allez-vous-en donc ! vous me crispez, 

— imbécile, butor, lourdaud que vous êtes. » 

Le Eh ! monsieur ! de madame de Saint-Hermine ren- 
fermait si. bien la substance de l'allocution virulente par 
laquelle je viens de le traduire, qu'à grand'peine pouvait-il 
passer pour cette figure de rhétorique appelée, je crois, un 
euphémisme. 




jj. eiwniLLE 



Nouvel Actéon, je surprenais Diane, non pas dans sou Dain mais avec une 
revendeuse à la toilette. 



1)1- L.V vu: HUMAINE. 2*5 

Si du reste j'avais douté de mon interprétation, des 
symptômes non équivoques m'auraient prouvé qu'elle 
n'avait rien exagéré. La première fois que je rencontrai 
madame de Saint-Hermine dans le monde après notre réci- 
proque mésaventure, elle me rompit en visière sans aucune 
espèce d'égards, et me coupa directement, comme disent 
les Anglais*. 

Je lui en sus gré, l'on peut m'en croire. Elle m'épar- 
gnait ainsi le désagrément d'aller me heurter deux ou trois 
fois à la consigne méprisante que bien certainement son 
suisse avait déjà reçue d'elle à mon endroit. 

Or il est passablement humiliant et triste d'arriver 
devant un imperturbable valet qui vous renvoie d'un ton 
bourru, tandis qu'il admet, sans crainte de se donner un 
démenti injurieux pour vous, un visiteur moins recom- 
mandé. L'amour-propre le plus rassuré peut, en pareil cas, 
faire bonne contenance ; mais ce n'est jamais sans quel- 
ques angoisses intérieures dont on n'aimerait pas qu'un 
autre eût le secret. — Ce qui n'empêche pas que dix-neuf 
fois sur vingt notre bile, venant à déborder malgré nous, 
ne s'extravase en flots amers devant le premier venu. 

Ce premier venu est ordinairement un sot qui prend 
avantage de nos épanchements involontaires. 

Il s'étonne : « Vraiment !... est-il possible?... Madame 
de Saint-Hermine?... une femme si distinguée, si gra- 
cieuse!... Que m' apprenez- vous là?... Mais c'est à ne pas 
le croire !... Il y a quelque malentendu là-dessous... 
Voulez-vous que j'en parle au maréchal ?... » 

Il nous plaint : « Pauvre garçon !... vous avez dû 
faire une triste mine... et devant Rocquancourt. encore!... 

' Voir le chapitre suivant. 

29 



226 FliTITKS MiSEUiîS 

l'homme le plus bavard de Paris... Il ne sera pas ques- 
tion d'autre chose demain au foyer de l'Opéra... Ne fût-ce 
que pour constater la préférence de madame de Saint- 
Hermine, qui vous ferme sa porte à l'heure même où 
elle reçoit, Rocquancourt ira proclamer votre aventure 
jusqu'en Chine, s'il le faut... C'est désastreux, savez- 
vous?... 

Il nous blâme : « Certainement, madame de Saint- 
Hermine a tort ; mais aussi , là , voyons , en bonne con- 
science, n'avez-vous rien à vous reprocher?... Pour un 
mauvais bâton, risquer une si grosse inconvenance?... 
Au moins fallait-il en revenant faire grand bruit, tousser 
en marchant, frapper du talon le parquet, renverser un 
meuble, donner enfin à cette vieille sorcière, — ou à tout 
autre personnage mystérieux, — l'occasion et le temps de 
s'éclipser. Voilà comment, avec un peu de sang-froid, on 
se tire des situations difficiles... Vous avez agi comme un 
enfant... Un lycéen n'eût pas été si gauche, si incongru... 
A dire vrai, mon cher, je ne reconnais pas là votre esprit 
et votre tact ordinaires... » 

Sous ce déluge d'incrédulité, de compassion peu sin- 
cère et d'âpres gronderies, vous courbez humblement la 
tête, reconnaissant un peu tard que le malentendu de votre 
première démarche s'est singulièrement aggravé depuis la 
confession inopportune que vous venez de faire. Une 
moitié de vous-même cherche alors querelle à l'autre , qui 
ne trouve pas à s'excuser. 

— Oh ! que vous voilà bien , vous dit la Conscience , 
imprudent bavard, avec vos éternelles démangeaisons de 
conter à tout le monde ce qui vous touche ! Qu'aviez-vous 
besoin d'ébruiter celte affaire ? Et la belle tournure que vont 
avoir vos récriminations contre madame de Saint-Hermine, 



L)K LA VIE HCMAINL. 28* 

traduites et commentées par un niais à l'usage du4)ublic 
malin ! 

— J'avoue, répond tristement l'Amour-Propre, qu'il 
eût mieux valu garder le silence,... et j'ignore, en vérité, 
comment il s'est fait... 

— Vous l'ignorez? interrompt la première voix... Je 
vais vous le dire, moi, et sans prendre de mitaines pour 
si peu. V^ous avez parlé parce que vous étiez furieux ; — 
vous étiez furieux parce que vous aviez tort, — et parce 
que, de plus, vous dominez à l'exclusion de tout bon sens, 
de toute réflexion, de tout empire sur eux-mêmes, un 
esprit étroit, faible, facilement irascible, une volonté à peu 
près nulle,... une intelligence... 

— Eh ! là, là ! ménagez-moi quelque peu... je recon- 
nais mes torts... 

— Pardieu ! je le crois bien. Comment les nieriez- 
vous? Les autres, d'ailleurs, auront assez soin de vous les 
faire sentir. 

Mais à quoi vous sert cette tardive attrilion ? Si du 
moins elle devait épargner à votre avenir des étourderies 
pareilles à celle-ci î . . . 

— Pourquoi non ? 

— Pourquoi ? Il vous sied, vraiment, de me demander 
pourquoi. Ne vous connaissez-vous donc pas aussi bien 
que je vous connais?... Tenez, récapitulons ensemble les 
bévues de vos derniers six mois, et vous allez voir... 

— Cette énumération... 

— Cette énumération sera votre châtiment. Je voudrais 
bien voir que vous tentassiez de vous y soustraire. 

Avez-vous oublié ce dîner ministériel où vous eûtes un 
si beau succès de silence et d'étonnement, lorsqu'on vous 
entendit raconter, à haute et intelligible voix, certaine 



ns 



PETITES MISfeRES 



histoire scandaleuse dont le héros était le propre beau-frère 
de votre amphitryon ? 

— J'ignorais ce dernier point... 

— Il fallait le savoir... Et cette éloquente sortie contre 




les commandites et la corruption industrielle, faite chez un 
enrichi de 18^0? 

— Pure distraction... je tenais les cartes. 

— Vous les teniez fort mal ;... avec plus d'attention 
donnée à vos atouts, d'une part, vous n'auriez pas été 
décavé ; de l'autre, vous pourriez compter encore sur les 
bonnes grâces de votre partner, — ce gros député dont la 
jeune et jolie femme joue si souvent de moitié avec le 
mangeur d'actionnaires. 

Et ce jour où, pour plaire à madame de Saint-Hermine, 
vous l'inscrivîtes d'office parmi les dames patronesses du 




Encore ne vous parlerai -je pas de votre arrivée, sous un harnais 
de chasse, dans un bal administratif. 



DK LA VrE HUMAINE.^ 2Î9 

bal de la liste civile;... elle qui venait justement de faire 
sa paix avec le château ? 

Et l'inconcevable gaieté qui vous fit vingt fois entrer 
en fredonnant dans la chambre de votre oncle, alors que 
ses rhumatismes lui rendaient outrageantes vos ridicules 
chansons. 

Puis, dans un autre genre, votre réconciliation solen- 
nelle, en pleine bourse, avec un agent de change com- 
promis dans je ne sais quelle affaire de plâtres, où vous- 
même étiez intéressé. Ce fut. vous en conviendrez, 
royalement absurde. Je vous vois encore, grave et péné- 
tré, voi\ émue et chapeau bas, tendant la main, et 
faisant amende honorable à ce pauvre garçon... qui ne 
savait oîi se fourrer pour éviter votre algarade. Dix mi- 
nutes avant, ses confrères l'avaient exécuté^ comme ils 
disent, et il était en demeure de vendre sa charge dans 
les vingt-cjuatre heures. Vos compliments sur son irrépro- 
chable probité tombaient admirablement, et firent un mer- 
veilleux effet. 

Encore ne vous parlerai-je pas de votre arrivée, sous 
un harnais de chasse, dans ce bal administratif donné par 
le préfet de ***, votre ami, à l'aristocratie de son dépar- 
tement. 

— Pourquoi voulut-il à toute force m'y faire entrer? 

— A toute force? Ceci est de la mauvaise foi... car 
vous n'avez pas oublié sa grimace désolée lorsque vous 
eûtes pris au mot les politesses de son accueil. Le pauvre 
homme, redoutant le scandale de votre apparition débrail- 
lée, donnait ses empressements à tous les diables, décon- 
tenancé par votre indiscrétion, tout autant qu'il l'eût été 
en se voyant abandonner par vingt de ses plus dévoués 
électeurs. 



230 



PETITIÎS MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 



Vous voilà réduit au silence , obligé de convenir que 
vous êtes insupportable et, qui pis est, incorrigible. De 
l'à-propos vous n'aurez jamais — jamais, entendez-vous 
bien — ni les bénéfices, ni les grâces naturelles. 

— Jamais? dites-vous. 

— Jamais. 

— En ce cas, reprend timidement l'Amour-Propre, à 
quoi peuvent me servir, je vous prie, tous les souvenirs 
que vous évoquez , si ce n'est à augmenter une confusion 
déjà bien assez complète? A titre d'enseignements, je les 
subirais sans réplique ; mais s'ils ne doivent porter aucun 
fruit, il me semble, en toute bonne foi, que je puis rétor- 
quer contre vous une partie de vos reproches, et les accu- 
ser justement... 

— De quoi, s'il vous plaît? 

— Eh! mais... de n'avoir, pas plus que moi, ce mé- 
rite que vous prisez si fort , les grâces ou les bénéfices de 
l'à-propos. 



/ '■■/ 




< ^. '-< f 




XVII 



TO Cf T A 3/Ay 



LES PEINES D UN TIGRE 



(IjES Martyrs. — Liv. II, dissert. \i\.) 



N'est pas lion qui veut. La meilleure preuve que je 
puisse invoquer à l'appui de cette vérité, c'est que vous 
êtes tout au plus un tigre, c'est-à-dire un lion aspirant, 
un dévorant en expectative... 

— El à qui s'adresse ce discours? 



232 l'ETITKS MISÈRES 

— A VOUS, à lui, à moi peut-être, à qui vous vou- 
drez, qu'importe? 

Vous n'êtes qu'un tigre. Vous n'entrez dans cer- 
tains salons que grâce à la protection et en quelque sorte 
sous le pavillon d'un exquisite mieux prouvé que vous ne 
le serez jamais. Il répond de vous, il vous cautionne; vous 
êtes de sa suite, et les portes, qui s'ouvrent à deux bat- 
tants pour lui, ne se referment pas tellement vite qu'en 
vous tenant aux basques de son habit, vous ne puissiez 
vous glisser à votre tour dans les assemblées fashionables. 

Cet homme est devenu votre Providence ; et cela, s'il 
vous plaît, à charge de revanche : car vous remplacez 
pour lui le caissier que lui avait donné la nature; celui-là, 
depuis longtemps, a cessé de faire honneur à ses traites. 
En outre, il vous emploie volontiers comme supplément à 
son groom, dont vous payez les gages; c'est vous qu'il 
charge de promener ses chevaux quand le mauvais temps, 
ou des soins plus doux, transforment pour lui ce plaisir 
en une véritable corvée. Vous êtes de moitié dans la loca- 
tion de sa stalle au Théâtre-Italien; et comme il est de 
rigueur qu'il y paraisse les jours d'élégantes solennités, il 
s'ensuit assez naturellement que ces jours-là vous en êtes 
exclu. Cette manière toute léonine d'entendre l'association 
s'applique à tout, si ce n'est au solde des divers comptes 
à régler entre vous , et dont il ne réclame jamais la plus 
petite part. 

Que de charmants privilèges ne lui devez-vous pas ! 

Vous êtes compris, grâce à lui, dans les invitations, 
un peu chères, mais tout à fait honorables , de ces nobles 
dames qui font métier de patronner tous les arts et tous 
les malheurs. Il n'est pas* de jours où l'impérieux fetfa de 
quelque philanthropique baronne ne vous arrive, recelant 



DE LA VIE HUMAINE. 233 

en ses plis glacés trois ou quatre billets de loterie ou de 
concert. L'un d'eux, — nous ne savons qu'en faire, — 
échoit nécessairement à notre protecteur, et il part de la 
pour renvoyer les siens, sous prétexte qu'il a partagé les 
vôtres. 

IMéme système pour les soi-disant objets d'art, croiites 
indignes, abominables statuettes, albums hideux, qu'on 
vous adresse à domicile avec un appel plus ou moins 
irrésistible à votre générosité bien connue. Ces jours-là , 
le Lion se rappelle fort à propos qu'il loge chez vous, et 
que le soin de décorer votre appartement , ou de complé- 
ter votre bibliothèque musicale, ne saurait lui être dévolu. 
Le lendemain il attend une de ces visites que vous ne 
pouvez l'aider à recevoir; comment se fait-il que vous 
logez ensemble, et qu'en bon camarade, vous ne sauriez 
vous soustraire à la nécessité de déguerpir? Telle ou telle 
circonstance impérieuse peut lui rendre presque indispen- 
sable l'usage de votre lit et de la petite chambre oii peu à 
peu il vous a cantonné. Alors, par une métamorphose qui 
tient du prodige, il se trouve que vous logez chez lui. Ce 
phénomène, remarquons-le en passant, ne se produit 
jamais qu'à une époque assez éloignée du terme. 

Là ne se bornent pas les ennuis de la position subor- 
donnée que j'analyse en ce moment. 

Nos lecteurs parisiens et même nos lecteurs de pro-. 
vince, — depuis qu'un voyage à Paris est devenu le com- 
plément d'une éducation bien faite, — se sont certaine- 
ment promenés, sur les six heures de l'après-midi, dans 
les passages de l'Opéra ou des Panoramas. Ils ont pu 
voir alors, errant tristement le long des boutiques, — 
arrêté devant les étalages lithographiques, — bâillant à 

30 



234 PETITES MlSkRES 

se démonter les mâchoires^ — regardant à sa montre 
toutes les cinq minutes avec l'air du découragement et de 
l'ennui le plus vrais, — pâle, souffrant, affamé, — quel- 
que malheureux jeune homme. Ils l'ont plaint sans doute : 
peut-être même, se méfiant de son extérieur recherché, 
auront-ils cru voir en lui un échantillon de la misère en 
habit noir et en bottes vernies ; peut-être auront-ils sou- 
pesé leur bourse en se consultant sur l'opportunité d'une 
aumône spontanée. S'il en est ainsi ,' que le ciel bénisse 
leurs intentions charitables! Ils ont toutefois fort bien 
fait de ne pas les réaliser. Ce malheureux avait probable- 
ment les poches remplies d'or, et vous ne devez chercher 
la cause de son hésitation devant la porte de chez Douix, 
ou du café Anglais, que dans le sentiment exagéré des 
égards dus à son ami le Lion. Ce jeune homme était un 
Tigre, victime en ce moment, et pour la centième fois 
peut-être, du sang- froid cavalier avec lequel les astres de 
la fashion traitent les rendez-vous acceptés par leurs 
humbles satellites. 

Dans maint salon nos lecteurs ont pu voir aussi se 
jouer la comédie suivante : M. A... (le Lion) et M. B... 
(le Tigre) arrivent ensemble comme toujours. Après 
quelques marches et contre-marches plus ou moins 
savantes, M. A... se trouve assis tout auprès de la jolie 
madame G..., avec laquelle il semble avoir établi un com- 
merce très-régulier d'œillades en dessous et de petits pro- 
pos allégoriques. Cependant qu'est devenu M. B...? 11 est 
galamment penché à l'oreille de madame D..., qu'il 
assiège de fadeurs inusitées, — inusitées au moins depuis 
cinq ans; car madame D..., jadis belle, a doublé, depuis 
ce laps de temps, ce que les marins de Cooper appellent le 



Ê^^é, 




C^.l^^aai^^^v^ -3.— w.^I' 



B... produit un jour sur le boulevard ses grâces de second ordre... Son 
apparition est saluée par un étonnenient et des rires unanimes. 



■% 



DE LA VIE HUMAINE. 



235 



cap Quarante. Est-ce que réellement le Tigre serait d'ap- 
pétit à dévorer cette pièce? Eh! non, bonnes gens, il n'y 




songe vraiment pas, et, — quoique bien accueilli, — 
céderait de grand cœur toutes ses chances de succès. 
Mais madame D..., belle-mère de M. C..., a reçu mis- 
sion de veiller, en l'absence du mari, sur cette beauté 
coquette, et M. B..., en revanche, toujours dévoué, tou- 
jours intrépide, s'est chargé de parer à cette manœuvre 
conjugale en opérant une diversion qui laisse le champ 
libre au Lion rôdeur. 



B... [)roduit un jour sur le boulevard ses grâces de 
second ordre, rehaussées par un costume tellement origi- 
nal, tellement exagéré; que son apparition est saluée par 
un étonnement et des rires unanimes. Les passants, stupé- 
faits, se retournent derrière lui ; plus d'un effronté gamin 
le toise de face avec l'admiration la moins flatteuse. Des 
habitués de l'asphalte, que leurs relations avec B... auto- 



236 PETITKS MISÈRES 

risent à se moquer ouvertement de lui, aucun ne se refuse 
cette satisfaction. Vingt paris s'ouvrent au sujet de son 
costume, les uns soutenant que c'est celui des chevaliers 
du Nichtam-Iftihar ; les autres, celui de l'académie des 
Han-lin, qui, en vertu d'un décret impérial, compte B... 
parmi ses membres correspondants. Il en est enfin qui 
prétendent reconnaître le paletot du Tigre pour l'avoir vu 
sur les épaules de Jackson, le singe savant. B... cepen- 
dant reste impassible : 

— Voyons, dit-il aux rieurs, pensez-vous que A... 
ne s'entend pas quelque peu en toilette? 

— Qui dit cela? lui répond chacun. 

— Vous tous, s'écrie alors le Tigre avec une assu- 
rance triomphante. Ce costume, où vous trouvez tant à 
dire, ce paletot, dont la coupe vous effarouche tellement, 
sont inventés par A... et composés pour lui. 

— Diable, reprennent les plus hardis, c'est une inspi- 
ration malheureuse... Il faudra voir cependant. 

Mais on attend en vain du Lion cette excentricité de 
mauvais goût. Averti du malheureux effet produit par son 
ballon d'essai, il renonce prudemment à l'innovation 
hasardeuse qu'il avait rêvée. Et comme cependant il ne 
veut pas que son idée soit tout à fait perdue, le cruel 
transforme en une savante mystification, pratiquée aux 
'dépens de B..., l'expérience qu'il se trouve avoir faite in 
anima vili. 

Ceci est désagréable; ce n'est pourtant qu'une des 
mille avanies patiemment supportées par B... dans l'inté- 
rêt de sa vanité frivole. Mais le vrai malheur de sa posi- 
tion, le seul qu'il redoute tant qu'il la conserve, le seul 
qu'il déplore quand il l'a perdue, c'est justement qu'elle 
vienne ou soit venue à lui manquer. 



[)E LA Vil- IILMAINE. 237 

Il arrive en effet, ou que le Lion fait un héritage, ou 
que, trouvant un Tigre plus présentable et plus avanta- 
geux, il destitue brutalement celui dont il n'a plus à tirer 
parti. Alors, pour nous servir d'une expression anglaise 
empruntée à l'argot des clubs les plus exclusils — he cuts 
the man — il coupe le pauvre diable. 

Nos voisins distinguent plusieurs sortes de cuts* (ma- 
nière de couper, coupure) , plus désagréables les uns que 
les autres, et rien n'étant utile en ce bas monde comme 
une bonne impertinence faite à propos, je vais donner ici 
quelques notions pratiques aux gentlemen, empêchés seu- 
lement par le manque d'usage d'être aussi insolents qu'ils 
le voudraient. 

M. A... (je reprends mon hypothèse) rencontre dans 
la me M. B..., avec lequel il a déjeuné la veille. M. B... 
s'avance vers M. A..., les yeux clignotants, la bouche 
fendue jusqu'aux oreilles, eu un mot avec tous les symp- 
tômes de la plus joyeuse confiance. M. A... s'arrête, 
croise les bras, laisse tranquillement arriver son ex-Tigre 
à brille-pourpoint, et lui lâche alors un regard tellement 
glacé, tellement hautain, si impudemment inquisitif, que 
le malheureux B... reste cloué sur la place. Le Lion, pro- 
fitant de sa stupeur, reprend sa marche majestueuse, passe 
devant le Tigre en le regardant toujours, et sans lui 
adresser la parole, façon très-éloquente de lui dire : Je ne 
vous connais pas. Ceci s'appelle le eut direct ou simple. 

Le eut indirect ou éva.sif, qui ne demande pas autant 
d'aplomb et d'expérience, consiste simplement à passer 
d'un trottoir à l'autre, à ne pas s'engager dans une rue, 
à dévier en un mot de son chemin pour esquiver une 

* Prononcez : QueuU. 



238 PETITES MISÈRES 

rencontre désagréable. Par cette manœuvre, le Lion évite 
de se trouver avec le Tigre dans la position héraldique de 
ce qu'on appelle en termes de blason « des animaux 
contrepassant. » 

Les yeux au ciel, perdu dans une muette contempla- 
tion des astres, M. A... coudoie M. B..., qui ne s'explique 
pas cette obstination sidérale jusqu'au moment où il com- 
mence à comprendre qu'elle est volontaire. M. A... s'est 
servi du eut sublime. 

Changer la direction du regard, l'étude des corps 
célestes en observation géologique; — au lieu de compter 
les astres comptez les pavés; — et vous obtenez le eut 
perpendieulaire, fort goûté des gens timides. 

Suivant que le temps est clair ou couvert, qu'il est 
midi ou sept heures du soir, que vous êtes dans la grande 
allée des Tuileries ou sous les ormes des massifs, vous 
emploierez le eut. lumineux , qui consiste à fermer les 
yeux comme si vous étiez ébloui, ou le eut chauve-souris, 
qui s'opère en ouvrant dans l'ombre de gros yeux ronds, 
vagues et obstinément aveugles. 

Pour le eut badin, il faut éclater de rire en rejetant sa 
tête en arrière et s'essuyer ensuite les yeux comme si 
l'extension convulsive et douloureuse des muscles zigoma- 
tiques humectait d'un nuage de larmes nos prunelles 
troublées. 

Marcher très-vite, les sourcils froncés, la bouche en 
cul de poule, et en gesticulant comme si on se parlait à 
soi-même, telle est la mimique du eut sérieux ou préoe- 
eupé. 

'Observons à propos de ces deux euts que le second 
est préférable au premier. 

Supposez en effet que M. B... voie rire M. A... : 



Dl-: LA VIE HUMAIN R. 239 

rassuré par cette bonne humeur apparente, il peut et doit 
l'aborder avec une familiarité joviale, qui placera M. A... 
dans un embarras fort grand ; — car il lui faudra renon- 
cer à son eut — ou passer immédiatement et par une 
transition diflicile au mt direct, — le plus injurieux, et 
partant le plus périlleux de tous. 

Si au contraire M. A... semble affligé d'une pensée 
sinistre, s'il a, par exemple, l'air d'un homme qui se sent 
relancé par le fantôme appelé Contrainte, il peut être tran- 
quille : M. B..., par égard pour lui-même, se gardera de 
l'approcher. — Le Tigre le plus courageux ne se risque 
pas volontiers près du Lion à jeun. 

H y a encore le eut par équivoque^ le eut par étonne- 
ment_, le eut irrité j, le eut paisible, le eut au bonjour^ le 
eut aux bouquins, le eut naval, le eut administratif, le eut 
aux fournisseurs, etc., etc., etc., etc. : deux ou trois 
cents euts composant une Flore aussi variée qu'on la 
puisse souhaiter. 




Très-divers de formes, tous ces euts ont un point 
commun. Ils procurent les uns et les autres au malheu- 
reux qui les subit une sensation à peu près aussi agréable 
que celle dont seraient suivis deux bons coups de cra- 
vache appliqués en X sur son visage. 



240 



PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 



C'est même dans cette assimilation qu'il faut chercher 
la raison étymologi(iue du verbe to eut. En français comme 
en anglais, on dit très-bien : Couper la figure a quelqu'un. 

Et ne nous apitoyons pas trop sur le sort des gens 
ainsi traités. Un pareil outrage n'atteint jamais un inno- 
cent. Pour l'encourir, il faut ctre plus ou moins coupable. 








XVIII 



LE CHAPITRE DES SENSATIONS 



(Infirmités constititionnelles. — Liv. II, ch. m.) 



J'aborde un sujet... Mais d'abord permettez-moi de 
tailler ma plume : je ne la vis jamais plus indocile à l'im- 
pulsion de mes doigts crispés... Ouais! voilà un canif avec 
lequel je la rafraîchirai difficilement!... Est-ce fait?... Et 
maintenant, instrument maudit, obéiras-tu?... Mais non,... 
j'ai beau regarder au grand jour quel angle fâcheux, 
quelle fissure irrégulière, quelle pellicule à demi soulevée 
s'oppose à la libre circulation du noir liquide,... je n'aper- 
çois rien. 

Serait-ce l'épais glacé de ce véli» anglais qui repousse 
la pensée , comme un marbre déjà poli repousse le ciseau 
du sculpteur? L'encre sort-elle embourbée de mon encrier 
(siphoïde!) ? Quelques molécules grasses sont-elles à mon 
insu tombées dans ce réservoir de mes chefs-d'œuvre 
futurs? Quel démon, en un mot, précisément aujourd'hui, 
m'empêche de tracer une ligne ? 

3i 




242 PETITES MISÈRES 

On n'imagine pas un supplice pareil. — Moi, 

lignes correctes, font l'admiration de mes amis, je n'écris 
plus un mot qui ne soit 



c 



Je prends un crayon... il est émoussé. Je le taille... 
la mine de plomb molle et friable se brise à vingt reprises 
sous le canif... Je suis très-sérieusement tenté de me jeter 
par la fenêtre 



J'ai préféré ne pas céder à la tentation; et, grâce à 
l'inventeur des plumes métalliques, je retrouve le sang- 
froid nécessaire pour aborder mon sujet. 

L'homme a des nerfs. Un réseau de cordons blan- 
châtres savamment distribués dans toutes les parties de 



DE LA VIE HUMAINE. 243 

son corps constitue son organisation sensible ; et la 
Nature — cette bonne mère — a pris soin de les disposer 
tellement, que la plus légère secousse ébranle en un 
instant tout le système. Elle en a fait une sorte de harpe 
éolienne dont, au moindre souille, frémissent et vibrent 
toutes les cordes. 

Que faut-il pour les agiter à la fois par une coinmo - 
tion quasiment électrique? Un mot, un son, une image. 
C'en est assez pour que des pieds à la tête vous sentiez 
passer ce frisson glacé qui, déposant une souffrance dans 
chacun de vos pores, contracte sous l'épiderme des millions 
de fibrilles, et vous procure ce spasme rugueux de la peau 
qu'on appelle vulgairement: la chair de poule; — souf- 
france aiguë qui, dans l'échelle des voluptés physiques, 
ne compte pas un seul équivalent. 

Tous les hommes connaissent — mais seul l'homme 
nerveux les connaît bien — ces milliers de petites douleurs 
que nos mouvements les plus naturels entraînent nécessai- 
rement après eux. Ainsi i homme nerveux est seul à bien 
savoir ce que c'est que : 

«g» 

Subir la constriction spasmodique générale qui suit le 
grincement d'un flambeau de cuivre traîné par un mala- 
droit sur le marbre des chambranles ; 

Et, pour toute consolation, entendre le rire nasillard 
auquel s'abandonne cet homme féroce en vous voyant 
tressauter à ce bruit. 

«S» 
Compter en quelque façon les longues vibrations qui 



244 PETITES iMISÈRES 

suivent le choc de deux vases en cristal; ou — ceci est 
pire — entendre essayer sur l'harmonica cet air naïf qui, 
après avoir servi aux jeunes filles d'autrefois pour raconter 
« ce qui causait leur tourment, » cause aujourd'hui celui 
de leurs auditeurs attristés. 



Écouter, avec toute l'attention que la politesse exige, 
une longue histoire péniblement racontée par un bègue, 
dont la voix inégale, tantôt aiguë, tantôt grave, jamais 
ferme et juste, passe et repasse sur notre tympan, comme 
une râpe à muscade ou quelque vieux couteau brèche-lame. 



*^A* 



Dîner tête à tête avec une personne dont la mastica- 
tion bruyante révèle à tout assistant silencieux ce que je 
me permettrai d'appeler les Mystères du palais. 

Et dans le trouble d'esprit où nous jette cette initiation 
forcée, ne pas trouver un mot pour couvrir un tumulte si 
désagréable. Nos dents qui crissent lui font écho. 



«2» 



Entretenir de fort près, à voix basse et de choses très- 
secrètes, un vénérable vieillard dont l'humide sagesse 
descend comme une abondante rosée sur l'esprit et sur 
les joues de son interlocuteur. 

En pareil cas, il est défendu d'ouvrir un parapluie, 
mais il est permis de bâiller. Néanmoins, tout homme 
avisé s'en donnera de garde, cette sorte d'éloquence étant 
de celles qui vous ferment naturellement la bouche. 



DE LA VIE HUMAINE. 



24) 



Boire très-froid quanti la température n'a rien qui nous 
y convie : 

Et mieu>t : mordre à belles dents au cœur d'un mor- 
ceau de pain glacé. 

Attaquer courageusement une tranche de roast-beef 
solide au retour d'une promenade où l'on a mis au pillage 
plusieurs pieds de groseilliers. 

X B. L'oseille crue désagace les dents : chercher en 



\ 



f.-l 



/-'>^- 



•dA:- 




I .'/ 







vain ce légume dans le potager ; voir ensuite qu'on a pro- 
digué ce qui en restait sous un fricandeau dont le filan- 
dreux tissu défie en ce moment votre appétit furieux, mais 
désarmé. 

Se servir pour sa toilette d'une brosse à dents déjà 



246 PETITES WISÈUES 

vieille et dont les crins déchaussés s'attachent obstinément 
aux parois de la bouche. 

Étonné qu'après un mois de service elle soit en si 
mauvais état, vous vous livrez à des investigations après 
lesquelles il demeure établi : 

1" Que votre domestique n'a pas de brosse à dents ; 

2" Qu'il a les dents fort propres; 

3" Qu'en fait de toilette il professe des opinions com- 
munistes ; 

ll° Que depuis plusieurs semaines vous partagiez, sans 
vous en douter, sinon ces opinions, du moins leur mise 
en pratique. 

Aux prises avec plusieurs bouteilles de vieux vin, 
manquer totalement de tire-bouchon. Après bien des re- 
cherches, on découvre un vieux morceau de fer tordu 
qui, du temps des guerres de religion, paraît avoir eu cet 
emploi. Tourner et retourner sa pointe inutile dans le liège 
parfaitement pourri. 

S'assurer, en dégustant les vins en question, que la 
cendre de bouchon et le goudron pulvérisé n'ajoutent rien 
de très-flatteur au bouquet naturel du Jurançon ou du 
Médoc. 

Se rogner les ongles avec des ciseaux émoussés. 

■ "^ 
Laisser à la nature ce soin maternel dont elle s'acquitte 



DE LA VIE HUMAINE. i47 

tout de travers. S'égratlgner avec les petites scies ([u'eile 
nous met alors au bout des doigts. Etre amené à rélléchir 
sur la susceptibilité des tissus qui composent le corps 
humain par l'espèce de démangeaison douloureuse qui 
accompagne désormais tout emploi de vos organes tactiles. 



»^ 



Apprendre à ses dépens, en se heurtant le coude par 
un mouvement irréfléchi, qu'un peu au-dessus de l'articu- 
lation il existe un nerf (les médecins l'appellent nerf 
cubital ) dont les ramiûcatibns s'étendent jusqu'à l'extré- 
mité du petit doigt ; ne pas arriver tout d'abord à cette 
découverte anatomique, et, tant que dure l'amortissement 
douloureux qui le paralyse, débattre avec soi-même l'im- 
portante question de • savoir si l'on s'est ou non démis 
l'avant-bras. 



«^ 



Comparer l'impression ci-dessus à celle qu'on éprouve 
lorsque, fermant une porte à la hâte, on se prend les 
doigts entre des battants biseautés; 

Et se convaincre que ni l'une ni l'autre n'est à propre- 
ment parler préférable. 



Etre surpris, au sein de la plus complète félicité, par 
un irrésistible besoin de pleurer ; — non pas que votre cœur 
déborde comme celui des poètes élégiaques ; — mais sim- 
plement parce qu'un moucheron au désespoir a pris tout à 
coup la résolution d'achever se* jours dans vos larmes. 



PETITES MISÈRES 

Mettre en balance, à cette occasion, les efïets et les 




causes, tandis qu'on regarde à terre, — l'œil grand ouvert, 
— jusqu'à l'éblouissement le plus complet. 



«> 



Passer une bougie à la main dans un courant d'air 
assez vif, et, tandis que nous mettons notre attention à 
préserver la lumière qui vacille, recevoir sur les doigts une 
aspersion de cire brûlante. 



•2S» 



Après être resté quelque temps agenouillé ou accroupi 
au milieu de trois ou quatre in-quarto qui absorbaient nos 
facultés pensantes, se trouver rappelé au sentiment de 
l'existence par le fourmillement du sang arrêté aux extré- 
mités inférieures du corps. Acquérir ainsi une connais- 
sance anticipée de ce que doivent être un jour pour nous 
les lancinantes griffades de dame Arthritis; trouver en soi 



DE LA YIE HUMAINE. 249 

désormais, à côté d'un pénible souvenir, le germe d'une 
sincère compassion pour les souffrances des infortunés 
goutteux. 



«H» 



Au moment où le sommeil s'empare de nous , — alors 
qu'un sentiment de sécurité se développe (comme une fleur 
de serre) sous la douce chaleur du lit, — se croire tout à 
coup précipité à deux ou trois cents pieds de profondeur, 
et ressentir la cruelle angoisse qui accompagne un saut de 
cette nature. 

Les médecins attribuent ceci à un embarras d'héma- 
tose : ce dernier vocable est infiniment gracieux; mais rien 
ne l'est moins que le soubresaut nerveux dont je parle. 



«2» 



Rien... si ce n'est peut-être une de ces crampes con- 
Yulsives qui, prenant un nerf entre leurs pinces d'acier 
brûlant, semblent vouloir le rouler autour d'elles, comme 
le coiffeur roule les cheveux sous le fer à papillottes. 



^» 



Être puni de la hâte gourmande qu'on met à manger 
des confitures, par la rapidité avec laquelle une espèce de 
poix gluante et sucrée gagne successivement nos doigts , 
le manche de notre couteau, les revers de notre habit, etc. 



«s» 



S'apercevoir en avalant une cuillerée de potage qu'elle 
renferme un ingrédient étranger; l'extraire à grand'peine 

32 



250 PETITES MISÈRES 

et ramener au grand jour un long tube capillaire de nuance 
fâcheuse ; lequel, après mûr examen, se trouve appartenir 
à une cuisinière sur le retour. 

Pendant qu'il défile entre vos dents serrées, vous vous 
demandez comment un cordon bleu peut avoir les cheveux 
si rouges. 

On fouille alors la soupière, et l'on en extrait un vieux 
peigne très-convenablement bouilli. Reconnaissance des 
voisins 'qui ont achevé leur pleine assiette du bouillon dans 
la composition duquel est entré ce singulier condiment. 

«&> 

Marcher à petits pas derrière un fumeur mal vêtu, 
dans une foule qui ne permet pas qu'on s'écarte ; ne pou- 
voir se soustraire à ce voisinage, ni à la conviction décou- 
rageante qu'on respire l'air exhalé par les poumons de ce 
manant. 

Être placé en voiture à côté d'une de ces dames au 
sujet desquelles Plante a dit : 

Ecastor! mulier reclè olet ubi nihil olet. 
Et que concerne spécialement cette insinuation poétique : 

Des parfums entassés l'amas fastidieux, 

De la triste laideur trop impuissantes armes, 

A d'indignes soupçons exposeraient vos charmes. 

ANDRÉ Ghénier, l'Art d'aimer, fragment. 




On fouille alors la soupière , où l'on trouve un vieux peigne 
très-convenablement bouilli. 



DE LA VIE HUMAINE. 154 

Se rappeler au contraire dans le voisinage d'un bon 
curé de campagne ce que dit la Caterina de Machiavel en 
parlant « des Frères » et de « leur fumet sauvage*. » — 
Surtout quand on est affligé de cette délicatesse d'organes 
revendiquée par Horace dans sa xii** épode : 

Sagaciùs unis odoror 

Polypus an gravis hirsiitis cubet, hircus, in alis, 
Quam canis acer vJ)i lateat sus. 

«g» 

En face d'un homme dont la petite-vérole a rudement 
labouré l'horrible visage, se sentir porté à prendre au sérieux 
cette charge de cour d'assises exécutée par Henri Pionnier : 

Le président à l'assassin : Comment avez-vous pu, 
malheureux, attenfer aux jours de cet homme vénérable? 

L'assassin de sa voix la plus rauqiie : Mon président... 
il était grêlé! 

«S» 

Songer enfin qu'à tout mstant de la nuit ou du jour on 
est exposé à quelqu'une des mille sensations névralgiques 
dont le présent chapitre offre quelques échantillons pris au 
hasard. 

* Frère Alberigo, acte ii, scène i". 





XIX 
LE TYRAN DOMESTIQUE 

(Juxtapositions. — Liv. I, chap. v.) 



LETTRE 
d'un célibataire parisien a un mari de province 



Félicitez-moi, mon cher Antoine, et plaignez-moi, je 
vous prie. Enviez mon sort, et sachez y compatir. Je suis 
à la fois très-heureux et très-infortuné. J'ai jmille raisons 
pour bénir ma destinée, et mille autres pour la maudire. 



PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 253 

Une grande crise, dont je démêle assez mal les effets con- 
tradictoires, bouleverse depuis deux jours ma pénible 
existence, et pour vous donner en trois mots celui de cette 
énigme : — J'ai renvoyé Laurent. 

Ou plutôt je m'explique mal : Laurent m'a donné mon 
compte : jamais, en eiïet. je n'aurais pu congédier cet 
homme. Depuis tantôt dix ans il m'avait à son service, 
moyennant d'assez bons gages que je lui donnais ; et 
j'étais trop acquis à cet esclavage déguisé, pour songer à 
m'en affranchir. Laurent d'ailleurs y mettait des formes, 
je dois le dire, et ne me faisait sentir son irrésistible domi- 
nation que lorsque — prenant au sérieux la fiction de nos 
rôles respectifs — je mettais ma volonté en opposition 
directe avec la sienne. 

Le matin, par exemple, lorsqu'il m'arrivait de vouloir 
faire le paresseux et que, d'autorité, le drôle m'arrachait 
aux mollesses de l'édredon, de quelle ardeur en pareil cas 
il faisait claquer mes jalousies ! Gomme il savait bien, lais- 
sant la fenêtre ouverte plus longtemps que de raison, 
amener jusqu'à moi le souffle humide de l'aurore! Et avec 
quel tapage son impitoyable brosse jouait sur le parquet 
du salon! 

De même, après mon dîner, s'il m'arrivait de gêner sa 
sortie en retardant l'heure de la mienne, ce gaillard-là 
déployait alors pour me mettre à la porte un véritable 
génie. Les convenances lui défendaient de m'offrir textuel- 
lement mon chapeau, mes gants et ma canne; mais à 
cette rédaction brutale il savait substituer une multitude 
d'équivalents indirects qui signifiaient absolument la même 
chose, et m'envoyaient fort clairement promener. 

J'avais compris l'inutilité de toute résistance, et, la 
pluie tombât-elle à flots, je quittais, résigné, le coin du 



254 PETITES MISÈRES 

feu confortable où il m'eût été si doux de mener paisible- 
ment ma digestion solitaire. Mais je savais par expérience 
que si j'eusse obéi à ce désir illégitime, j'aurais appelé sur 
ma tête les châtiments les plus prompts et les plus sévères ; 
que mon thé n'aurait pas ce soir-là son arôme ordinaire; 
mon lit, à dessein mal fait, sa pente accoutumée ; ma toi- 
lette nocturne, ces nombreux petits soins dont les raffine- 
ments perfides étaient autant de liens invisibles servant à 
garrotter mon libre arbitre. Puis Laurent n'ignorait pas 
combien la bouderie, voire celle des inférieurs, est insup- 
portable aux caractères comme le mien, et combien de 
sacrifices nous faisons au besoin de maintenir la bonne 
humeur autour de nous; immense avantage rendu plus 
elficace encore par Fintelligence diabolique avec laquelle il 
en ménageait l'emploi. C'était en quelque sorte son éperon, 
et cet habile jockey n'en faisait usage qu'au défaut de la 
bride et de la cravache. 

Du reste, son instinct lui avait révélé une des grandes 
vérités de la politique ; c'est que le pouvoir, comme l'in- 
telligence, se fortifie par l'exercice même qu'on en fait; 
qu'un acte de suprématie n'est jamais qu'insignifiant ; et 
qu'il faut multiplier les occasions de lutte, indépendam- 
ment de tout autre intérêt, pour multiplier les occasions de 
victoire. 

En conséquence, il n'était pas de détermination si futile 
dans laquelle il ne voulût jeter le poids de son influence. 
Je ne me souviens pas d'avoir, depuis dix ans, choisi un 
habit ou un gilet sans l'intervention de Laurent; et je ne 
me souviens pas non plus que son goiit se soit jamais 
trouvé tout à fait d'accord avec le mien. Aussi ne puis-je 
pas me vanter d'avoir été mis une seule fois à mon gré. 
Cependant je m'étais bien aperçu d'un inconvénient réel 



DE LA VIE HUMAINE. 255 

résultant de ma lâcheté à cet égard ; les habits dont la 
couleur agréait spécialement à mon valet de chambre, et 
que sa haute approbation m'avait déterminé à choisir, 
s'usaient — merveilleux phénomène — deux fois plus vite 
que les autres. Ensuite — phénomène tout contraire — ils 
lui faisaient à lui (je l'habillais de ma défroque) deux fois 
plus de service qu'on n'aurait pu l'attendre après une pre- 
mière épreuve si défavorable à leurs qualités solides. 
Explique qui pourra cette anomalie. 

Ce n'est pas tout; et je ne saurais vous dire, car j'ai 
déjà honte de tous ces détails, à quel point cet homme était 
devenu l'arbitre de mes moindres déterminations , le con- 
trôleur de mes moindres démarches, le directeur absolu de 
mes moindres mouvements. J'ai l'idée qu'il se faisait un 
jeu d'exercer ma soumission. Cela seul m'expliquerait 
comment il ne manquait jamais de bonnes raisons pour 
me démontrer, quand je grelottais, que le pantalon de 
coutil était de rigueur , et , lorsque le thermomètre mar- 
quait vingt-cinq degrés au-dessus de zéro, qu'il serait fort 
imprudent de quitter mon gilet de flanelle ; — que mon 
habit vert (n° 2) suffisait pour me présenter convenable- 
ment chez la marquise de G..., — ou que mon habit noir 
{n° i) était à peine convenable pour une visite à madame 
K..., laquelle n'est après tout qu'une cordonnière enri- 
chie, etc., etc. 

Vous me demanderez par quelles qualités précieuses 
Laurent rachetait ce grand amour du despotisme , et si , 
par exemple, son austère probité m'attachait à lui. Hé, 
hé!... Non que j'aie vu en lui, tout précisément, le valet 
de Marot : 

Pipeur, larron, jureur, blasphémateur, 
Sentant la hart de cent pas à la ronde. 



256 



PETITES MISERES 



Saye_, bonnet, chausses , pourpoint et cape, étaient à l'a- 
bri de ses entreprises ; — et cela d'autant mieux qu'il était 
certain d'en prendre possession, sans délit ni danger, le 
jour où il en aurait bonne envie. Quant à l'argent, vous 
savez combien je suis mauvais teneur de livres ; aussi ne 
pourrais-je prêter serment aux assises contre Laurent 
accusé d'avoir abusé de ma confiance. Par conséquent, 




tout ce que je puis dire à son sujet, c'est que, de son temps, 
le tiroir de secrétaire qui me sert de caisse ne se vidait 
ni plus ni moins vite que sous le règne de son prédéces- 
seur. Ce dernier est maintenant aux galères. Je pourrais 
même ajouter que certain jour, ayant oublié sur ma che- 
minée un billet de 500 francs, je ne l'y retrouvai plus à 
mon retour; mais Laurent m'en remit avec exactitude 
quelques fragments — tout à fait méconnaissables — qu'il 
avait retirés, m'assura-t-il, des griffes et des dents de mon 




fiUlC^OS. -i=^ 



Je n'avais jamais pu, de quelque façon que je m'y prisse, retrouver le len- 
demain d'un bon dîner quelques reliefs présentables du festin de la 
veille. 



DE LA VIE HUMxVINE. îo7 

petit singe Don Blasito. Qu'objecter à cela? Que dire même 
au bris miraculeux d'une cinquantaine de bouteilles de vin 

— non pas le plus mauvais de ma provision — dont Lau- 
rent un matin trouva les débris éparpillés sur le sable de 
la cave? Ce sont là des mystères entre le diable et mon 
ex-valet de chambre. Vous en conclurez ce que vous vou- 
drez. 

Était-il sobre? Sur ce point, j'en sais davantage, 
n'ayant jamais pu, de quelque façon que je m'y prisse, 
retrouver le lendemain d'un bon dîner quelques reliefs 
présentables du festin de la veille. J'en accusai longtemps 
l'appétit de mon serviteur, appétit qui, à ce compte, 
devait être prodigieux ; mais par la suite des temps j'ai su 
que — très-régulier dans ses irrégularités — il avait établi 
non loin de chez moi un petit ménage saint-simonien, à 
la table duquel allait s'engloutir le superflu de la mienne. 
Quand ce fait me fut révélé, il était trop tard pour y pour- 
voir. Le pli était pris ; il fallait , ou me décider à une 
révolte ouverte, ou souffrir patiemment ce que je n'aurais 
pu empêcher par de simples remontrances. Je dus fermer 
les yeux, et me contentai de reporter au cœur de Laurent 
la haute estime que j'avais auparavant pour son estomac; 

— ses facultés aimantes me paraissant décidément supé- 
rieures à ses facultés digestives. 

Etait-il discret? Avec moi, cela ne fait pas de doute. 
Je ne lui ai jamais du la moindre information désobli- 
geante pour aucun étranger. Il se taisait même scrupuleu- 
sement — en vertu d'un petit marché subreptice — sur les 
nombreuses trahisons dont mes fournisseurs me rendaient 
victime. En revanche, il lui est échappé plus d'une fois des 
questions qui révélaient une bizarre connaissance de mes 
affaires les plus cachées. Après avoir été chargé de remettre 

33 



258 PETITES MISERES 

à quelque belle un billet de rupture, jamais il ne m'a rap- 
porté une réponse plus ou moins désagréable ; jamais non 
plus il n'a laissé pénétrer jusqu'à moi la favorite en dis- 
grâce. Un de mes amis m'écrivait-il pour m'emprunter de 
l'argent? j'étais certain, sans en ouvrir la bouche à Lau- 
rent, qu'à partir de ce jour il prendrait, vis-à-vis de l'im- 
portun quémandeur, la physionomie d'un bouledogue en 
colère. Quelle perspicacité, allez-vous dire, quelle faculté de 
divination presque surhumaine! Ne vous y méprenez pas, 
cependant, Laurent n'était qu'un homme, c'est-à-dire, 
suivant la définition philosophique, une intelligence servie 
par des organes. Et lesquels? C'est ce que je vous laisse à 
deviner. 

Maintenant supposez que leur sagacité s'exerçât égale- 
ment sur tous les autres mystères de ma vie, et vous 
verrez que j'étais livré sans défense à un espionnage sinon 
très-dangereux, au moins fort désagréable. 

Était-il dévoué? Sans doute, sans doute. Embarqués 
ensemble dans quelque imminent péril, il eût, comme dit le 
vaudeville , « donné sa vie pour nous sauver tous deux. » 
Il eût aussi, le cas échéant, prévenu ma ruine pour sauver 
ses gages. N'en demandez jamais plus à un domestique, 
A quelques rares exceptions près, ces gens-là, si souvent 
nos maîtres, ne nous pardonnent pas de sembler les leurs. 

Était-il économe ? Je ne m'en suis jamais aperçu ; mais 
ce qui semble le prouver, c'est que pendant son service 
chez moi il a placé plus de 5,000 francs à la Caisse 
d'épargne. Ceci peut bien passer pour un prodige d'éco- 
nomie, puiscjuc cette sommé représente justement la tota- 
lité des gages que je lui ai payés. 

Était-il ^ Non. Je réponds d'avance à cette question 

puisque l'adjectif qui l'allait terminer indiquait nécessaire- 



DE LA VIE HUMAINE. 259 

ment une vertu, et que je n'en ai connu aucune à mon 
ex-(loniestique. Là-dessus il va vous sembler étrange que 
j'aie tardé si longtemps à secouer son joug. Mais alors 
vous ignorez ce qu'est pour un caractère apathique la 
tyrannie de l'habitude, combien il entre de crainte égoïste 
dans la tolérance quelquefois incroyable avec laquelle nous 
acceptons tous les défauts de nos gens, et l'influence 
qu'exerce sur nos résolutions les plus énergiques, en ma- 
tière d'affranchissement, la question décourageante qui 
précède tout parti à prendre : On sait ce qu'on perd, sait- 
on ce qu'on trouve? 

La transition, d'ailleurs, la croyez-vous commode? 
Pensez-vous qu'il soit gai de passer une quinzaine (et c'est 
peu dire) livré au bras séculier de -votre portière ou à la 
discrétion fort indiscrète d'une femme de ménage — cou- 
rant de renseignements en renseignements — donnant au- 
dience trente fois par jour à toutes les figures inconnues 
qu'attirent chez vous, de tous les coins du quartier, votre 
réputation de bon maître, facile à mener, d'une exploita- 
tion commode, incurieux de ses intérêts, et ne regardant 
pas de trop près à des objets qui sans doute ont besoin de 
perspective. Ensuite viennent les essais, et comme on se 
croit obligé en conscience à quelque attention, les défauts 
que l'on tolérait, faute d'examen, chez l'ancien serviteur, 
reparaissent démesurément grossis et insupportables chez 
le serviteur nouveau. Sa physionomie, à laquelle vous 
n'êtes pas fait, vous déplaît et vous gêne : son zèle exagéré 
vous pèse; sa fidélité, fût-elle irréprochablej ne guérit pas 
vos soupçons, et vous trouvez qu'il manque quelque chose 
dans le cofl're-fort où il n'a rien pris. C'est la prévision de 
tous ces ennuis qui fait absolu l'empire d'un ancien valet; 
il vous tient par là, vous opprime à plaisir; et tant qu'il ne 



260 



PETITES iMISÈRES 



dépasse pas certaines limites extrêmes, tant qu'il ne vous 
blesse pas dans quelque aiïection sacrée, tant qu'il ne 
divulgue pas quelqu'un de ces secrets d'où dépendent 
votre honneur, votre sûreté, votre fortune — remarquez 
que, s'il en est, il les a tous — vous courbez la tête et sans 
murmurer. 

Je ne songe donc pas, mon cher Antoine, à remplacer 
Laurent. Tout bien vu, c'est un bonheur que, pendant une 
absence de trois semaines, le désordre de sa conduite écla- 
tant à tous les yeux, m'ait mis dans la nécessité de le 




priver de mes services. Le pendard, resté seul maître de 
mon domicile, s'y conduisait, m'a-t-on dit, en véritable 
Sardanapale. 

Maintenant parmi vos amis n'en est-il pas un dont le 
caractère, l'humeur, le train de vie, les occupations, vous 
donnent l'idée d'un maître accompli? Je le voudrais garçon, 
et pour cause; riche, cela va sans dire; donneur; amou- 



DE LA VIE HUMAINE. 



261 



reiix, iiuiis par habitude plus ([ue par passion; je lui sou- 
haiterais un cheval de selle. Je désire autant que possible 
qu'il ne mange pas chez lui et n'ait pas de cuisinière. La 
question des gages, si toutes ces conditions se rencon- 
traient, n'en serait pas une pour moi. 

C'est en elTet de moi qu'il s'agit. Las d'avoir un domes- 
tique, et ne pouvant vivre néannioins sans un ser\'iteur 
quelconque, je ne vois plus qu'un moyen de résoudre la 
difficulté : c'est de prendre un maître. Je viens de peindre 
celui qui me conviendrait par-dessus tous. Si vous con- 
naissez quelque chose qui lui ressemble, veuillez me le faire 
agréer; et, pour qu'il entre avec plaisir dans cette condi- 
tion nouvelle, vantez-lui avec tout le zèle de l'amitié son 
futur valet de chambre. 





XX 



LES ROSES DE GUATIMOZIN 



REPONSE 
d'un mari de province a un célibaïaiue parisien 



« Aux vertus qu'on exige dans un domestique, con- 
naissez-vous, Monseigneur... n IMais je n'achève pas cette 



PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 263 

iraperlinente citation, mou cher Faustus. Seulement laissez- 
moi penser tout bas que si j'avais à vous placer chez quel- 
qu'un, ce quelqu'un-là ne serait, certes, pas un de mes 
amis. 

« Pauvre diable! je le plaindrais de toute mon âme, 
et le vois d'ici me maudissant de toute la sienne; depuis 
le matin où il casserait vingt sonnettes avant de vous 
réveiller, jusqu'au soir où il réclamerait vainement votre 
assistance neuf fois sur dix tout au moins. Sa cave, j'en 
conviens, serait en si^ireté; mais son écurie! Avec vos 
goûts de turf et de Iwrsemansfu'p, il aurait tout justement 
un domestique à l'usage de son cheval, et un cheval h 
l'usage de son domestique; pour lui, cependant, ni valet 
ni monture. Vous voyez que je vous sais par cœur. 

N'avez-vous pas, d'ailleurs, un caractère horriblement 
difiîcultueux ! Eh quoi! vous vous plaignez de ce qu'un 
homme d'esprit — je juge Laurent d'après vos dires — 
s'impatronise adroitement chez vous, — s'empare de votre 
volonté pour y substituer la sienne, les trois quarts du 
temps plus raisonnable; — vous jette dehors par les épaules 
quand la paresse vous retiendrait chez vous, au grand 
détriment de votre santé; — boit le vin que votre exces- 
sive sobriété laisserait aigrir ou tourner; — pousse l'intérêt 
qu'il vous porte jusqu'à ne vouloir rien ignorer de ce qui 
vous concerne; — s'attache à pénétrer malgré vous vos 
moindres secrets, afin d'agir au mieux dans les occasions 
difliciles; — et prend enfin la peine de vous donner des 
habitudes d'ordre en vous faisant sentir les dangers qu'en- 
traîne l'abandon à l'aventure des objets de prix. — Vrai- 
ment vous étiez bien mal partagé! 

Que diriez-vous donc, homme hargneux et toujours 
mécontent, si vous aviez, mari d'une jeune femme, expé- 



264 PETITES MISÈRES 

rimenté quarante-sept cuisinières ou soubrettes en trois 
ans et demi? Quarante-sept, je ne dis pas trop : dix-neuf 
Marie, onze Catherine, six à huit Françoise, et le reste en 
Joséphine, Marguerite, etc., etc. Tel a été mon sort, à moi 
qui vous parle. Quelle procession! Toutes les couleurs, 
depuis le noir de jais jusqu'au rouge brique; — tous les 
pays, depuis l'indolente et sale Bretagne jusqu'à la Picardie 
alerte et amoureuse; — toutes les tailles, depuis Brob- 
dingnag jusqu'à Lilliput ; — tous les patois, tous les vices, 
toutes les vertus... Dieu vous garde des vertus plus que 
de tout autre vice ! 

L'une était dévote, — et, sous prétexte d'éclairer sa 
conscience, dénonçait à son confesseur les moindres irré- 
gularités de mon innocent ménage. Ce brave homme savait 
mieux que moi le chiffre de côtelettes qui se mangeaient 
chez nous le vendredi. A un centième de ligne près, il 
aurait pu dire de combien ma femme découvrait ses épaules 
quand elle allait au bal, et il s'alarma sérieusement des 
assiduités d'un jeune ingénieur qui passait quelquefois la 
soirée en tête-à-tête avec elle, pendant que j'étais au cercle. 
N'admirez-vous pas cette jalousie? 11 ignorait à la vérité 
que ma femme enseignait l'italien à ce jeune homme. 

Une surveillance si active me gênait. Cédant à mon 
désir, ma femme renvoya la sainte nitouche; puis, comme 
j'avais expressément demandé quelque soubrette plus mon- 
daine, elle en prit une au minois accorl, au nez retroussé, 
à l'œil en coulisse, qui me ravit par son seul aspect. Mais 
je vis l'abus de tant de grâces. Ma maison devint incon- 
tinent une succursale de nos deux casernes. Infanterie et 
cavalerie, voire les « calogniers » quand il en passait, 
caporaux et fourriers, brigadiers et sergents-majors, toutes 
les armes, tous les grades s'y succédaient et s'y rencon- 



^ 




C^ (y y^'n•«A^.ii^»^ 



On dégainait, on se barricadait dans ma cuisine; c'était un véritable 
état de siège. 



DE LA VIE HUMAINE. J6) 

iraient même quelquefois. Ces rencontres avaient des con- 
séquences fâcheuses : on dégainait dans mes escaliers, on 
se barricadait dans ma cuisine; c'était en somme un véri- 
table état de siège. Ma tranquillité en soufTrait, et mes 
bouillons en maigrissaient à vue d'œil. Je demandai un 
second divorce. Je l'obtins... mais savez-vous comment 
se vengea la damnée coquette? elle se donna pour une 
pudique victime, à grand'peine sauvée de mes emporte- 
ments coupables. Les mauvaises langues de l'endroit ont 
glosé six mois sur ce texte. 

Dégoiité des beautés à tablier, je sollicitai moi-même 
l'admission d'une laideron capable de faire reculer le Mino- 
taure le plus affamé. Aussi peu à peu et sans deviner la 
cause qui paralysait une de mes facultés les plus remar- 
quables, j'en vins à perdre tout appétit. Je serais infailli- 
blement mort de faim, tant ma cuisinière était hideuse. 
Par bonheur — ô Gupidon, ce sont là de tes tours ! — un 
dérangement de santé qu'elle ne put absolument dissimuler 
nous débarrassa de sa triste et terrifiante figure. 

Après la laide (je crois, sans pouvoir l'affirmer, que 
c'était ou la sixième Marie ou la onzième Gatheiine), 
vint la dévouée. Imaginez-vous, Faustus, un cœur digne 
des siècles héroïques, ou mieux de l'ère patriarcale; un 
attachement à ses maîtres au prix duquel tous les grands 
traits d'affection canine rapportés dans la Morale en Action 
ne sont que des vétilles décolorées. Il ne manquait à ce 
sentiment exalté que des occasions dignes de lui. Nulle 
infortune, j'en suis certain, ne l'aurait pris à court et 
découragé. Mais le malheur ayant voulu que nous ne lus- 
sions, ma femme et moi, ni réduits à la mendicité, ni en 
proie à des infirmités rebutantes, ni mis en péril de mort 
par quelque incendie, il ne restait à notre dévouée (nous 

34 



266 PETITES MISÈRES 

lui faisions tort du prix Monthyon) que des sacrifices inu- 
tiles, des élans qui dépassaient le but, une tendresse dont 
l'exagération nous effrayait. Voyant qu'elle s'imposait des 
jeûnes forcés, comme si nous eussions dû vivre de ses 
restes; qu'elle veillait deux nuits sur cinq pour ne rien 
laisser à faire aux autres domestiques; et que ceux-ci, 
dont elle était follement jalouse, risquaient de trouver 
quelque jour des substances nuisibles mêlées à leur nour- 
riture, nous dûmes nous résoudre, dans un intérêt commun,^ 
à une séparation qui fut déchirante. 

Jamais, en effet, la dévouée ne put, de son plein gré, 
quitter la maison; il fallut déployer la majesté des lois 
dans tout leur appareil, c'est-k-dire trois aunes de satin 
tricolore autour d'un commissaire de police; et encore 
alors, parodiant la sublime rt'sistance de Mirabeau, ma 
cuisinière déclara... Vous savez le reste, ô mon ami. Cette 
scène étrange porta la perturbation dans tout le quartier, 
oii pareille agitation ne s'était pas vue depuis 1830. On 
ne jugea pas néanmoins absolument indispensable de 
requérir la garde nationale ou la garnison ; mais toute la 
police disponible — trois invalides et deux sabres — fut à 
l'instant même convoquée. Ce ne fut pas trop, je vous 
assure, pour emporter, après une lutte homérique^ notre 
dévouée évanouie, les cheveux épars, les vêtements en 
lambeaux. 

La stupide lui succéda. Je fis avec elle un véritable 
cours de patience pratique, et compte bien voir déduire 
de mes années de purgatoire le temps que celte idiote 
passa chez moi. Un seul trait vous peindra l'état sauvage 
de sa rustique intelligence; c'est le système tout particu- 
lier qu'elle avait inventé pour établir les résultats de sa 
dépense au marché. Je l'appelais le système des Sous- 



DE LA VIE HUMAINE. 267 

Haricots. Dans l'une de ses poches, supposons que notre 
cordon bleu emportât six francs, destinés par elle à ses 
emplettes, elle plaçait cent vingt haricots dans la poche 
-correspondante, et à mesure que les pièces de cinq cen- 
times étaient employées, elle y substituait autant de 
graines. C'étaient là les seules pièces à l'appui de sa 
comptabilité. Vous pouvez juger que la discussion du 
budget quotidien offrait un certain intérêt, et vous faire 
une idée de ma surprise lorsque, pour la première fois, je 
vis exhiber, — en guise de chiffres, une poignée de 
légumes secs. 

De plus — ce qui ne manquait de compliquer ses 
bévues — la stupide était sourde comme un sonneur de 
cloches. Aussi plaçait-elle son amour-propre à tout 
entendre à demi mot : et Dieu sait quelles frayeurs me 
donnait son air assuré quand je lui confiais, à défaut de 
tout autre ambassadeur, quelque mission délicate. Rien 
qu'à voir alors son sourire confiant et ses airs entendus, 
j'étais certain qu'elle allait tout gâter, et je frémissais 
d'avance à la pensée des sottises inconnues qu'elle pou- 
vait me faire commettre. 

Avec combien de gentillàtres, mes voisins, ne m'a- 
l-elle pas brouillé par sa cruauté pour leurs noms plus ou 
moins illustres! Noms infortunés, elle les mutilait, les 
tordait, les parodiait avec un aplomb désespérant, une 
infernale sagacité. Je crois vérilablétoent que quelque 
génie malin lui soufllait ses inspirations en ce genre, tant 
ses erreurs ressemblaient à des épigrammes. Vous con- 
naissez M. de Noivaux, ce grand personnage pâle et 
mielleux, tout onction et papelardise. Notre sourde ne 
l'annonçait jamais autrement que : 

— M. Mou de veau. 



2&8 



PETITES MISÈRES 



Et madame de Crozy — vons savez que son père était 
un confiseur de la rue des Lombards — ne put jamais se 




défaire du sobriquet qui lui fut donné un beau soir, sur 
le seuil de mon salon. La stupide l'avait appelée à haute 
et intelligible voix : 

— Madame Groseille! 

Vous saurez qu'en province on ne pardonne pas de 
pareils crimes, et je me privai au plus vite , après ce der- 
nier exploit, d'une soubrette si compromettante. 

Celle qui vint après l'était , ma foi , bien autrement. 
Toujours l'oreille au guet derrière les portes, elle passait 
sa vie à surprendre des lambeaux de conversation dont 
elle faisait ensuite un savant commentaire pour l'édifica- 



DE LA VI K HUMAINE. 269 

lion des voisines bavardes. Aussi, grâce à elle, la plus 
simple discussion conjugale entre ma femme et moi trou- 
vait pr la ville des centaines d'échos retentissants. J'ap- 
pris un jour à ma grande surprise que j'étais un monstre 
d'avarice et de cruauté; le tout parce qu'en causant éco- 
nomie au coin du feu, j'avais en riant menacé ma douce 
moitié de la mettre au pain et à l'eau , si elle ne réduisait 
pas ses dépenses de toilette. Ce propos sans conséquence, 
grossi par la rumeur publique, me fît peur à moi-même, 
et je me tatai de la tête aux pieds pour m'assurer que 
waiment je n'étais pas une espèce de Barbe-Bleue. Vous 
savez ce qui en est. 

Une autre fois, sur quelques paroles en l'air, impru- 
demment jetées pendant que nous étions à table, le bruit 
couruWque mon beau-frère était ruiné de fond eu comble. 
Ses créanciers arrivèrent de tous côtés, et si sa maison de 
banque n'avait pas été en mesure de faire face à tous les 
remboursements demandés, une simple indiscrétion de 
domestique pouvait à jamais ébranler son crédit. C'était 
jouer trop gros jeu ; et je renvoyai Françoise IV. 

Bref — je n'ai pas le projet de vous conter mes qua- 
rante-sept épreuves — chacune de ces malheureuses, 
étourdie ou impertinente, infîdèle ou simplement gaspil- 
leuse, philanthrope exagérée ou chastement insupportable, 
modèle de paresse ou d'activité désordonnée, semblait 
n'entrer chez moi que pour me donner tout à loisir la 
preuve irrécusable de notre incompatibilité d'humeur. 

Une seule — sur quarante-sept — me parut remplie 
de toutes les qualités désirables. Elle était intelligente et 
réservée, laborieuse sans bruit, désintéressée sans osten- 
tation, ni trop jeune ni trop âgée, ni trop belle ni trop 
laide, d'une propreté recherchée, justement assez gour- 



270 PETITES MISÈRES 

mande pour bien faire la cuisine, et pas assez pour nous 
rendre ce talent onéreux. Elle accueillait bien; et savait 
éconduire, sans leur faire trop mauvaise mine, les gens 
qu'elle devinait importuns. Les jours de travail, elle défen- 
dait ma porte honnêtement et sous des prétextes bien 
trouvés. Que vous dirai-je enfin? Nous nous félicitions 
devant chacun de cette précieuse acquisition, et nous lui 
fîmes en peu de temps une renommée si belle... qu'un 
épouseux nous l'enleva au bout de trois mois. 

Ce sont là de vrais malheurs , sérieusement dignes de 
compassion, et non pas, comme ceux dont vous vous 
plaignez, des fleurs froissées dans le lit d'un sybarite. 
Heureux célibataire! Vous parlez de tyrannie! Que 
diriez- vous donc si vous aviez passé sous le sceptre de 
fer d'une nourrice? Voilà qui laisse bien loin tout -ce que 
vous avez pu savoir de notre soumission à nos subal- 
ternes. La nourrice! cette impérieuse souveraine qu'on 
installe chez soi pour y tout régir à sa fantaisie — et dont 
il faut respecter, les moindres caprices, sous peine de voir 
sa mauvaise humeur aigrir la source où votre enfant bien- 
aimé puise chaque jour l'existence. — La nourrice! qui 
veut et doit être servie avant tout le monde, avant vous- 
même; pour laquelle les chapons n'ont pas assez de deux 
ailes, et les perdreaux pas assez de deux cuisses; qui, 
tout à coup transformée en gourmet juré, ne trouve plus 
suffisamment vieux votre bordeaux de la comète, ni vos 
rôtisseries assez à point, ni vos liqueurs assez parfumées, 
ni... 

JMais ses dédains ne vont pas jusqu'à la salade. La 
salade a pour elle tout l'attrait du fruit expressément dé- 
fendu. C'en est assez. Afin de s'en procurer, il n'est rien 
qu'elle ne fît. Et si le jardinier est galant, un double 



DE LA VIE HUMAINE. 



271 



malheur vous menace. Gare au jardinier! gare à la salade ! 
N'est-il pas beau de vous voir le Bartholo jaloux de cette 
belle paysanne rebondie qui se moque de vos terreurs, et, 
se complaisant à les augmenter, tient suspendues sur votre 
tète, comme l'épée de Damoclès, ces deux incessantes 
menaces : 

Une feuille de laitue bien imbibée de vinaigre ; 

Les joues enflammées et les yeux brillants d'Almaviva- 
Mathurin. 

J'en ai dit assez, je crois, mon cher Faustus, pour 
que vous rougissiez désormais de venir compter vos 
doléances à plus malheureux que vous. Ne comptez pas. 
fortuné Parisien, sur ma pitié. Charité bien ordonnée 
commence par soi-même; et vous pouvez vous assurer 
que, pour exercer la mienne, je n'ai pas besoin de l'en- 
vover à deux cents lieues. 





XXI 

MÉDÉRIC 

LE PO LU SUIVANT d'aMOLU 

(Les Li\ATiQLES. — Portrait xvii.) 



C'est un grand gaillard, efllanqué comme un lévrier et 
tout aussi agile. Les hommes l'apjDellent Brûlé ; ses mal- 
heureuses victimes de l'autre sexe l'invoquent sous le nom 
de Médéric. 

Au premier abord on le prend pour une créature rai- 
sonnable ; et ceux-là surtout qui n'ont jamais rien imprimé 
de leur vie ne peuvent se défendre de lui porter respect. 



PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. i73 

C'est en efiet lui qui publia, il y a cinq ans, ce célèbre 
recueil de poésies, les Echos de l'âme. Il a aussi composé 
une Epître philosophique au Soleil, épître qui n'est pas 
arrivée à son adresse, car elle n^a jamais vu le jour. On 
vit fort bien ià-dessus, lorsque d'ailleui*s on a quelque 
rente. 

Il représente donc un garçon à peu près sensé ; mais 
s'il entrevoit par malheur les plis flottants d'une robe, la 
frange d'un manlelet, l'extrémité d'un soulier de satin ou 
de peau mordorée... voilà notre homme parti. 

Et ceci n'est point une figure : Médéric part en effet 
tout de bon, emporté par son instinct, par son flair, sur la 
trace de ce gibier séduisant. A toute heure, en tout temps, 
quelles que soient d'ailleurs ses affaires, ses préoccupa- 
tions, ses promesses. C'est le « chasseur diligent » de Robin 
des Bois : 

Sensible à la gloire. 
Sûr de la victoire... 

oui, sûr : on ne lui ôterait pas de la cervelle cette convic- 
tion (acquise Dieu sait comment) que ses deux longues 
jambes, grêles soutiens d'un long corps, surmonté d'une 
longue figure, ombragée de longs cheveux d'ajbinos, for- 
ment un ensemble enchanteur auquel peu de femmes sont 
capables de résister. 

Par suite, il est toujours au guet des bonnes fortunes 
que tant d'avantages doivent infailliblement lui valoir. Le 
plus léger symptôme de préférence ne lui échapperait pas ; • 
et si ce symptôme tarde à se manifester, 3Iédéric n'en est 
pas pour cela désabusé. Il y substitue quelque rêve, et 
devient alors d'une susceptibilité soupçonneuse dont rien 
n'approche. 

35 



274 PETITES MISÈRES 

Une femme le regarde... c'est pour attirer son atten- 
tion. 

Elle tousse légèrement... appel déguisé. 

Elle agite son éventail... voilà qui est très-clair. 

Elle est distraite... inévitable effet d'une passion nais- 
sante. 

Elle est gaie... coquet désir d'étaler son esprit. 

Mille autres conjectures encore, aboutissant toutes à 
ceci : Madame une telle est... sensible. 

Ce système plus ou moins fantastique a l'inconvénient 
d'embarrasser prodigieusement les jeunes femmes qui peu 
ou prou connaissent notre écervelé. Il leur est en effet plus 
que difficile de supprimer dans leurs rapports avec lui tout 
ce qu'il regarde comme les indices d'un immodérable 
penchant. 

L'une d'elles, ayant eu le malheur à la promenade de 
dessiner avec son mouchoir quelques signaux fort involon- 
taires, vit aussitôt Médéric braquer son lorgnon sur elle et 
lui adresser un reconnaissant regard; ce qui la contraignit 
à continuer ses gestes de plus belle, en les adressant avec 
un surcroît de pantomime au cavalier qui lui donnait le 
bras. Ainsi, sans parler du petit ridicule qui put résulter 
de cette action trop prodiguée, elle se donna, pour dés- 
abuser le jeune présomptueux dont je parle, une extinction 
de voix , une douleur d'épaule et un torticolis bien con- 
ditionnés. 

Médéric ne l'en suivit pas moins durant près de quinze 
jours, persuadé qu'après un premier élan de son cœur, 
elle avait voulu donner le change à quelque Sigisbé jaloux. 

A l'heure qu'il est, assez de désagréments devraient 
l'avoir guéri de cette manie. Eh bien ! non. Le cher garçon 



"i"t, r- . "■() "^^^ *> 







BRUCNOT 



Médéric, ravi au septième ciel, se penche pour vérifier sa conquête. 
Je suis volé ! s'écria-t-il intérieurement. 



DE LA VIE HUMAINE. 275 

est à cet égard d'un aveuglement tout à fait poétique; vrai 
Don Quichotte, insensible aux accidents multipliés de ses 
quêtes aventureuses. 

Quelquefois il n'a pas vu marcher derrière la femme 
qu'il aborde un mari peu tolérant ; et , au moment où il 
tourne les premières phrases de son madrigal, il se sent 
tourner lui-même sur ses talons : deux mains vigoureuses 
le tiennent au collet; une horrible apparition, joues écar- 
lates, flamboyants regards, lèvres tremblantes et blêmes : 

— Vous dites?... lui demande une voix de sinistre 
augure. 

Ailleurs, dans un crépuscule favorable, il entrevoit une 
forme blanche et légère. Il s'élance, il l'atteint, il parle... 
bonheur ! on l'écoute. .. que dis-je? on lui répond presque, 
du moins le pas de l'inconnue s'est ralenti; elle ne témoi- 
gne aucune terreur; tout au plus l'hésitation sans laquelle 
un tel avantage trop facilement obtenu donnerait à penser... 
Tout à coup, à côté du couple si près de s'entendre, jaillit 
la blanche et subite clarté d'un bec de gaz. L'inconnue a 
tressailli... 3Iédéric, ravi au septième ciel, se penche pour 
vérifier sa conquête - . 



Je suis volé! s'écrie-t-il intérieurement. 

Pauvre diable! on lui a fait son illusion. MM. Manby 
et Wilson — les fournisseurs du gaz parisien — ne la lui 
restitueront pas, bien au contraire. Reste la question de 
dommages-intérêts, qui n'a pas encore été portée devant 
les tribunaux, dans des circonstances comme celles-ci. 

Autre histoire. En plein jour, sur le trottoir de la rue 
PTichelieu, je rencontrai notre imprudent attaché aux pas 



276 PETITES xMISÈRES 

de madame de..., qui, ce jour-là, par grand hasard, che- 
minait à pied. L'esprit moqueur de cette charmante per- 
sonne rendait pour Médéric la situation tellement périlleuse, 
qu'en bon camarade j'aurais dû l'avertir. Je ne le fis pas 
néanmoins, très-curieux de ce qui allait arriver; et seule- 
ment je suivis de fort près le hasardeux séducteur. Il était 
tellement à son rôle, que le mien n'avait aucune difficulté. 
Il m'eiit vu, je crois, sans me reconnaître. 

Ce que pensait madame de..., ennuyée des propos 
galants que lui jetait à demi-voix par-dessus l'épaule un 
fashionable demi-sang, je le^ savais comme si elle eût pris 
la peine de me le dire, et j'étais sûr que son ressentiment, 
contenu pendant quelques minutes, devait se traduire 
ensuite par une de ces épigrammes qui la rendent si redou- 
table. Toutefois, je ne devinais pas jusqu'où irait sa ven- 
geance. 

Profitant du moment où plusieurs personnes qui venaient 
en sens contraire la forçaient à se détourner un peu pour leur 
livrer passage, elle tira sa bourse de son manchon, et d'une 
voix très-ferme, très-accentuée, que ce geste accompagnait 
à merveille, elle dit à Médéric, avec un sang-froid parfait 
— dix personnes au moins durent l'entendre comme moi : 

— Mon Dieu! Monsieur, je n'ai pas de monnaie... 

Le bitume du trottoir, mis tout à coup en fusion, aurait 
englué le prétendu mendiant en gants jaunes, qu'il ne fût 
pas resté plus pétrifié, plus immobile, plus anéanti. iMadame 
de... cependant continuait sa route, heureuse sans doute 
au fond du cœur d'avoir trouvé ce mot sublime, mais sans 
rien laisser percer de sa joie, — 

Et comme accoutumée à de pareils succès. 
Ce n'est pas tout. Médéric, invité peu de jours après' à 



DE LA VIE HUAIAINE. m 

un grand bal, y rencontra un de ses amis qu'il avait mis 
au courant de certaines velléités ambitieuses qui le tour- 
mentaient alors. Il ne s'agissait rien moins que d'une 
recelte particulière. 

— Parbfeu! lui dit cet ami, te voilà tout à point. Mon 
oncle ne manque pas d'influence au ministère; il est ici ce 
soir; je vais te présenter à lui d'abord, puis à ma tante, 
qui comptera un danseur de plus. A toi le soin de t'en faire 
une protectrice. 

La présentation au mari s'accomplit sans encombre, et 
les deux jeunes gens, l'un suivant l'autre, se démènent 
comme ils peuvent dans la confusion des quadrilles. Médéric 
se trouve ainsi entraîné derrière une des reines de la fête, 
éblouissante de parure et de beauté. Sur quelques mots que 
son ami murmure à l'oreille de cette imposante personne, 
elle se retourne, et... 

Vous devinez bien que c'était madame de... 

Vous devinez aussi que Médéric faillit à perdre la tète. 

Vous devinez enfin qu'il se trouva dans de trop petits 
souliers pour mendier la faveur d'une contredanse. Tout 
bien vu cependant on pouvait se tirer de là; mais il fallait 
de ces heureuses inspirations qui viennent toujours, même 

au plus niais mais qui viennent, le plus souvent, un 

bon quart dheure trop tard. 

Médéric n'en obtint pas moins sa recette. Il alla porter 
dans une petite ville du Midi ses prétentions si malheu- 
reuses à Paris. Je ne dirai pas de quels myrtes il y fut 
couronné. Ce serait une épopée à trop de chants, et la 
mythologie d'ailleurs est passée de mode. Je sais seulement 
qu'il m'écrivait, en me parlant des mœurs du pays, cette 
phrase significative : 



278 PETITES MISÈRES 

« Quant aux femmes, mon cher, elles sont ici généra- 
lement petites, brunes, égrillardes et faciles. » 

Il avait même, pour plus de précautions, souligné ce 
dernier mot, comme je viens de le faire. 

Par malheur, il oublia sur son bureau sa lettre ouverte; 
le lendemain, trente copies en couraient par la ville. Jugez 
du scandale. Un mari dont la femme était sans doute 
enrhumée, car Médéric la tenait en arrêt sous ses yeux 
ardents, s'approche d'elle, et avec un malin sourire : 

— Prenez garde, lui dit-il, ma chère amie, vous n'êtes 
ni très-grande ni très-blonde. 

Mot qui certes n'est pas trop mal pour un mari. 

Je passai quelque temps après dans sa nouvelle rési- 
dence; et, malgré mon horreur pour les théâtres de pro- 
vince, il me força d'assister à une représentation de 
Robert-le-Diahle, réduit en trois actes pour la plus grande 
commodité des histrions du lieu. Je ne dirai pas mes souf- 
frances musicales en cette mémorable occasion, cela m'en- 
traînerait trop loin de mon sujet. 

Elles furen* d'ailleurs mitigées par un accident assez 
gai. 

— Regarde, me dit tout à coup Médéric, qui accom- 
pagna ces paroles d'un coup de coude à renverser un 
taureau. 

Je le regardai; mais, le trouvant aussi laid qu'à l'or- 
dinaire, j'allais me plaindre, lorsque, en hochant la tête, il 
m'indiqua la loge voisine. J'y jetai les yeux tout aussitôt : 
deux dames s'y pavanaient dans l'incroyable attirail de ces 
fausses modes que Paris né malin s'amuse à inventer pour 
la province. Ce ne fut pas toutefois leur costume qui m'é- 



DE LA VIK HUMAINE. 279 

tonna le plus. L'une d'elles, tout en causant avec sa voi- 
sine, attachait sur mon ami un de ces regards obliques et 
fixes auxquels sans trop de fatuité un homme peut donner 
l'interprétation la plus flatteuse pour son amour-propre. 

Celui-ci me parut tellement significatif, que je fis part 
à Médéric, à voix basse pourtant, d'une conjecture assez 
peu obligeante. Elle le piqua au vif. 

— Vous êtes incroyables, me dit-il, vous autres... 
incrédules. Je ne connais pas cette dame, que je crois 
étrangère à la ville; mais sa voisine est une des élégantes 
du département. Ainsi tes méfiances sont absurdes. 

— Alors, repris-je, c'est quelque hasard qui fait qu'elle 
te regarde... elle cherche à te remettre... que sais-je 
enfin ? 

— C'est ce que nous allons voir, répliqua mon ami 
avec son imperturbable assurance; et d'abord sachons si 
ce regard est bien réellement à mon adresse. Pour cela, 
nous n'avons qu'à nous faire ouvrir la loge vide qui est 
de l'autre côté de ces dames... Alors peut-être te résigne- 
ras-tu à me croire... remarqué. 

J'acceptai la proposition, et nous changeâmes de place. 
L'inconnue continuait à parler; mais son regard toujours 
oblique n'avait pas quitté Médéric. Il triomphait : 

— Je te l'avais bien dit, moi, quelles étaient égril- 
lardes. 

— Egrillardes, en vérité, répétai-je en riant. Mais, 
puisque décidément tu as dompté cet inappréciable cœur, 
il faut savoir autrement que de profil s'il est digne... 

— Incorrigible sceptique, s'écria Médéric en haussant 
les épaules, tu doutes encore ! N'importe. Il y a des places 
libres de l'autre côté du théâtre : allons-y, je le veux bien. 

Une fois installés , je pris ma fidèle lorgnette avec le 



280 



PETITES MISÈRES DE LA. VIE HUMAINE. 



1 



projet arrêté de ne pas épargner la satire à une si timide 
vestale. Après une nîinute d'examen : 

— Mon cher, dis-je en riant à Médéric, qui attendait 
impatiemment mon télescope, si je ne me trompe — et je 
ne me trompe pas — ta belle a les yeux tournés... 

— Vers moi, interrompit-il avec vivacité. Je m'en dou- 
tais bien... femme adorable! 

A ce dernier trait, je n'y tins plus, et sans pouvoir 
répondre autrement à cause du rire fou qui me coupait la 
parole, je passai à Médéric le prisme désenchanteur. Il s'en 
saisit avec impatience... lorgna comme j'avais fait, et s'a- 
perçut enfin que sa prétendue bonne fortune était... hor- 
riblement louche. 





La peur! qui représente tantost les bisaïeuls sortis du tombeau enveloppez de leur suaire, 
tantost des loups -garous, des lutins et des chimères... 

(Montaigne.) 




XXll 



LES MOMENTS TERRIBLES 



(Anxiétés CARorALoiQtES. — Dissert, m.) 



Les Lacédémoniens adoraient la Peur : culte bizarre 
chez le plus héroïque des peuples. Elle était peinte dans 
leurs temples avec une tête de lion, et ils lui demandaient 
du courage — ut honam mentem concederet — de même 
qu'ils demandaient le repos et la paix de l'esprit devant 
l'autel d'Angerona Dea, la déesse du Chagrin. 

Ils pensaient sans doute comme Montaigne, qui dit 
quelque part naïvement : a C'est ce de quoy i'ay le plus 
de peur -que la peur, » et comme Vives : « yulia est mi- 
seria major quam melus. » Elle s'entoure de fantômes ; 
Cardan le fait remarquer au livre xviii des Subtilités : — 
Timor atlrahit ad se dœmonas; — et sans parler du vul- 

36 



282 



PETITES MISÈRES 



gaire « à qui elle représente tantost les bisayeuls sortis du 
tombeau enveloppez en leur suaire, tantost des loups- 
garous, des lutins et des chimères, » il est beaucoup 
d'hommes, d'ailleurs fort recommandables,qui, se trouvant 
seuls sur les chemins à une heure avancée de la nuit, se 
sont vu coucher en joue, à leur grand ennui, par les 






^^-.^^^ 




rameaux noueux de quelque buisson embusqué. Il en est 
d'autres qui ont gardé de leurs impressions d'enfance l'in- 
vincible horreur des ténèbres : ceux-là peuvent se consoler 
par l'exemple de César Auguste, qui, s'il faut en croire 
Suétone, avait l'obscurité en grande aversion : ISui aliquo 
assidente, nunquam tenebris evigitavit. 

D'autres enfin sont visionnaires sur le chapitre de la 
mort, comme cette marquise de Sablé dont parle Tallemant 
en ses Historiettes. Elles croient tous les maux contagieux, 
et soutiennent que le rhume se gagne. — a Ah! que je 
suis empêchée! disait la marquise un jour qu'elle était au 



DE LA VIE HUMAINE. 283 

faubourg Saint-Germain chez la maréchale de Guébriant; 
par où m'en retournerai-je ? J'ai vu sur le Pont-Neuf un 
petit garçon qui a eu depuis peu la petite- vérole ; il demande 
l'aumône; en le chassant, mes gens pourraient gagner ce 
mal; et quant au Pont-Rouge (ce pont communiquait de 
la galerie du Louvre à la rue de Beaune) , il y a quelque 
chose qui craque. » 

Avant que de loger dans une maison, elle faisait 
enquête s'il n'y était mort personne, et ne voulut pas en 
louer une parce qu'un maçon s'était tué en la bâtissant. 
C'est à elle que mademoiselle de Rambouillet, venant 
d'avoir la rougeole, écrivait sous le couvert de sa demoi- 
selle de compagnie une lettre que cette dernière devait lire 
à la marquise en se tenant au-dessous du vent. Lisez cette 
épître, elle est charmante. 

Laissons là cependant ces sensations trop fortes pour 
le sujet qui nous occupe. La peur d'un danger sérieux, 
quand bien même l'exagération en est ridicule, est une 
misère sérieuse, elle aussi; les illusions dont elle nous 
entoure ont une réalité relative qui les égale au mal dont 
elles nous menacent. Le promeneur attardé qui, sur le 
point de traverser une ruelle ténébreuse, la peuple de 
figures atroces, et s'engage ensuite dans ce coupe-gorge 
par une sorte de respect humain, — fredonnant ou sifflant 
afin de n'entendre pas les battements de son cœur ému ; 
— celui-là est aussi à plaindre que s'il se trouvait réelle- 
ment face à face avec un clerc de saint Nicolas. 

La vie nous garde beaucoup de peurs dont le fond est 
moins sérieux, les angoisses moins cruelles, et qui cepen- 
dant ne laissent pas de rendre fort pénibles les heures dont 
elles troublent le cours. 



284 PETITES MISÈRES 

Je ne me crois pas plus préoccupé qu'un autre du soin 
de ma conservation ; mais franchement je trouve insup- 
portable les gens qui, sans nécessité, semblent se plaire à 
la comproQiettre. Et il en est bon nombre pour qui la bra- 
vade est un plaisir. Montés à la promenade sur quelque 
cheval fougueux, ils vous abordent sans scrupule, et s'a- 
musent à prolonger une conversation fort désagréablement 
interrompue par les passéges, les piaffes, les virevoltes, les 
ruades en vache et autres brutalités de leur nionture. Ou 
bien ils font de leur domicile une ménagerie d'animaux 
féroces, et semblent fort réjouis lorsque l'entrée inattendue 
d'un ours, d'un loup ou d'un chacal déchaîné dérange le 
fil de vos propos. 

Ceci me rappelle que, dînant l'autre jour chez le minis- 
tre de la marine, je vis lâcher dans la salle à manger, im- 
médiatement après le potage, une hyène du Cap que le 
contre-amiral de... lui avait envoyée en présent ; l'aimable 
animal, alléché par l'odeur des plats, faisait à grands pas 
le tour de la table avec toutes sortes de grimaces qui lais- 
saient à découvert une double rangée de dents formidables. 
Cent petits hurlements plaintifs qui, sans couvrir la voix 
des convives, leur rappelaient une compagnie au moins 
importune, marquaient les progrès de cette promenade. 
Nous fîmes tous assez bonne contenance. Dieu merci!... 
mais je déclare que je n'ai jamais si peu goûté le plaisir 
de la bonne chère. Les employés du Jardin des Plantes riront 
s'ils veulent de cet aveu dépouillé d'artifice. Celui que le 
grand Turenne fit au cardinal de Retz (voyez les premières 
pages des fauieux Mémoires) suffit pleinement pour me 
rassurer. 

Si vous voulez, partisan des études physiognomoniques, 



:-^b^-v 




Je déclare que je n'ai jamais si peu goûté le plaisir 
de la bonne chère. 



DE LA VIE HUMAINE. 285 

connaître à fond les symptômes par lesquels se trahissent 
ces anxiétés inavouées dont nous nous occupons ii cette 
heure, allez passer quelques minutes dans le salon de votre 
dentiste. C'est là que vous en pourrez voir, et des moins 
déguisées : la douleur présente mettant chacun hors de 
garde, et ne lui permettant pas de songer à cacher l'ap- 
préhension de la douleur à venir. Pâleurs, regards inquiets 
jetés vers la porte du laboratoire, moiteurs du front, agi- 
tations des mains, vains efforts pour demeurer en place, 
distractions forcées que l'on cherche autour de soi sans les 
trouver, et jusqu'à la sincère compassion que l'on témoi- 
gne pour ses compagnons de supplice, tout dit l'énergie 
de cette petite torture morale. C'est un tableau qui serait 
des plus pathétiques s'il n'était convenu, en dépit de toute 
espèce de sens commun, que certaines souffrances — et des 
plus cruelles — prêtent à la raillerie. 

De ce genre est, par exemple, la terreur d'un pauvre 
écolier, lorsque pleuvent les reproches, les pensums, les 
retenues sur un de ses camarades qui récite à côté de lui 

— et mieu\ que lui-même ne se sent capable de le faire 

— une leçon négligée. Le R'' James Beresford de 3Ierton- 
College, à qui je dois de me rappeler cette impression 
fâcheuse, vivait à une époque où le système pénitentiaire 
des universités la rendait encore plus poignante. Voici ses 
paroles textuelles : 

T— Seeing the boy who is next above you, flogged for 
a répétition, which y ou know y au cannot say even half so 
well as he did. — 

De ce genre encore, l'inquiétude qui saisit tout à coup 
une jolie femme dans son boudoir lorsque, ayant hasardé 
quelques coquetteries (selon elle sans conséquence) envers 



286 PETITES MISÈRES 

un provincial dépourvu de savoir-vivre, elle voit prête à 
faire explosion la poudre dont elle a imprudemment appro- 
ché la mèche. Sans métaphore, notre lourdaud de si paci- 
fique apparence s'est tout à coup animé; le rouge de ses 
joues gagne ses oreilles; il bégaye d'une voix entrecoupée 
des compliments de plus en plus significatifs ; une décla- 
ration devient imminente; et que sera la déclaration d'un 
pareil rustre? A tout prendre, la sonnette est à portée, 
mais dans beaucoup de circonstances il est plus que gênant 
d'y avoir recours. Les gens appelés, un esclandre devient 
inévitable. Qu'en dira le monde? Et le mari lui-même, 
dont ce petit scandale aura préservé les droits, quel gré 
en saura-t-il à son imprudente moitié! Car enfin il faut 
tout dire : grâce au régime constitutionnel, noire provincial 
est un personnage. Qui sait?... le rapporteur d'un procès 
important, un directeur-général peut-être, ou même un de 
nos quatre cent cinquante souverains. Magistrat cependant, 
ou directeur-général, ou député, il n'en est pas pour cela 
plus beau. D'ailleurs son trouble amoureux, loin de les dis- 
simuler, ajoute à ses désagréments naturels. Que dire? que 
faire? que résoudre? 

Or, tandis que la coquette s'adresse à elle-même toutes 
ces questions, elle sent que le danger s'accroît, que son 
embarras, son irrésolution, son silence, sont interprétés 
tout de travers. Les airs de tête, l'étonneraent affecté, les 
différents biais trouvés pour détourner la conversation et 
rompre les chiens, sont des-digues insuffisantes; elle vient 
d'en faire l'épreuve; il faut quelque chose de plus marqué, 
de plus décisif, de plus violent. Mais là justement est la 
difficulté... Bénie soyez- vous, qui que vous puissiez être, 
amie ou ennemie, peu importe, dont la visite, en tout 
autre moment mal venue, délivre alors notre infortunée 



DE LA VIE HUMAINE. 28? 

de ces mortelles inquiétudes. Elle n'en sait elle-même toute 
la gravité qu'au moment où elle presse avec elTusion vos 
mains dans les siennes ; et cela, lui eussiez-vous enlevé la 
semaine dernière le plus beau, le plus élégant, le plus à la 
mode de ses adorateurs. 

Nous classerons aussi parmi ces peurs celle qui nous 
saisit aux approches d'une conférence presque soudaine 
avec un homme dont nous avons entendu vanter le mérite 
supérieur. Il s'agit d'objets importants. Indépendamment 
de nos intérêts les plus chers qui sont en jeu, nous avons 
à craindre pour notre amour-propre l'issue mauvaise de ce 
débat. L'inquiétude nous talonne, et malgré nous, l'estomac 
serré, la gorge aride, nous sommes amenés à préparer 
devant notre glace nos moyens de persuasion : nous y paro- 
dions sans nous en apercevoir le récit de la bataille de 
Télèbe * . Un fauteuil est là que nous nous efforçons de 
convaincre, répondant par avance à toutes ses objections. 
Mais le fauteuil est froid, indifférent, dédaigneux; il ne se 
rend pas; il nous transperce de ses regards ironiques. Tel 
sera le grand homme tout à l'heure. Qui sait d'ailleurs si 
dans le cours de la discussion il ne nous posera pas une 
de ces questions imprévues et pourtant fort prévoyables, 
dont le fameux Qui va là? est l'immortel archétype? — 
Sommes-nous en mesure de subir cet examen? En sorti- 
rons-nous à notre honneur ? 

Et si ce personnage est de tous le plus important... s'il 
est question de parler en public ; si nous sommes : acteur, 
au moment de débuter; avocat, aux prises avec une affaire 
capitale; membre du parlement, appelé à la tribune par 
une impérieuse nécessité; quelles émotions! quel trouble 

' Amphitryon j acte i", scène i""*. 



288 PETITES MISÈRES 

d'esprit! quelle chaleur d'entrailles! quelle prostration 
subite de notre intellect ! quelle irrésistible envie de bâiller! 
quelle universelle angoisse — encore augmentée par cette 
conviction aggravante qu'en cet instant nous n'avons pas 
Je sens commun ! 

La peur vient nous surprendre dans les endroits mêmes 
où nous avons le moins à la redouter. Certes, il n'est pas 
à croire qu'elle nous doive poursuivre jusque dans les pai- 
sibles réunions du monde, où nul péril positif ne nous 
menace, où rien ne nous contraint à parler, où tout semble 
combiné pour notre plus grande sécurité, sinon pour notre 
plus grand plaisir. 

A la bonne heure; — mais qu'une maîtresse de maison 
tant soit peu paresseuse nous délègue le soin de découper 
une pièce de volaille dans le voisinage de deux élégantes : 
que, dès la première attaque, nous jugions le couteau mal 
en point, le canard disposé à faire bonne résistance ; que 
nos deux voisines, tremblant pour leurs belles robes, com- 
mencent à se récrier; que toute la table tourne les yeux 
sur nous, et semble prendre un vif intérêt à l'opération 
que nous sommes chargés d'accomplir; — ne tremblerons- 
nous pas un brin? 

Autre danger. On improvise une loterie : les billets cir- 
culent à la ronde ; tout le monde en prend un certain 
nombre, car ils sont à vil prix. Or, ce soir-là nous sommes 
si dépourvus de finances, que tout au plus pourrons-nous 
souscrire pour un de ces misérables morceaux de carton. 
Si nous avions du moins la ressource de prétexter une dis- 
traction qui nous a fait laisser notre bourse au logis... 
mais nous venons justement de perdre deux parties d'é- 
carté à cinquante centimes l'une. 



DE LA VIE HUMAINE. 289 

Troisième danger. Ceci est au sortir de table à la cam- 
pagne chez des hôtes auxquels vous venez d'être présenté. 
On organise une partie de colin-maillard. La fille de la 
maison s'avance vers vous les yeux bandés, et vous saisit 
au collet. Elle palpe un à un tous les linéaments de votre 
visage, et, croyant reconnaître son frère Charles, qu'elle 
sait démesurément chatouilleux, elle promène à la surface 
de vos régions lombaires ses jolies petites mains innocem- 
ment agressives. — - Un rire fou gagne l'assemblée et vous 
gagne vous-même comme de raison ; — vous vous tordez 
en tous sens et sans oser vous révéler par un éclat indis- 
cret : — mouvements désordonnés, contrainte fertile en 
fâcheuses conséquences, surtout à l'issue d'un bon dîner. 
Il arrive un moment où vous seul ne riez plus , oii toute 
l'assemblée au contraire, — après une petite hésitation, — 
donne carrière à de nouveaux transports; où la petite 
demoiselle, fort scandalisée, arrache le bandeau qui cou- 
vrait ses yeux : 

— Oh!!! —Charles!!! 

Où, se trouvant en présence d'un étranger, elle est 
prodigieusement embarrassée; où enfin vous donneriez 
bonne chose pour être transporté tout à coup à cent lieues 
de là. 

La cause de tous ces effets je ne la puis dire. 3Iais ce 
que j'affirme, c'est que vous n'oserez jamais vous poser 
en amoureux de votre gentil colin-maillard. 

Quatrième danger... — Il y en a mille; et la peur 
d'ennuyer — l'une des plus terribles qui soient au monde 
— nous empêche seule d'en pousser plus loin l'intermi- 
nable énumération. 



37 




XXIIl 



TIMON ET SOSIE 



Les Martyrs. — Portrait xi\ .) 



Je les hais tous deux presque à l'égal l'un de l'autre. 

Que leur ai-je fait? Qui m'a valu cette persécution 
sans trêve, acharnée, importune, odieuse, dont ils me 
harcèlent à l'envi? 



PETITES MISÈRES DE LA. VIE HUMAINE. 291 

Je n'ai rien de commun avec eux. A peine sais-je leur 
nom. II me semble impossible que, soit en bien, soit en 
mal, nous ayons jamais eu à nous occuper les uns des 
autres. Et pourtant ils me cherchent autant que je les 
évite; ils m'ont fait donner des aubades; ils se sont fait 
présenter successivement dans les maisons oii j'allais le 
plus volontiers; ils m'ont chassé de quelques-unes; ils me 
chasseront des autres, cela est certain, ils m'ont bien in- 
terdit le boulevard que j'aimais, la salle d'armes, l'école 
de natation, deux ou trois de mes théâtres favoris... tous 
les endroits, enfin, où ils peuvent me relancer. 

Le premier m'abhorre. Il faut que mon visage lui 
déplaise; que la forme de mon nez, la couleur de mes 
yeux, le pli de mes lèvres ou la dimension de mes oreilles, 
lui soient profondément antipathiques. D'autres causes, je 
n'en puis soupçonner. Aucun procès ne nous a mis en face 
l'un de l'autre dans le champ-clos judiciaire; aucune riva- 
lité d'amour ne m'a donné occasion de l'humilier par un 
triomphe. Je ne sais s'il est susceptible d'avoir une opinion 
politique; mais « n'en avant pas moi-même, » comme dit 
Tristapatte à Lagingeole, je ne puis croire que la mienne 
ait mérité son courroux. J'en dirai autant de ma réputa- 
tion littéraire, qui n'existe pas encore, puisque ce beau 
livre est inédit. — Au nom du ciel , farouche Timon (je 
l'appelle ainsi à cause du misanthrope athénien), dites, 
parlez, que me voulez-vous? quelle offense mortelle avez- 
vous à venger? 

Aurais-je marché, sans le vouloir, sur vos pieds endo- 
loris ? 

Ou battu quelque roquet, votre idolâtrie, qui s'assurait, 
à belles dents, de l'authenticité de mes mollets? 

M'est-il arrivé de siffler une actrice protégée par vous? 



292 



PETITES MISÈRES 



Vous a-t-on rapporté que je détestais votre habit — 
toujours vert — et d'une coupe invariablement vicieuse? 

Ceci est le. seul délit dont je puisse me reconnaître 
coupable envers vous ou les vôtres. Il est bien léger, et 
ne mérite pas d'être puni avec cette rigueur étrange. 

J'en appelle à quiconque me lira. 

Si je m'asseois à une table de jeu pour éviter les regards 
sinistres dont Timon me poursuit, il parie aussitôt contre 
moi, et me paralyse par l'activité de ses conseils ennemis 
donnés avec une ardeur, une haine, une perspicacité furi- 
bondes. Au billard, il achète, comme cela se pratique, le 
droit de jouer sur moi, pour m'exterminer à son aise par 
un affreux bloqué. Aux échecs même, ne pouvant me con- 




traindre à l'accepter pour adversaire, il vient se poser der- 
rière moi, droit comme un Terme, — et non moins silen- 
cieux; — mais le seul bruit de sa respiration légèrement 
asthmatique suffît pour m'ôter toute faculté de calculer : 
il l'a deviné, je n'en doute pas. 

Dans la causerie la plus insignifiante, son inimitié se 




Il achète le droit de jouer sur moi pour m'exterminer à son aise 
par un affreux bloqué. 



DE LA VIE HUMAINE. 293 

révèle par une excessive attention : attention toute mal- 
veillante et critique qui m'inquiète bientôt et glace ma 
verve. Alors, s'il m'échappe quelque inexactitude, gram- 
maticale ou autre, quelqu'une de ces liaisons de mots 
qu'on appelle des liaisons dangereuses , si je laisse avorter 
une anecdote, si j'émousse la pointe d'une repartie. Timon, 
sans relever directement ma bévue, en avertit l'assistance 
par un léger sourire... Je l'étranglerais bien volontiers 
dans ces moments-là. 

Souvent je me suis félicité de n'avoir pas de lettres de 
change en circulation. Si peu rassurant que fût d'ailleurs 
mon crédit, il m'est démontré qu'elles seraient bientôt acca- 
parées, et que j'aurais pour créancier unique cet homme si 
entêté à me poursuivre. 

N'est-ce pas lui qui, voyant mettre mon nom en avant 
pour une place de substitut à Paris, se hâta de faire mon 
panégyrique en trois parties, uniquement pour y ajouter 
par forme de conclusion cette observation perfide : « que 
je n'avais pas l'âge de requérir, ma vingt-quatrième année 
n'étant pas encore accomplie? » Le traître n'ajouta pas 
qu'il s'en fallait seulement de trois semaines. 

N'est-ce pas encore lui à qui je dois la réputation de 
méchanceté que l'on vous fait bien vite en ce monde toutes 
les fois qu'on dit de vous, — en prenant un certain air : 
— C'est un garçon de beaucoup d'esprit. 
N'est-ce pas lui enfin qui, me voyant arriver dans un 
salon où je donnais le bras à ma charmante cousine, se 
mit immédiatement en frais de galanteries pour elle? J'étais 
enchanté; car je voyais clairement l'erreur dont il allait 
être dupe. Par une rencontre bien malheureuse, quelqu'un 
s'avisa de demander à ma cousine « des nouvelles de son 
mari. » — A l'instant même Timon s'arrêta dans son entre- 



294 PETITES MISÈRES 

prise", comme une montre dont le grand ressort serait 
subitement rompu. Du moment qu'Eugénie n'était pas ma 
femme, il n'avait, semblait-il croire, plus rien à faire autour 
d'elle. 

Je laisse à penser si je dois vivre tranquille sur mon 
avenir conjugal. En attendant qu'il puisse le menacer. 
Timon se dédommage par un autre genre d'hostilités. 

J'avais une maison à vendre. Il vint la voir, et la 
déprécia si bien, que je fus réduit à perdre sur ce qu'elle 
m'avait coûté. J'en voulais acheter une autre il y a peu 
de temps : un enchérisseur inconnu me contraignit à 
hausser considérablement mes premières offres. Elle ne 
me resta — j'en avais envie — qu'à un prix extravagant. 
A peine en étais-je propriétaire, que Timon se mit à 
publier partout et ses regrets — j'appris ainsi qu'il était 
mon concurrent — et surtout les plus tendres doléances 
« sur la détestable affaire que j'avais conclue. » 
A qui la faute, bourreau? 

Quant à Sosie, c'est un autre animal. J'ignore à quel 
propos il s'est entiché de moi, de mes façons, de mes habi- 
tudes, de mon dire , de ma mise ; mais depuis cet instant 
fatal j'ai, par le monde, un insupportable alter ego qui me 
rend très-honteux de ce que je suis; un portrait juste- 
ment assez ressemblant pour me dégoûter de l'original. Or, 
cet original, s'il vous plaît, c'est moi-même, qui jusqu'à 
présent m'étais assez bien accommodé de mon individualité. 
A défaut d'autre mérite, elle avait celui d'être unique. 
Maintenant que je marche sur quatre jambes, divisé en 
deux moitiés d'apparence fort ressemblantes, — et dont 
l'une au moins est parfaitement ridicule, — je me donne- 
rais à cinquante pour cent de perle. 



DE LA VIE HUMAINE. 



Î95 



J'y gagnerais encore, sur ma parole. — On ne saurait 
croire en eiïet tout ce que j'ai perdu depuis que Sosie s'est 
mis à marcher dans mon chemin. Récapitulons un peu, 
s'il vous plaît. 

Au physique, d'abord, le changement est notable, 
l'avarie énorme. Ma mise a changé, cela va sans dire. 




Traqué de tailleur en tailleur par ce bizarre maniaque, je 
le vois s'emparer impitoyablement de mes idées de toi- 
lette ; — en se les appropriant, m'interdire mes étoffes 
favorites ; — me donner chasse jusque dans la coupe de 
mes cheveux, dans les touffes ordonnées de ma barbe, 
dans le nœud compliqué de ma cravate; — accessoires 
essentiels dont il me force par conséquent à modifier chaque 
jour la perfection, malgré que j'en aie, et contrairement à 
mes instincts. 



296 PETITES MISÈRES 

Il m'a ôté le son de ma voix qu'il parodiait, et mon 
accent dont il exagérait d'une façon grotesque le caressant 
et gracieux lambdacisme. Je suis privé de certains airs 
penchés — qui m'allaient (je dois le dire) à merveille, — par 
l'habitude qu'il a prise de se frotter constamment l'oreille 
contre l'épaule droite. Mes moyens de succès s'en vont ainsi 
l'un après l'autre. Un pauvre petit juron m'était resté, — 
fort plaisant et très-goûté dans le monde cérémonieux où 
je l'avais naturalisé à grand' peine : — ce Sosie ne l'a-t-il 
pas" profané l'autre jour? Voilà mon mot démonétisé. Il 
était cependant bien à moi ; tout aussi bien que Pâques- 
dieu k Louis XI, Ventre-saint- gris au Béarnais, — et aussi 
légitimement que la France à l'un ou l'autre de ces deux 
monarques. 

Au moral, je suis dénué désormais de cet aplomb, de 
cette confiance, de cette sécurité, naturels à un galant 
homme qui ne s'est jamais entendu déraisonner. Grâce à 
mon Sosie, j'ai eu vingt fois ce cruel chagrin : je l'ai vu 
se posant de trois quarts, le coude sur la cheminée (une 
attitude charmante dont avant lui j'avais le monopole), je 
l'ai vu, disais-je, déblatérer contre les partisans de l'éga- 
lité parce que je suis noble de race , et s'extasier sur le 
mérite d'un ministre impopulaire parce qu'il me suppose 
tory. C'est une vraie pitié que de retrouver sur ses lèvres 
les formules nonchalantes que j'ai appliquées avec tant de 
succès à l'énoncé des plus étourdissants paradoxes. Aussi 
me disais-je à chaque instant avec le sentiment d'une mor- 
telle inquiétude : 

— Serait-il possible que j'eusse été quelquefois aussi 
niais, aussi gourmé, aussi lourd et d'aussi mauvais goût 
que ce monsieur l'est maintenant? 

Hélas! on n'est sûr de rien ici-bas, et ce n'est pas à 



DE LA VIE HUMAINE. 297 

soi-même qu'il faut adresser de pareilles questions. Je dois 
donc m'attendre à ce que le doute qu'elles exprimaient ne 
sera jamais complètement dissipé. Ce doute me rend timide 
et gauche; il m'humilie; il me transforme en dépit de moi- 
même. Je ne suis plus ce que j'étais; je ne suis pas encore 
ce que je pourrai devenir. Cet état transitoire est insuppor- 
table, et me donne l'air d'un de ces pauvres garçons 
édentés, à voix équivoque, déjà maigres et pas encore 
élancés, qui flottent indécis , entre l'enfance dont ils n'ont 
plus la grâce, et l'adolescence dont ils attendent la beauté. 
Je redeviens lycéen. Je refais ma troisième. Rien n'est 
plus triste. 

Et, par surcroît, savez- vous ce qui m'arrive? C'est que 
le monde, — observateur très-fin, mais très-superficiel 
cependant, et qui ne possède pas toujours l'art de vérifier 
les dates, — fait maintenant entre Sosie et moi une con- 
fusion qui, passez-moi le mot, tourne à la mienne. Il ne 
sait plus de nous deux quel est le type et quel l'imitateur 
de l'autre, — quel le moJèle et quel le portrait, — quel 
le corps et quel l'ombre vaine. Les esprits d'élite font bien 
la différence et se moquent de Sosie, qui n'atteindra 
jamais, disent-ils, l'exquise désinvolture après laquelle il 
court; mais les sots — autant vaut dire le grand nombre 
— supposent que c'est moi le copiste servile. Ils remar- 
quent fort bien : « Faustus achète ses chevaux chez le 
maquignon de Sosie. » — Ou : « Vous voyez cet habit 
que porte Sosie... gageons qu'avant huit jours Faustus en 
a un pareil. » — Ou encore : « Comment fera Faustus si 
jamais Sosie devient plus riche que lui? à coup siàr le 
pauvre diable se ruinera pour soutenir la gageure. » 

N'est-ce pas à se casser la tête contre les murs ? 

Les choses en sont venues à ce point que j'ai dû aviser 

38 



298 PETITES MISÈRES 

aux moyens d'y mettre un terme. J'ai consulté là-dessus 
mon avocat, un des jurisconsultes les plus distingués du 
jeune barreau, pour savoir si, de tous ces faits, ne ressor- 
tiraient pas les éléments d'un procès en contrefaçon. 

— La raison et l'équité sont pour vous, m'a répondu 
W Paulmier. Il est hors de doute que vous auriez le droit 
de poursuivre, si l'on reproduisait quelque méchante prose, 
ou quelques poésies plus méchantes encore, dont vous avez 
pu vous rendre coupable. Le dommage qui s'ensuivrait 
serait pourtant bien loin d'égaler celui dont vous vous 
plaindriez en actionnant votre Sosie. On ne vous aurait 
volé que votre esprit de quelques heures; et il vous prend, 
lui, non-seulement tout votre esprit... 

— Malepeste, pensai-je, l'avocat en parle comme de 
bien peu... 

— ... Mais encore votre élégance, — les recher- 
ches de votre éducation, — votre rang dans l'estime des 
gens, — votre assurance, dites-vous, et votre personnalité. 
Le tort qu'il vous fait est par conséquent mille fois plus 
grave. 

Toutefois, s'il est vrai de dire que, dans la première 
espèce, vous pourriez, mon éloquence aidant, vous faire 
convenablement indemniser , dans la seconde, au contraire, 
vous succomberiez à coup sûr. Le délit de votre adversaire, 
quoique réel, est trop subtil, trop insaisissable de sa nature, 
pour être constaté. Puis, cher client, quelles inhibitions 
pourraient lui être faites par la justice du pays? — Défense 
de se mettre comme vous vous mettez? — de prononcer 
les II d'une certaine façon? — de parler politique en 
appuyant son coude sur une cheminée ? — d'acheter des 
chevaux chez Drake? — ou... Vous voyez vous-même que 
la loi ne saurait régir des minuties pareilles... 



DE LA VIE HUMAINE. 



S99 



— Tout cela est bel et bien, mais je suis dépouillé. 
A qui demander réparation ? 

— A qui?... reprit mon avocat... Lorsque la loi se 
tait... eh mais!... 

Et il se mit en garde avec toute la grâce qu'on peut 
attendre d'un des meilleurs élèves de Bertrand. 

— Il est vrai, dit-il ensuite, comme s'il se ravisait — 
et du ton le plus sérieux, — il est vrai que, vu les circon- 
stances, vous ne pouvez tuer Sosie sans commettre un 
crime réprouvé par Dieu et les hommes... Ce serait, vous 
en conviendrez vous-même, un véritable suicide. 




.=e-5r-:rN 




XXIV 

LES QUI-PRO-QUO DE SENTIMENTS 

(Fatalités. — Liv. II, chap. xii.) 



Permettez-moi de vous transporter (îans une petite bon- 
bonnière toute dorée, toute tapissée de soie et de glaces. 
C'est là que Térésa s'ennuie ; — Térésa, naguère encore 
actrice en vogue, et maintenant retirée du théâtre par le 
caprice du prince D.... Pourquoi s'ennuie-t-elle? m'allez- 
vous demander. — Et comment ne s'ennuierait-elle pas? 
vous répondrai-je. — Voyez-la plutôt, blanche dans son 
peignoir blanc, des fleurs dans ses cheveux lisses, les bras 
nus, accoudée à son balcon, rêveuse et seule. Il est bien 
rare que, seule, une jolie femme s'amuse. Celle-ci, dans 



PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 3<»1 

ce moment et du haut de son luxe, jalouse la plus mal 
mise de ces commères qu'elle voit cafjuetant sur le pas de 
leur porte. Elle envie sa soubrette, qu'elle vient de voir 
partir au bras d'un séduisant fantassin pour je ne sais quel 
bal de barrière; puis, dominée par la tristesse, voici que 
Térésa se laisse aller à remonter le cours de sa vie. Elle 
songe à son enfance rude et laborieuse au milieu de cette 
famille de paysans qui avaient fini par l'adopter, — pauvre 
orpheline abandonnée. Dans ce temps-là, les soirs d'été 
n'étaient pas si tristes, et le poids des heures oisives lui 
était inconnu. C'était la saison des foins, et l'on dansait au 
bord de l'eau sur les grandes prairies encore jonchées de 
leurs herbes odorantes. Heureux temps ! Cœurs simples et 
bons! Plaisirs rares, faciles, et qui ne s'usaient pas ! Un ru- 
ban de la foire. Une robe neuve. La petite tape que le curé 
donnait en passant sur la joue de la jolie enfant : — espèce 
de bénédiction amicale qui la rendait toute glorieuse. 

Ici Térésa secoue la tête avec humeur. — Ces souvenirs 
lui sont importuns. — Elle court à son piano, mais sous 
ses doigts appesantis il ne vient que de tristes et maus- 
sades mélodies; — elle prend un livre, un roman nouveau 
sorti le matin de chez l'éditeur, et s'aperçoit qu'elle relit 
pour la quatrième fois un vieux feuilleton : — Hélas ! être 
à Paris au mois d'août! s'écrie douloureusement l'aimable 
personne; Térésa, disant ceci, fait la moue à tout l'univers 
et rentre sa tête dans ses brillantes épaules, par un mou- 
vement de colombe endormie. — Ensuite elle revient à 
son balcon, plus triste et plus désespérée que jamais. 

Alors elle se rappelle que jadis une influence heureuse 
combattait en elle ces dispositions mélancoliques. — Cette 
influence s'appelait Léon. — Léon était un beau jeune 
homme, aux cheveux noirs,^ à l'œil de feu, volontiers rieur. 



302 PETITES MISÈRES 

voire un peu goguenard, toujours sans argent et sans 
soucis, un vrai bohémien. Il hantait les coulisses, et c'est 
là que Térésa l'avait connu. En style de théâtre, comiu 
veut souvent dire aimé. Ici pourtant ce n'était pas tout 
à fait la même chose, mais peu s'en était fallu. L'actrice, 
séduite par la gaieté tapageuse du joli vaurien, allait le 
connaître tout de bon, lorsqu'une de ses camarades lui 
enleva charitablement cette occasion de faillir. Par la suite, 
les circonstances manquèrent. Léon s'en alla de son côté, 
— pensant un peu à Térésa : Térésa, du sien, — pensant 
beaucoup à Léon. Et ce soir-là surtout son souvenir brillait 
comme un astre radieux dans les rêveries brumeuses de la 
charmante recluse. 

Ce n'est pas, si elle songe à Léon, qu'elle n'ait à songer 
à un autre. Vautre, c'est un petit baron allemand, blond, 
sentimental, doux parleur, attentif discret, esclave très- 
humble et très-soumis, et si parfait de tous points, que 
Térésa s'est surprise souvent à ne pouvoir supporter sa 
présence. Il fallait des raisons majeures pour qu'elle le 
souffrît à ses pieds, et ces raisons, il est trop aisé de les 
deviner pour qu'il soit nécessaire de les dire. 

A quel propos Térésa eût-elle pensé à Vautre ? — Elle 
l'attendait. Que faire d'ailleurs de ses airs langoureux, 
de ses longs soupirs germaniques , de cette physionomie 
agenouillée, de cette patience qu'aucun caprice ne lasse, 
dans un moment où ce qu'il faut avant tout à notre 
solitaire ennuyée, c'est le choc d'un esprit vif, alerte et 
dispos, un duel de fines épigrammes, un feu roulant d'a- 
necdotes joyeuses, des galanteries risquées en riant, en 
riant aussi tolérées ou proscrites. 

Or — rencontre inespérée — tandis que, penchée à son 



DE LA VIE HUMAINE. 303 

balcon, elle appelait Léon de tous ses vœux, il vient à 
passer dans la rue, et l'aperçoit. Elle est si belle ainsi, — 
vaguement éclairée par un dernier reflet de crépuscule, — 
que le jeune homme s'arrête ému, et, sans savoir au juste 
quelle sera l'issue d'une pareille entreprise, pénètre à tout 
hasard dans la maison. Ce soir-là, pourtant, il n'est guère 
eu humeur de rire; l'éternelle fête de son esprit a été trou- 
blée depuis le matin par mille contre-temps fâcheux. Les 
manches de son habit le gênent, — il \ient de rencontrer 
deux créanciers, — sa boîte à cigares (purs Havane) a 
été envahie par les souris, — il est sorti sans mouchoir, 
— et il a un duel pour le lendemain. Si bien que tout 
cela, s'amalgamant avec la peur d'être mal reçu, ou de 
n'être pas reçu du tout, produit chez notre jeune homme 
une métamorphose bizarre. Il s'exagère en montant 
l'escalier la nécessité d'une explication tendre et pa- 
thétique. 

— Çà, voyons, se dit-il, ne saurais-je plus mon 
métier?... Ces dames, après tout, ne sont pas de marbre. . . 
Mais celle-ci doit en avoir dans l'âme, et, pour la fléchir, 
il faudra les plus tragiques instances. 

Sur ce, Léon se grime d'avance : il s'essaye à froncer 
le sourcil, à grincer des dents, à se frapper la poitrine : il 
met des soupirs et des frémissements dans sa voix : il cher- 
che à se rappeler les plus beaux endroits du dernier mélo- 
drame. C'est ainsi qu'il arrive à la porte déjà entr'ou verte 
pour le recevoir. 

Maintenant figurez-vous, s'il vous plaît, cette scène 
qu'il ne nous est pas permis de sténographier. 

Imaginez le désappointement de Térésa, qui voit pren- 



304 PETITES iMISERES 

dre au plus grand sérieux les reproches, — hélas! si bien- 
veillants — qu'elle adresse à son infidèle, et qu'elle s'at- 
tendait à voir interrompre par quelques réjouissantes folies. 
Au lieu de ceci, l'amère expression d'un repentir lar- 
moyant. A la place du viveur dégagé, florissant, ironique, 
une espèce de collégien pleurard, déclamateur emphatique 
et maladroit, — sans verve, sans émotion, sans bonne foi, 
sans vérité. Elle croit d'abord à une parodie qui la décon- 
certe, mais dont elle essaye de rire. Sa gaieté réagit d'une 
façon déplorable sur le malheureux Léon, qui se suppose 
engagé d'honneur à suivre jusqu'au bout sa fatale inspira- 
tion. Il persiste donc à se donner pour un homme incom- 
pris dont le sourire n'est qu'un masque, et qui rugit lors- 
qu'il semble chanter. Il reproche à Térésa de flétrir par la 
raillerie un amour vrai... Que pourrions-nous dire encore?... 
tout le répertoire de l' Ambigu-Comique. 

Prodigieusement ennuyée de tout ce pathos qui sonne 
creux et ne l'émeut en aucune façon, Térésa ne reconnaît 
plus le Léon d'autrefois, l'amusant, le gai, le bruyant 
Léon. C'est celui-là qu'il lui fallait, — celui-là qu'elle a 
tout à l'heure appelé d'un signe, — celui-là pour qui elle a 
ouvert sa porte, au risque de verser tous les poisons de la 
jalousie dans l'âme dolente du petit baron. Mais le Léon 
que voici n'a pas le sens commun. On n'attendait de lui 
que roses aux vives couleurs, nées hier pour mourir 
demain, fleurs au parfum léger, à la tige piquante, et il 
n'a rien de mieux pour le bouquet d'une ennuyée que les 
pâles et inodores scabieuses d'une fausse passion. Il mérite 
à coup sûr d'être congédié. Il le sera. Il l'est sans pitié;... 
après toutefois que Térésa s'est moquée tout à son aise de 
ses prétentions à la constance, — de sa sensiblerie jusque-là 
inconnue, — de son mérite sérieux dont elle n'a que faire. 



I>i: LA VIH HUMAINE. :jo:i 

Léon se relire un peu confus de s'être fourvoyé à ce point, 
et donnant au diable dans sa mauvaise humeur ces femmes 
indéchilTrables dont on cherche en vain à flatter les pen- 
chants toujours mystérieux. 

Térésa cependant est restée rêveuse. Cette entrevue lui 
a donné à penser; — Tiflusion qui se dissipe crée aussitôt 
dans ces cœurs mobiles le besoin d'une autre illusion. 
D'ailleurs la contrariété qu'elle vient de ressentir, l'ennui, 
l'agacement de ses nerfs , contribuent à lui donner une 
forte migraine. Tout à l'heure elle souffrait de s'ennuyer 
seule : — c'est maintenant de souffrir seule qu'elle s'en- 
nuie. Et cette disposition est éminemment favorable à 
Vautre. 

— « Celui-là du moins... ce n'est pas un acteur qui 
débite son rôle... c'est un pauvre homme... un peu niais 
peut-être... mais réellement amoureux... Je m'en veux 
quelquefois, — pensait-elle. — d'être aussi dure pour lui 
et de le tourmenter autant par ma froideur. Aussi pourquoi 
n'est-il pas là?... C'est lorsque je souffre que ses attentions 
câlines, ses petits soins silencieux, me font \Taiment 
aute... » 

Vautre n'a donc qu'à venir : grâce à la méprise de 
Léon. Térésa est fort près de l'adorer. Mais, hélas! tandis 
qu'une affectueuse migraine lui tend les bras, le petit 
baron sort de table, où il est resté assez tard en compa- 
gnie d'une demi-douzaine de sacripants à la mode. Leurs 
révélations lui ont ouvert un monde nouveau pour lui. 
On l'a fait rougir de sa douceur, de ses bons et généreux 
procédés si mal reconnus. Tout en lui démontrant avec 
beaucoup d'obligeance que depuis six mois il est en butte 
aux plus blessantes mystifications, on lui a donné, en style 
d'écurie, des leçons de manège féminin. Étourdi de ces 

39 



306 



PETITES MISÈUES 



propos, qu'il prend naïvement au pied de la lettre, le petit 
baron a juré sur une bouteille de Champagne qu'il change- 
rait désormais de système. Sa volonté seule devra doréna- 
vant faire loi, et, pour commencer, il a promis sur sa tête 
que Térésa paraîtrait, le soir même, au Ranelagh. 

Quelles sont ces magistrales sonneries auxquelles se 
réveille — tout à coup arrachée à une espèce de somno- 
lence douloureuse — la jeune et jolie malade? Un pareil 
tumulte à sa porte lui semble incompréhensible, et lors- 
qu'elle reconnaît la voix de Vautre, qui appelle impérieu- 
sement la soubrette, elle croit d'abord aux plus grands 
malheurs. — Peut-être Léon et le baron se sont-ils ren- 




contrés sur l'escalier? Une explication orageuse, -^ un 
duel , des flots de sang , — son imagination alarmée rêve 
à la fois tout cela, tandis qu'elle va tirer les verrous. 
IMais Vautre paraît, l'œil vif, la figure enluminée, le 



DE K.\ VIK HUMAINK. 307 

rire du dessert encore sur les lèvres. Térésa ne comprend 
rien à cette apparition, non plus qu'à certains discours 
passablenaent ambigus où le petit baron bégaye les mots 
d'enlèvement... de calèche... de Ranelagh; le tout brodé 
de quelques chansons plus ou moins applicables à la cir- 
constance. 

Térésa n'en peut croire ni ses yeux ni ses oreilles ; une 
métamorphose si complète la trouve d'abord muette et 
glacée. Vautre, — d'autant plus encouragé qu'elle semble 
avoir peur, — discourt, et chante plus haut que jamais. Ses 
ordres sont péremptoires. Il veut que Térésa s'habille sur- 
le-champ pour venir au bal avec lui... La migraine? il se 
moque de la migraine... La migraine est un vain mot 
(le blasphémateur!), une invention de femme... Il ne veut 
pas être dupe de la migraine. 

Térésa le supplie de se taire, en l'assurant qu'il lui 
fend la tête, qu'elle a la fièvre... que... 

— Je connais ça... une fièvre brûlante, n'est-ce pas.^... 
Je prétends, Térésita,... vous emporter, votre fièvre et 
vous, sous les ombrages du bois de Boulogne... Allons, 
mon enfant, pas de cris, pas de résistance... Ne me réduisez 
pas aux moyens extrêmes. Habillez-vous, de grâce, et sans 
plus tarder. 

Gomme il semble tout disposé à exécuter ses menaces, 
et songeant qu'avec ce mouton enragé une résistance 
directe serait difficile, Térésa ne voit de salut que dans la 
ruse. Révoltée au dernier point, elle dissimule de son 
mieux la colère qui l'agite, et semble s'apprêter à sortir. 

Seulement, en l'absence de sa suivante, il lui faut quel- 
qu'un pour l'aider à sa toilette ; — et Vautre, — touché 
de tant d'obéissance, — veut bien aller chercher la femme 
du concierge. 



308 PETITES MISERES DE LA VIE HUMAINE. 

A peine cependant a-t-il franchi le seuil, que les ver- 
rous sont poussés derrière lui; et Térésa s'apprête héroï- 
quement à soutenir un siège plutôt que de céder à une 
volonté tyrannique. Après beaucoup de bruit, beaucoup 
d'i;3j onctions et de prières également inutiles, le petit 
baron, — qui n'est pas encore tout à fait à la hauteur de 
son rôle, — au lieu d'enfoncer la porte, se retire paisi- 
blement. 

Térésa, brisée, les bras tremblants, la tête en feu, ter- 
mine par une attaque de nerfs cette désastreuse soirée, — 
qui deux fois pouvait être belle, — et que par deux fois a 
gâtée... la mésintelligence de trois cœurs. 





7?<7*^ 



XXV 

LES SPORTS 

(Les Peines du Plaisir. — Liv. VII, cliap. ii.) 



A Rome, où régnait alors l'empereur Sévère, un jeune 
poëte aimé des dieux chanta les nobles plaisirs de la chasse. 



310 PETITES MISÈRES 

les espèces variées et légères des chiens et des coursiers, 
les ruses subtiles, l'art ingénieux de suivre les bêtes à la 
piste. Il chanta aussi les enfants d'Araphitrite, habitants 
des bleuâtres abîmes, leurs amours, leur ponte, leurs 
humeurs, les attaques de tout genre dont se compose l'art 
si utile de la pêche, les artifices que l'industrie de l'homme 
a multipliés pour surprendre dans leurs sombres demeures 
ces races si fécondes d'animaux. 

A mon tour, ô Muse, — daigne abandonner les hau- 
teurs de l'Hélicon ! — je vais chanter les merveilleux plai- 
sirs du sport qui comprennent la course des chevaux 
rapides, le steeple-chase tant célébré, les hurdle-races non 
moins héroïques , le handicap où l'on se dispute les 
stakes, etc., etc., la poursuite du renard agile, — celle du 
lièvre peureux, — du daim aux fortes odeurs, — du loup 
féroce, — et du sanglier aux défenses mortelles. 

Je vais chanter le tir aux pigeons, — la modeste chasse 
au fusil, — la caille surprise dans le tiède sillon, — 
l'alouette frappée tandis qu'elle voltige autour du brillant 
miroir, — le lapin blanc aux yeux roses guetté sur la clai- 
rière par le bourgeois à casquette cucurbitacée. Je célé- 
brerai les joies patientes de ces honnêtes citadins qu'on 
voit à l'abri d'un vaste chapeau de paille, — le pantalon 
retroussé, les pieds dans la vase, — jeter un hameçon per- 
fide, ou tendre des rets meurtriers, à l'innocent truiton, à 
la perche vorace, au brochet triste et hardi, à la carpe, 
à la tanche, à tous les poissons qui peuplent nos eaux 
douces. 

A propos de poissons, je dirai — les sensations agréa- 
bles que les mortels se procurent en se plongeant au sein 
de l'élément humide, — les délices de la natation, — et les 



DE LA VIE HUMAINE. 311 

joies que l'on puise dans l'exacte parodie des mouvements 
de la grenouille. 

Le sport embrasse tous ces sujets... et bien d'autres. 
L'escrime est un sport. Le jeu de paume en est un autre. 
La boxe, les combats de coqs. — et l'art du canotier comme 
celui du jockey, — rentrent dans la vaste généralité de cette 
expression britannique; car elle s'applique à tous les diver- 
tissements humains où la force et l'adresse jouent un rôle 
quelconque. Le paysan qui lance, contre une triple rangée 
de quilles, la boule à deux trous, ce paysan lui-même est 
un sportsman. Avis à ceux qui se ruinent pour acquérir 
une si glorieuse qualification. 

Voyez sur le velours de ces vertes pelouses, à la suite 
d'une meute criarde, ces brillants cavaliers sortis du châ- 
teau de V — le Melton-Mowhray de la France; ce sont les 
paladins du xi\' siècle en quête d'aventures et d'un cerf 
dix-cors. Trouveront-ils le cerf? Je ne sais; mais des aven- 
tures, j'en répondrais. Eh! tenez, — l'un d'eux, dans son 
imprudente fougue, emporté au milieu des limiers, écrase 
les deux ou trois meilleurs. Voyez sa mine déconcertée, 
prêtez l'oreille aux imprécations du whipper-in et du hunts- 
man; lisez la colère peinte dans les regards du propriétaire 
de la meute, qui pleure ses favoris estropiés. L'auteur de ce 
déplorable accident, cavalier novice, comprend que pour 
échapper aux reproches, cent exploits inouïs ne seront pas 
de trop. Il pique des deux. Une haie barre son passage; 
mais, doublement emporté — par son cheval d'abord — 
ensuite par le souvenir des hauts faits qu'il vit s'accom- 
plir, il se plonge dans le fourré, les mains en avant... 
A l'instant un bruit inconnu remplit ses oreilles... un 
nuage passe devant ses yeux qu'il ferme d'instinct... mille 



312 



PETITES MISERES 



branches fouettent, mille pointes labourent sa fii^ure... il 
se sent enlevé de selle, et, le premier étourdissement passé, 
se retrouve couché, comme un oiseau naissant, sur un 
hamac formé par les arbrisseaux épineux. 

Ici commence pour lui une course nouvelle. La tête 
nue — car sa casquette est restée dans les broussailles — les 
vêtements en lambeaux, — les mains déchirées, il s'élance, 
non plus à la poursuite du renard, mais sur les traces de 
son noble coursier. Celui-ci, délivré d'un importun far- 
deau, s'est arrêté dans l'herbe touffue qu'il broute non- 
chalamment. Sa bride rompue traîne à ses pieds, symbole 
d'un esclavage qu'il n'est pas disposé à reprendre. Il guigne 
d'un œil narquois le piéton botté qui croit l'atteindre, — 




le laisse malignement approcher, — et lorsque celui-ci 
croit ressaisir une docile monture, un galop rapide la sous- 
trait à ses mains étendues. 



DE LA VIE HUMAINE. 



313 



Cependant que sont devenus ses impétueux compa- 
gnons? L'un, essayant de franchir une barrière trop élevée, 
retombe à terre, où il reste couché sur le dos, les yeux au 
ciel. Il serait déjà debout, n'en doutez pas; mais son cheval 
l'accompagne dans sa chute, et s'installe à son tour sur le 
maître qui tout à l'heure labourait ses flancs d'un éperon 
impitoyable. La Providence a des retours merveilleux. 

Plus heureux, un autre a franchi la claie ; toutefois il 
n'a pas vu qu'un large fossé la doublait. 11 y tombe, et 
sa chute, amortie par une fange noirâtre, ne lui ôte pas 
l'usage de ses sens. Aussi voit-il huit fois de suite passer 
au-dessus de sa tète les ([uatre fers menaçants des chevaux 
qui suivaient le sien; et huit fois il se recommande à la 
Providence en fermant les yeux à ce terrible spectacle. 




Non loin de là un troisième prend un bain iniprovisé 
dans un de ces larges ruisseaux courants que les Anglais 
appellent a good raspiny brook. Chacun des chasseurs qui, 

40 



314 PETITES MISÈRES 

plus heureux que lui, sautent d'un bord à l'autre sans 
s'arrêter au milieu, le salue d'un petit compliment iro- 
nique, mais tout en l'avertissant qu'il pourrait bien se 
noyer. Pas un d'eux ne s'arrête pour lui tendre une main 
secourable. 

Bref, après deux heures de cette entraînante joie, de ce 
plaisir effréné, les chiens viennent à bout du gibier relancé 
avec tant d'acharnement; V hallali appelle tous nos- cava- 
liers au bord de l'étang où l'animal est sur ses fins. Remar- 
quez que personne encore ne l'a vu. Ce qui reste de nos 
gens, c'est-à-dire deux hommes harassés sur deux mon- 
tures fourbues, se traîne comme il peut jusque-là, pour 
voir expirer sous la dent des limiers aveuglés... un pauvre 
diable de roquet galeux qui dans une heure fatale leur 
donna le change. 

Chanterons-nous maintenant les plaisirs de Chantilly et 
du Ghamp-de-Mars? ses belles journées de printemps (si 
souvent troublées par l'orage) où le sport vide le porte- 
feuille de ceux qui lui ont soustrait leurs os. 

Les jockeys bleus et violets, rouges et noirs, verts et 
oranges, ont aligné à grand'peine, après un quart d'heure 
perdu en vaines tentatives, les chevaux prêts à dévorer 
l'espace. Tout à coup le groupe bariolé s'ébranle, la terre 
tremble sous le premier galop, un nuage de poussière s'é- 
lève. Hardy est devant, Boyce est distancé. Que d'espé- 
rances donne ce départ! que de cœurs ont battu, pleins 
d'une orgueilleuse attente! 

Stop ! stop! stop ! crie une voix rauque. Alors, tel qu'un 
coursier vigoureux, sur les barres duquel une main robuste 
fait peser le mors, s'arrête en frémissant, les jarrets plies, 
les yeux pleins d'éclairs, les naseaux crispés et fumants, 



DE LA VIE HUMAINE. :H"y 

l'Espoir élancé revient lui aussi sur ses pas, confus et 
triste. 

Ils partent enfin... Muse, dis-moi ce que ressentent 
alors les trois ou quatre possesseurs des pauvres animaux 
qui, dès le début, sont laissés en arrière. Peins-moi leur 
détresse mal déguisée, leurs secrètes malédictions, le regret 
amer qui leur remet en mémoire tout ce que leur coûte 
d'argent et de soins cette poignante humiliation. — Quant à 
ces deux éleveurs dont les jockeys se disputent la victoire, et 
qui voient arriver à fond de train leurs poulains haletants, 
dis-moi leurs angoisses alternées, l'horrible impatience où 
les jette tout mouvement faux, toute ligne de terrain per- 
due. Et ne nous laisse pas ignorer ce qu'éprouve le vain- 
queur lorsqu'il s'aperçoit, au raie sifflant de son coursier, 
que ce noble animal, sur lequel il fonde tant et de si légi- 
times espérances, abominablement surmené pendant les 
dernières minutes... ne passera probablement pas la nuit. 

Maintenant déposons, s'il te plait, le cor étincelant. 
pour l'appeau rustique. 11 s'agit de montrer le naïf batteur 
d'estrade qui, délaissant de bonne heure la couche nuptiale 
— et bien que sa femme y trouve peut-être à redire — 
revêt les guêtres de cuir, suspend sa carnassière déjà pe- 
sante à ses épaules encore fatiguées , saisit son fusil à deux 
coups, et se plonge résolument dans les halliers brillants 
de rosée. 

Jamais vous ne vîtes au départ un homme plus assuré, 
plus heureux , plus fier de ses résolutions meurtrières. Son 
jeune chien bondit en aboyant autour de lui. Intelligent 
animal ! il devine si bien ce qu'on lui demande , que , sans 
attendre le moindre signal, il se jette à travers champs, 
devance d'un quart de lieue son maître qui s'évertue à le 



316 



PKTITES MISÈRliS 



suivre , et va donner de la tête au milieu d'un vol de per- 
dreaux. Au bruit de leurs ailes, le chasseur stupéfait 
s'arrête, arme à la hâte, et met en joue.... mais il ne 
tire pas , et pour cause. 

— Sultan!... maudite bête!... Sultan! 

Sultan délire et n'entend rien. 11 a pris sa course en 
aboyant après les perdreaux, et saute vers eux comme s'il 
espérait les happer au vol. 11 les pourchasse de la sorte 
le plus loin qu'il peut, tandis que le chasseur s'enroue à 
le rappeler. 

— Brigand! scélérat! misérable!... telles sont les 
injures qui s'échappent de ses lèvres ; injures honorables 
pour Sultan qu'elles élèvent à la dignité d'homme. Un 




«"llWlî 



courroux brillant domine l'âme de son maître et déborde 
en vives rougeurs sur son visage. Il se contient néanmoins 

afin d'assurer sa vengeance mais dès que l'infortuné 

Sultan , trompé par la douceur hypociite de quelques re- 
gards, est venu se placer sans méfiance à portée du ran- 
cunier Nemrod, celui-ci l'enlève de terre à plusieurs 



DE LA VIE HLM Al. m;. 317 

reprises, et l'y rejette avec force. L'animal cependant 
gémit et hurle. Loin de l'apaiser, ses tristes plaintes 
irritent le chasseur. Cet homme, égaré par la fureur, 
prend la seule arme qu'elle puisse lui fournir; et sans 
craindre pour ses propres jours mis en danger, frappe à 
coups redoublés , avec la crosse de son fusil , la pauvre 
bête qui se roule à ses pieds. La massue improvisée cède 
bientôt à ces efforts irréfléchis, et se brise à l'endroit 
fragile où le bois sculpté s'amincit pour donner prise 
à la main. Heureux encore si le canon, ployé par la 
violence des coups, ne reste pas définitivement hors de 
service; plus heureux que, dans un tel embarras, le 
double tonnerre n'ait pas vomi l'éclair et la mort sur cet 
insensé. 

11 se calme enfin et reprend sa chasse, suivi pas à pas 
de Sultan , d'abord humilié. Cependant — ô prompt oubli 
des souffrances passées ! mens cœca des hommes et des 
chiens ! — au bruit du fusil qui vient de partir. Sultan a 
relevé la tête. Que dis-jc'^ il s'est élancé sur la grive mor- 
tellement blessée, qui rase le chaume d'un vol appesanti. 
Elle s'arrête enfin, et, palpitant encore, sent une dent 
aiguë broyer ses membres délicats. 

— Apporte ! apporte ! 

Ah bien oui ! Fier de sa conquête et se jouant du 
cadavre qu'il pétrit entre ses fortes mâchoires. Sultan décrit 
autour de son maître des cercles rapides et vagabonds. Tel 
autrefois, sous les murs de Troie, le char du Fils de Pelée 
emportait les restes sanglants du vaillant Hector. La 
plume vole de tous côtés , le gibier n'est déjà plus qu'un 
mélange informe de chairs meurtries et d'ossements con- 
cassés, inglorieux trophée, aliment dérisoire, que le 
chasseur, en maugréant de plus belle, jette loin de lui. 



348 PETITES MiSÈRES 

Cette fois sa colère est plus froide, mais plus dangereuse. 
Il médite contre Sultan des châtiments plus terribles. 

En attendant , arrivé près d'un vert marécage où la 
sarcelle abonde, et qui promet une ample moisson à ses 
coups , le chasseur hésite à s'y engager. Il songe à ses 
rhumatismes de l'an dernier ; le fantôme d'une lluxion de 
poitrine s'élève au sein des vapeurs que les joncs semblent 
exaler, et lui défend d'entrer dans cet humide domaine. 
Il cède pourtant à la tentation ; mais à peine a-t-il fait 
quelques pas , et déjà le sol visqueux se dérobant sous ses 
pieds, l'équilibre va lui manquer... Ses mains s'ouvrent par 
un .mouvement machinal , et son fusil tombe dans l'eau 
croupissante , qui remplit à l'instant les canons. 

Notre chasseur regagne le terrain sec et le plein soleil 
où, pour égoutter complètement son arme, il la vide à 
l'aide d'un tire-bourre. Alors que cette opération est pres- 
que achevée, alors que les derniers grains de poudre 
tombent dans la paume de sa main noircie, un superbe 
lièvre traverse paisiblement le chemin , et , sans se douter 
du danger qu'il aurait pu courir, assis à l'ombre d'un 
buisson d'aubépine, frotte à loisir ses pattes sur son 
museau... 

La matinée s'avance... L'astre du jour lance de tous 
côtés des rayons plus ardents. Le chasseur entend sonner 
dans son estomac la cloche du déjeuner. Il reprend la route 
du manoir, et se demande par avance à quelles mauvaises 
plaisanteries il devra répondre quand ses hôtes , le voyant 
arriver couvert de fange, lui demanderont compte de ses 
rudes travaux. Maudissant par avance les enfants qui vont 
se précipiter sur sa carnassière vide , il entend déjà les 
rires éclatants des dames, la sérieuse raillerie des hommes... 
et son cœur se gonfle d'un dépit venimeux. Les regards 




Alors que les derniers grains de poudre tombent dans la paume de 
sa main noircie, un superbe lièvre.... 



DE LA VII-: iilmaim:. ll-j 

dont il |X)ursuit Sultan portent avec euK je ne sais (juelle 
flamme sinistre. Le chien pourtant a repris toute son ar- 
deur, il s'élance le nez à terre, la queue au ciel, dans les 
champs dépouillt >. et ses narines bruyantes rappellent au 
chasseur un souvenir pénible. Cette nuit raème , éveille en 

sui'saut, il a, pour la première fois de sa vie entendu 

ronfler sa femme. A cette pensée son humeur s'aigrit 
encore. 

Les voici en vue du château. Sultan donne les signes 
précurseurs de l'arrêt ; sa queue aliaissee. ses oreilles ra- 
battues sur ses yeux , ses jambes qui s écartent et frémissent ; 
son poitrail labourant le sol, appellent l'attention de son 
maître. Aussitôt — car il est encore éloigné — - son fusil 
dans une main, arrêtant de l'autre sa coitfure aux large? 
bords qu'une course précipitée menace de faire choir, celui- 
ci arpente le guéret qui disparaît sous ses longues enjam- 
bées Prrrrout ! c'est une volée d'alouettes à qui Sultan 

faisait les honneurs de cette magnifique pointe... et de- 
rechef l'indocile animal se jette après elles en criant... 
Arrête , malheureux I ne vois-tu pas l'indignation du 
chasseur une troisième fois trompé dans ses espérances.^ 11 
s'arrête exas{)éré ; il tourne contre toi sa colère homicide... 
Le coup part !... une divinité funeste rassemble les grains 
delà cendrée.... Sultan roule foudroyé par la main même 
qui l'a nourri... 

31 use. n'attristons pas nos yeux par ce tableau de 
meurtre involontaire et de cuisants remords. Suis-moi sur 
le rivage silencieux de la Seine, dans ces endroits déserts 
où les nasses , les foènes , le tramail et le verveiix . les 
lignes dorinantes, volantes ou courantes, le collet de ciiii . 
les biicoles et la turlutte , la Iruble , les traîneaux . le- 



320 PETITES MISÈRES 

risseaux, les venturons, les bouteux, les haveneaux, les 
chaperons , les bouts de quièvre , les guideaux , les paniers 
de bonde, offrent des pièges mortels à la perche hardie, à la 
brème azurée, aux plies qu'attire la trace humaine, au 
barbeau dont le souffle fait bouillonner l'eau, à l'ablette 
fade et transparente , à la loche jaunâtre tiquetée de noir, 
au dard rapide , au chabot peureux que l'ombre d'une 
mouche met en fuite, au gardon frais et vif, au meulenaud 
à grosse tête , au mulet sauteur qui se nourrit d'herbes , à 
l'éperlan argentin et parfumé, violette vivante des rivières. 

Nous trouverons là ces hommes qui, l'œil arrêté sur 
le liège ou le tuyau de plume flottant, attendent durant de 
longues heures l'heureux moment de ramener au bout de 
l'hain meurtrier une proie dont l'imagination fait toute la 
valeur. Ce moriient est venu... la ligne se tend... le poisson 
qui s'est senti piquer regagne avec effort les herbiers ou les 
crônes... Alors, faute de précautions et d'adresse, — le 
corps de ligne ou l'empile venant à céder, — le pécheur 
voit revenir à lui une sorte de fouet inutile. Et cependant 
sa proie mourante se débat au fond de l'eau dont la sur- 
face ridée semble rire au désappointement de notre infor- 
tuné. 

Quelquefois une disgrâce plus pénible encore lui est ré- 
servée. C'est lorsque, — attentif au moindre tressaillement 
de la flotte et prompt à relever l'hameçon, — il enlève 
d'un mouvement brusque et vainqueur... une vieille savate 
qui dérivait entre deux eaux. 

Toutefois, avant ce moment suprême, que de traverses 
ont pu arracher des blasphèmes au pêcheur déçu! Le ciel 
qui se couvre de nuages, le vent qui passe orageux à la 
surface des étangs, le babil indiscret de deux jeunes pro- 
meneurs, la picM^ra plate ([u'un enfant étourdi s'amuse à 




La surface ridée de l'eau semble rire au désappointement 
de notre infortuné. 



DE LA VIE IIL'MxMNE. 



.T2I 



faire bondir sur l'eau.... il n'en faut pas davantage pour 
rendre inutile une demi-journée d'attente inquiète et d'es- 
pérances à chaque instant trompées. 




Dis-nous, Muse, ce qu'éprouve le disciple passionné 
d'Izaak Wallon, lorsqu'en venant visiter ses appâts de 
fond il les trouve parfaitement intacts , et s'assure ainsi 
d'avance qu'il a mal choisi le théâtre de ses exploits. Dis- 
nous ce qu'il éprouve en voyant flotter à la aurface de l'eau 
quelques débris de ces herbes vénéneuses dont un voleur 
s'est armé pour dépeupler traîtreusement un réservoir. 

Ensuite montre-le entouré de l'épervier pesant qu'il 
rejette sur son épaule comme un manteau espagnol, La corde 
chargée de plomb est liée à son poignet gauche : c'est de 
ce côté qu'il tourne son corps pour prendre un élan; puis, 
le rappelant avec vivacité vers la droite, il déroule ce filet 

41 



322 



PETITKS MISÈRES 



circulaire... mais alors, pour peu qu'une des mailles nom- 
breuses trouve sur ces vêtements une agrafe, un bouton 
qui le retienne, ce fatal réseau entraîne avec lui l'imprudent 
pêcheur, et lui procure à l'iraproviste une immersion peu 
désirée. 




Auprès d'une de ces sources où l'écre visse se trouve 
en abondance et que peuple aussi l'anguille au corps souple, 
montre-nous l'aventureux sportsman qui se glisse dans 
l'eau et furète avec le bras dans les trous, sous les racines 
d'arbre ou les plus gros cailloux , retraites ordinaires de 
ces sortes d'animaux. 11 avance, il triomphe, son panier 

s'emplit un sourire joyeux se dessine tout à coup sur 

ses lèvres. Quelle proie si belle peut ainsi le réjouir? Il la 
retire et l'agite au-dessus de sa tête... mais, hélas! sa joie 
si vive fait place à une profonde terreur... au lieu d'une 
anguille, c'est un serpent que ses mains ont saisi, qui se 
tord entre ses doigts serrés , et dont la tête plate promène 
de tous côtés un dard fourchu. 



DE LA VIE HUMAINE. 323 

De nouveau, Muse, quittons un spectacle trop ef- 
frayant, et mène-moi devant des tableaux moins sinistres. 

Que font ceux-ci ! Nus comme les ombres du Dante , 
et, comme elles, recouverts de longs suaires, ils errent le 
long d'une eau triste et jaunâtre , où quelques-uns se pré- 
cipitent. Leur corps est marbré par le froid ; leurs cheveux 
collés à leurs tempes cachent à bon droit une partie de leurs 
traits livides, où se peint une sorte de confusion et de 
remords, mal déguisée par quelque faux sourire. 

L'un d'eux prend la course, et tournant sur lui-même 
se jette la tête en avant dans le bassin obscur. Il reparaît 
un instant après, le front orné d'une tumeur noirâtre, et 
maudissant l'exhaussement inusité du plancher mobile. 

L'autre, — qui s'aventurait pour la première fois à 
traverser d'un bout à l'autre cet Averne inconnu , — sent 
deux mains puissantes peser à l'improviste sur ses épaules, 
et , la bouche ouverte par la frayeur , se perd sous le flot 
troublé. Une espèce de ruade violente l'y poursuit et le 
renverse. Le pauvre hère agite les bras et veut crier ; mais 
Thuinide élément le presse et l'aveugle, bourdonne à ses 
oreilles, emplit son gosier , l'étourdit et l'étoufTe. Il donne 
alors une dernière pensée à ce qu'il laisse de plus cher sur 
la terre ^ élève vers le ciel des mains suppliantes et compte 
par les traits forcés qu'il avale les lentes secondes de l'a- 
gonie... Toutefois il revoit bientôt, entre ses cils mouillés , 
la douce lumière d'en haut; l'air pénètre dans ses poumons 
inondés, son désespoir s'apaise... Il renaît à la vie, il 
oublie en un instant l'affreux supplice que nous venons de 
décrire... et se consolerait même d'avoir trop bu, s'il ne 
voyait flotter à côté de lui, çà et là, certains objets d'ap- 
parence plus que suspecte. En lui rappelant que la Cité 
n'est pas loin, et que la police des quais n'est pas exacte- 



324 



PETITES MISÈRES 



ment surveillée , ils lui font sentir la différence énorme qui 
existe entre les bains de rivière et les bains de propreté. 

— Ma chemise, mes habits, ma montre, mon por- 
tefeuille î 

Ainsi s'écrie un de nos spectres qui s'élance pâle et 
hagard d'une cellule où il vient d'entrer. L'assistance en- 




tière accourt autour de lui. On dirait le conseil bavard d'une 
tribu de Cherokees. 

— 11 était brun. — L'habit? — Non, le voleur... Avec 
des fermoirs en vermeil. — l>e voleur? — Non, le porte- 
feuille. — Fermez les portes! — Appelez les sergents de 
ville... 

Et mille autres clameurs. 

Elles font beaucoup de bruit et peu de profit au na- 
geur imprudent, que l'on blâme en général de n'avoir pas 



,# 



.^ 




Loin de toute aide et de tous pantalons humains , 
sur quelque rive déserte. 



DE LA VIE HUMAINE. 325 

pris toutes ses précautions... quand on ne va pas jusqu'à 
le soupçonner de s'être dévalisé lui-même. Lui cependant 
se dépile et se désole. 

Révèle-nous, ô Muse, la cause de ce chagrin excessif. 

Faut^jl la chercher dans ce que contenait la bourse ou 
dans ce que contenait le portefeuille? 

AvoDS-nous affaire à un étudiant qui venait de toucher 
son trimestre ou à l'amoureux correspondant de quelque 
discrète pécheresse! 

Tout ceci finira-t-il par une disette ou par un scandale ! 

Si tu ne peux, ô Muse, répondre à ces importantes 
questions, dis-nous comment cet intéressant personnage 
regagnera son domicile; et, s'il y entre sous des habits 
d'emprunt, comment il en sortira demain malin. Il est 
aisé de voir, à l'énergie de ses imprécations, qu'il avait 
sur lui, quand on l'a volé, toute sa garde-robe disponible. 
Mais surtout dis-nous comment il eût fait si pareil accident 
lui fût arrivé loin de toute aide et de tous pantalons hu- 
mains, sur quelque rive déserte, au milieu d'une plaine 
sans couverts. 

— Une! deux!... une!... deux !... trois!... une!... 
deux î . . . 

Que se passe-t-il dans celte salle basse ! A quelle œuvre 
mystérieuse travaillent ces hommes masqués, gantés, plas- 
tronnes ? 

Demandons-le à ce mince et frêle adolescent, tout en 
nage, qui étanche avec son mouchoir la sueur de son front 
et les égratignures dont sa poitrine est sillonnée. 

Il a les épaules disloquées, la plante des pieds semée 
d'ampoules, les genoux presque déboîtés et tout à fait 
douloureux, les tempes meurtries. 



326 



PKTITES MISERES 



Un grand escogriffe lui apprend à tuer son semblable 
par raisons démonstratives, et semble vouloir compléter la 
démonstration en le mettant lui-même au tombeau. 

— Allons, jeune homme, en garde, s'il vous plaît!... 
parez tierce ! . . . une ! deux ! . . . touché ! Recommencez , je 
vous prie... Une! deux!... encore touché... Effacez- 
vous!... une! deux!... touché à tous coups... Prenez-y 
garde, je vous tuerais quarante fois par heure sans le 
bouton qui vous sauve... Une ! deux !... 

Or l'écolier se dit tous bas que, dans la chaleur de la 




bataille, le bouton pourrait bien sauter sans que personne 
y prît garde. Mais il est reconnu que son éducation ne 
serait pas complète s'il ne possédait à fond tous les arts 
d'agrément; et il se résigne à se faire embrocher s'il le faut 
pour arriver à cet heureux résultat. 



Glissons-nous maintenant, ô Muse, le long de ces murs 
peints en vert, dans un couloir garni de filets, pour voir 



OH I,.V VIE HUMAI m:. 3î7 

lancer et revenir la paume, et courir et faire effort les 
joueurs essoufflés et se déployer leur adresse merveilleuse... 
Aïe! qu'est ceci"^... Muse, j'ai le nez en sang... la balle 
dure au noyau de plomb est arrivée jusqu'à moi... le filet 
en cédant a trompé mon attente. Allons porter ailleurs une 
curiosité moins compromise. 

Est-ce un champ de manœuvres que ce jardin ombragé? 
On le dirait, au bruit de mousqueterie qui s'en échappe. 
Mais il s'agit de toute autre chose que de plaisirs guerriers. 
Deu\ gentlemen célèbres par la sûreté de leur coup d'œil 
se disputent le prix du tir, une coupe d'argent ciselée. 

Les conditions sont celles-ci : vingt et un pigeons à 
vingt et un pas; deux onces de poudre à chacun des ad- 
versaires. L'un a déjà pris les devants, et, sur dix-neuf 
coups, jonché le sol de seize cadavres au blanc plumage. 

La victoire, dont il se tenait assuré, lui échappe alors... 
car sa poudrière est vide; une fissure inaperçue a laissé fuir 
le salpêtre si économiquement mesuré. 

La rigueur du pari ne permet pas qu'on le remplace. 

Et l'adversaire sourit déjà dans sa barbe en songeant 
aux nombreuses chances qui lui restent. 3Iais le destin, 
pas plus que les femmes, n'aime qu'on anticipe par une 
imprudente joie sur les faveurs qu'il peut départir. 

Au moment où, plein d'espérance, le vainqueur pré- 
sumé va décharger pour la vingtième fois sa meurtrière 
carabine, une affreuse détonation se fait entendre, le canon 
se brise, et ses fragments dispersés jaillissent de toutes 
parts sur les assistants glacés de terreur. 

Étourdi et chancelant, ne sachant au juste s'il est 
vivant ou mort, notre tireur aveuglé porte ses mains san- 
glantes il ses cheveux qui brûlent. On s'empresse pourtant 
autour de lui. 



328 l»ETITh:S MISKKES 

Après mûr exaruen, il demeure établi que son accident 
n'a rien de trop grave. Il est vrai qu'il pourrait perdre un 
œil , malgré les soins immédiats qui lui sont prodigués ; 
mais (admirez et appréciez son bonheur) oti est à peu 
près certain de lui conserver l'autre. v 

II est temps, ô Muse, de clore cette série de tableaux 
consacrés aux plaisirs d'une civilisation rallinée. 

Néanmoins, avant de nous séparer, suivons le tilbury 
de ce lion, héritier du plus noble sang, et sachons ce qui 
l'appelle chez un athlète des halles, professeur patenté des 
maçons de la Grève et des jeunes ducs et pairs. 

Ce musculeux personnage est le représentant actuel de 
la dynastie dont Fanfan, naguère, fut le Pharamond, Bap- 
tiste, le Charlemagne, et qui eut pour Philippe-Auguste, 
François P'", Louis XIV, l'auguste Champagne, le glo- 
rieux Fanfare, Mignon le Grand, Toulouse le Superbe, 
et Gadou l'Exterminateur. Illustration pour illustration, 
comme on voit. 

Ils s'enferment dans une espèce de cave au plancher 
frotté de grès; puis tout à coup l'homme du peuple se 
jette sur le gentilhomme, et, Tétreignant de ses bras ner- 
veux , lui coiffe le menton et le nez de ces coups à main 
ouverte que la science appelle musettes. 

Oh! ma tendre musette. 
Musette mes amours! 

Il lui distribue des coups de pied à hauteur de l'œil, 
des teïnps d'arrêt en pleine poitrine, des coups de poing 
en bout à l'anglaise sur les épaules et sur les dents. 
Il lui tord les bras, il lui ramasse la jambe, le lance à 



DE LA VIE HUMAINF. 



339 



terre, le relève, le pétrit, le rosse en un mot bel et bien... 
Après quoi le gentilhomme qui sait vivre se relève en 
boitant, et, avant de lui remettre son cachet, embrasse, 
selon l'usage, son professeur de «avate. 

Telles sont, faiblement dépeintes, les agréables distrac- 
tions du. sport. 




it 




XXVI 



A BORODINO 



(Fatalités. — Livre III, chapitre xiii.) 



SCENE PREMIERE 

— La tente impériale; quatre heures du matin. — 

LE GRAND HOMME, un SECRÉTAIRE, puis CONSTANT 



Le Grand Homme assis à une table sur laquelle sont plusieurs cartes dérou- 
lées; les yeux sur le portrait du roi de Rome, il écoute une note qu'un 
de ses secrétaires lui lit à voix haute. Elle se termine ainsi : 

« J'irai, si Votre 3Iajesté me le permet, me placer à 



PETITES MISÈUES DE LA VIE HUMAINE. 3;il 

l'extrême gauclie de l'armée russe avec quarante mille 
hommes de mon corps d'armée. 

La bataille engagée, j'attaquerai en flanc les redoutes 
ennemies, et, de gauche à droite, je balayerai la position. 

Si je ne me trompe, cette manœuvre terminerait la 
guerre sur le champ de bataille où nous allons des- 
cendre. » 

Le Grand Homme. — Ta, ta, ta... comme il y va, 
notre féal Davoust... détacher quarante mille hommes!... 
Il en parle bien à son aise, à la distance où nous voilà de 
nos renforts... Cependant l'idée est belle... C'est par des 
coups de tète comme ceux-là qu'il y a dix-sept ans nous 
déroutions le vieux Wurmser et Alvinzi... Mais, diable! 
nous étions jeune... jeune et superbe, comme dit Talma, 
et tant soit peu casse-cou... 

Ici, d'ailleurs, la partie est trop grave... Je n'ai pas 
envie de recommencer les sottises de Salamanque.,. Mar- 

mOnt serait trop content... Et pourtant (après un moment de ré- 
flexion)... Allons, allons, pas de folies... Ecrivez, monsieur... 
Voyons! qu'attendez-vous? 

Le Secrétaire. — Sire, pardon... j'ai les doigts gelés. 
Le Grand Homme. — Les nuits sont froides, j'en con- 
viens Écrivez toujours... 

u JMonsieur le maréchal , ce que vous proposez est 
impossible... elTacez impossible... impraticable... nous 
attaquerons par échelon en commençant à droite... Dis- 
posez tout pour cela. » Maintenant, donnez, (u signe.) Une 
ordonnance à d'Eckmulh sur-le-champ. Voyons, main- 
tenant, une proclamation... Ecrivez : « Soldats! » 

(Pause d'un instant. Le Grand Homme est perdu dans ses réllexions.) 



33^ l'ETiTES MISÈRES 

Le Secrétaire (timidement). — Soldats ! 
Le Grand Homme. — Soldats!... l'ennemi est enfin 
devant nous... » Non, ce n'est pas cela... « Soldats!... » 
Le Secrétaire (après une nouvelle hésitation). — Soldats! 

Le (jRAND Homme (parodiant la voix tremblante de son secrétaire). 

— Soldats ! Vous dites cela comme vous diriez : J'ai peur... 
(Il reprend.) « Soldats ! Ic général ennemi est un frère d'armes 
de Souvarovv. En lui reposent les dernières espérances 
de l'astucieux Czar... » 

C'est trop long... c'est mou... ce n'est pas cela, (une 

pause. Soit impatience, soit toute autre cause, le Grand Homme devient légèrement 
pâle. Reprenant d'une voix affaiblie : ) « SoldatS ! » 

Le Secrétaire (avec un accent héroïque). — Soldats! 

Le Grand Homme. — Qu'est-ce à dire, monsieur? que 
signifie cette parodie? (se montant par degrés.) Je vous trouve 
bien osé de prendre ainsi ce que je vous dis. .. Vous méri- 
teriez... 

Le Secrétaire (terriné). — Votre Majesté ne peut croire. . . 

Le Grand Homme. — Taisez-vous, monsieur; pas d'ex- 
plications... Vous m'avez déplu, cela doit vous suffire. 
Vous n'êtes plus attaché à ma personne.. . Sortez. Le Grand- 
Écuyer vous transmettra. mes ordres... Quelle audace! 

(Le secrétaire sort éperdu.^ 

Le Grand Homme de regardant sortir d'un air terrible). HUUI ! 

(Soudainement radouci quand il a disparu.) ConStant! 

(Constant soulève le rideau qui partage la tente.) 

Je suis seul... tu peux approcher... là... là... oui... 
c'est bien... Vois qu'on n'entre pas... Mon eau de riz... Je 
n'ai jamais été comme cela... M'auraient-ils empoisonné? 

Constant. — Ah ! Sire, quelle pensée ! 

Le Grand Homme (cherchant sa proclamation). — (( Sol- 



Oli I.A VIL HUWAINK. 333 

Uals!... » Vois donc, Constant, je suis en nage... et certes, 
ce n'est pas qu'il fasse chauJ... « Soldats! le jour est 
venu... » Non. « Le destin vous livre aujourd'hui... » 
Non... Constant, tu peux te retirer... Qu'on m'amène un 
des jeunes gens de Fain. M. de... reprendra son service 
dès ce soir. Quelqu'un d'ici là me demandera sa grâce... 
Après tout, le pauvre diable n'en peut mais... Constant! 

(Constant reparait.) VOUS OUblicZ l'caU dc ColOgUC. (Après une pause.) 

« Soldats!... » 

(Entre un secrétaire.) 

Vile, vite, monsieur. « Soldats! voilà la bataille que 
« vous avez tant désirée. Désormais la victoire dépend de 
« vous... de vous... elle nous est nécessaire; elle nous 
« donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver, un 
u prompt retour dans la patrie. Soyez aujourd'hui ce que 
« vous fûtes à Austerlitz, à Friediand, à Witepsk, à Smo- 
« lensk. Que la postérité la plus reculée raconte vos exploits 
« de ce jour... que l'on dise de vous : Il était à cette 
« grande bataille sous les murs de 3Ioscou. » 

Bon! voilà qui suffira. Donnez, (n reiit la proclamation.) 
Cependant j'ai fait mieux... mais bah! Si seulement je 
trouvais un mot heureux pour commencer la journée... 
Voyons donc, (a constant.) L'état-major est-il là? 

Constant. ^ — Oui, Sire... en demi-cercle devant la 
tente. 

Le Grand Homme. — C'est bien. Quel temps fait-il? 

Constant. — Du brouillard. Sire, mais le soleil va se 
lever. 

Le Grand Homme. — Ha ! ha ! 

Constant. — A'oilà déjà les premiers rayons qui com- 
mencent à poindre. 



334 l'KTlTI'S xMISKKIiS 

Le Grand HomxME. — Mon épée... vite... mon cha- 

peStU.». (il s'avance vers l'entrée de la tente, et soulève l'une des portières. On 
entend cesser la rumeur qui se faisait au dehors.) DOnjOUr , IDeSSieurS. 

Ceci est le soleil d'Austerlitz ! 

(Les trompettes sonnent, les tambours battent aux champs.) 



SCENE II 

— Sur une liauteur, pendant la bataille. — 

Le Grand Homme (assis au revers dun fossé.) — Compans et 
Rapp blessés... Davoust hors de combat... la bataille à 
peine commencée... Tout ceci va mal. 

Le vieux KutusofT doit se frotter les mains... Voyons 
un peu ce que deviennent Desaix et Bagration. (n essaye de se 
lever.) Aïc. .. faitcs douc la guerre avec un rhumatisme... 

Votre bras, monsieur, (un aide de camp s'approche, et le Grand Homme, 
aidé par lui, se tient debout.) 

Diable! diable ! ils ont pris les redoutes de l'aile 
gauche... Davoust aurait besoin de secours... mais les 
réserves ne peuvent pas donner de si bonne heure... 

Décidément je ne puis pas me tenir. . . Roustan , as-tu 

la ta gourde? (Le mamelouck descend de cheval et présente respectueu- 
sement au Grand Homme un petit verre en cuir bouilli rempli d'eau-de-vie. — 
Le Grand Hamme, après avoir bu) : Dc l'CaU-de-vie. . . Ça DC mC 

vaut rien... mais les jambes me manquaient... Qui nous 
arrive?... Ah! c'est vous, Ney? 

Ne Y (arrivant au galop). Oui, SlrC, c'cSt moi... Est-CC 

que je vais rester en plan jusqu'au soir comme un valet 
de carreau? La gauche de Davoust commence à plier, 



ni- i.A vu: ihmainr. 335 

songez-y... Minat est lii-bas qui s'impatiente... Les 
hauteurs de Semenowskoïe sont encore couvertes de bat- 
teries russes... Si vous voulez les déloger, il n'est que 
temps. 

Le Grand Homme (avec un sourire apathique). — Toujours 
mauvaise tête, je le vois! En vous écoutant, vous et mon 
cher beau-frère, on ferait un joli. gâchis... Et Davoust, 
donc, avec son détachement de quarante mille hommes! 

Ney. — Davoust avait raison. Sire. 

Le Grand Homme. — Et j'ai eu tort, n'est-ce pas? 
Bien obligé... Je vous demanderai des leçons de tactique. 

Nky. — Ma foi, Sire, je ne nte permettrai pas de vous 
en donner; mais pour laisser Davoust dans l'embarras où 
il se trouve, il faut que vos combinaisons soient diable- 
ment certaines... Du reste, vous allez savoir à quoi vous 
en tenir. 

(Arrive un aide de camp à bride abattue.) 

Le Grand Homme. — Qu'y a-t-il , monsieur? Un 
papier? Donnez, (usant à voix basse.) « Envoyez-moi Ney, ou 
tout est perdu. » (.>>. part.) C'est bref, mais c'est clair... (Araide 
de camp.) Rcpartcz. monsieur. Vous direz de ma part à d'Eck- 
mulh cette seule parole : « Bientôt. » 

Ney (à raide de camp^ — Et de ma part : « Tout à l'heure. » 

(L'aide de camp repart.) 

Ney (basa l'empereur). Morblcu, Sirc, j'ai là trois divisions 
et soixante-dix pièces de canon qui ne font rien ; Murât et 
ses dix mille cavaliers ne demandent qu'à se précipiter sur 
les redoutes... Laissez-nous partir. Vous aurez encore en 
réserve, avec la jeune garde, la garde impériale et la cava- 
lerie... Un mot, Sire, un mot; les minutes valent des 
heures. 



336 PKÏITES MISÈRES 

Le Grand Homme. — Sur ma parole, Ney, vous êtes 
insupportable... Retournez k la tète de vos divisions... 
Vous pouvez partir... (se reprenant.) c'est-à-dire dans un quart 
d'heure... un quart d'heure ou vingt minutes... Allez! 

Ney (en séioignant). — Par bonheur, ma montre avance. 

(il part sans écouter la réponse.) 

Le Grand Homme.- — Monsieur le maréchal... Reve- 
nez!... Le voilà bien loin... Ma foi, tant pis... Sa présence 
me gênait. 

(En disant ces mots, le Grand Homme se rassoit de nouveau sur le bord du 
fossé, la tête dans ses mains; son attitude trahit d'assez vives souffrances. 
Il fait signe à un aide de camp, qui vient prendre ses ordres donnés à 
voix basse.) 

L'aide de camp (pariant aux généraux de l'escorte). McSSicurS, 

Sa Majesté désire être seule un instant; veuillez passer 
derrière ce tertre. 

Le Grand Homme des regardant s'éioigner). — A la bonne 

heure... il était temps... (Avec un mouvement d'inquiétude.) En- 

core?... Qu'est-ce que c'est?... Qui va là?... 

Un officier d'ordonnance (accourant à la hâte, tout essoufflé). 

— Pardon, Sire, si j'ai forcé la consigne... les ordres les 
plus pressés... 

Le Grand Homme. — Vous avez eu tort, monsieur... 
vous êtes sans excuse, (a part.) Soyons clément... ce gaillard- 
là n'aurait qu'à bavarder. (Haut.) Eh bien, monsieur, vos 
ordres?... 

(L'officier, affectant do fermer les yeux, pose les dépêches sur le plat de son 
chapeau et les présente au Grand Homme.) 

Le Grand Homme (après avoir lu). — Eugène... des se- 
cours... la grande redoute est prise, Bonami est prison- 
nier... Ah çà, mais... c'est la garde impériale qu'il lui 



DE LA VIE HUMAINE. 337 

faudrait... le dernier enjeu, la suprême réserve... et nous 
aurons encore avant d'en finir une dernière bataille... Mais 
Eugène... que va-t-il penser?... Si je pouvais... Aïe! 
(A part.) Peste soit de Roustan et de sa liqueur! (Haut à laide 
de camp.) Vous direz au vice-roi que... qu'il tienne encore. 
(A part.) Je tiens bien, moi... (Haut.) Que j'irai... plus tard... 
dans une ou deux heures... avec l'artillerie de la garde... 
avec JMontbrun et ses cuirassiers... Qu'il tienne donc. 
(A part.) Je n'y tiens plus. (Haut.) Partez vite, monsieur; ne 
perdez pas une minute, pas une seconde. 

L'aide de c\mp. — Mais, Sire, permettez-moi d'ajouter 
que nous sommes sous le feu de la grande redoute... que 
les Cosaques d'Ouvarofî nous chargent à chaque instant... 
que si... 

Le Grand Homme (croisant les bra»iavec majesté). AllCZ, 

monsieur, le vice-roi vous attend. 

(L'aide de camp salue et part.) 
Le Grand Homme (regardant autour de lai d'un air inquiet). 

Plus personne à la fin... c'est bien heureux... Vraiment, 
si c'était ma première bataille, je ne sais ce qu'on pourrait 
croire... 

SCÈNE III 

— Derrière le tertre. — 

Un des généraux (a Roustan). — Rcgardcz un peu si 
nous pouvons reparaître. 

KOUSTAN (se dressant sur ses étriers pour voir de l'autre côté du monti- 
cule). — Pas encore, pas encore!... (Deux minutes après. ) Voilà 
qui est fait. 

43 



338 PETITES MISÈRES DE LA YIE HUMAINE. 

Un GENERAL (à un autre, continuant une conversation commencée). 

— J'ai bien vu sur la figure de Régnier que les secours 
étaient refusés... 

L'autuïï (d'un air soucieux). — Diable ! diable !... Qu'a 
donc aujourd'hui Sa Majesté? 





XXVII 



LE JOUR OU L'ON EST CELEBRE 



(DÉSAPPOINTEMENTS. — Chap. CCXV.) 



Parlons d'abord de la veille, journée d'épreuve comme 
il y en a peu. 

Imaginez en effet ce que peut devenir un pauvre 
diable pendant les heures qui s'écoulent entre le premier 
et le cinquième acte du drame qui le doit illustrer. 

En ce moment décisif les douze ou quinze mois d'in- 
quiétudes qui ont précédé l'espèce de lutte engagée entre 
l'auteur et le public, se résument en une agonie délirante. 

Les mépris et les mortels délais du directeur de 
théâtre, — les terreurs qu'on doit à son comité fantastique, 



340 



PETITES MISÈRES 



— les rebuiïades des acteurs en renom, — les importunilés 
des acteurs secondaires, — les mille impatiences qu'on a 
été forcé de contenir àuK répétitions, — le désespoir 
causé par les mutilations d'une censure ignorante, les in- 
nombrables métamorphoses imposées à l'enfant de notre 
imagination avant qu'il ait pu se produire; — métamor- 
phoses dont chacune a coûté des transports de fureur au 
malheureux écrivain contraint de s'y soumettre; que 
dis-je? de les opérer lui-même; — toutes ces fièvres, 
toutes ces angoisses, semblent autant de poisons divers 
rassemblés avec une infernale habileté pour fournir, aux. 
moments dont je parle, leurs extraits concentrés et ter- 
ribles. 

On s'accorde généralement à reconnaître que c'est là 
un des passages les plus critiques de l'existence humaine. 




Par les soins même qu'il vous coûte , votre drame est 
devenu en quelque sorte la portion la plus essentielle de 
vous-même; la plus essentielle et aussi la plus vulnérable. 

Or votre drame est là, sur la scène, exposé à tous les 
caprices, à toutes les colères, à toutes les erreurs, à toutes 




L'inopportune coquetterie d'une Amoureuse enivrée de sa parure . . . Une 
maladresse du machiniste . . . suffit pour saper de fond en comble votre 
laborieux et superbe édifice. 



DE LA VIE HUMAINE. 



341 



les railleries de ce monstre à mille tètes qu'on appelle le 
public. 

Ce n'est pas tout. 

A chaque instant vous pouvez le voir compromis, — 
lui et votre gloire, lui et toutes vos espérances, lui et tout 
votre avenir, — par le mauvais vouloir d'un premier sujet 
dont vous aurez froissé la vanité niaise, par l'impuissance 
mnémonique d'une utilité qui se sera oubliée au cabaret, 
par l'inopportune coquetterie d'une amoureuse enivrée de 
sa parure. 

Les pièges se multiplient sous vos pas ; une maladresse 
du machiniste, — de ce menuisier aux mains huileuses, 
à l'odeur rance, au bourgeron déguenillé, — suffit pour 
saper de fond en comble votre laborieux et superbe édi- 
fice; un effet de lumière mal calculé, pour détourner la 




vraisemblance de votre situation principale; l'enrouement 
subit de quelque figurant inconnu , pour mettre le rire là 
où vous aviez mis la terreur. N'y a-t-il pas de quoi 
frémir ? 

Ah ! sans doute, mais n'insistons pas. 



3411 PETITES MISÈRES 

Je suppose que tout s'est passé sans encombre, que 
dans le fond de la loge où vous étiez tapi le bruit flatteur 
des bravos a seul frappé votre oreille , que votre nom , — 
votre nom inconnu la veille, — a été donné en pâture 
à l'avide et unanime admiration de deux mille specta- 
teurs . 

Je suppose qu'il rayonne aujourd'hui pour la pre- 
mière fois en caractères énormes, sur l'afliche monslre 
dont votre succès a paru digne. 

Vos ennemis ont beau faire, votre modestie a beau 
dire... à coup sûr vous êtes célèbre. 

Cent et quelques journalistes groupés autour de votre 
gloire nouvelle travaillent maintenant les uns à la pro- 
clamer, les autres à la détruire , tous à la divulguer par 
conséquent. 

Il n'est pas en France un homme tant soit peu lettré 
qui, d'ici à six mois, ne soit forcé de juger votre ouvrage, 
d'apprendre et de retenir leg deux ou trois syllabes aux- 
quelles vous avez fait une auréole de deux à trois mille 
alexandrins éclatants. 

Vous êtes célèbre. 

Déjà votre bien-aimée n'a pu se défendre d'un mou- 
vement de terreur jalouse ; déjà vos meilleurs amis vous 
évitent et vous boudent. 

A coup sûr vous êtes célèbre. 

Ce jour-là, si je ne me trompe, vous ne le passerez 
pas enfermé chez vous à ruminer sur le néant de la 
gloire. 

Avant midi , sous un prétexte ou sous un autre , vous 
descendrez sur la place publique; vous voudrez humer un 
peu de ce bon air où doit vibrer encore le grand éclat que 
vous fîtes hier. 



• DI- LA VIE HUMAINlî. 



343 



Ahi povero! Reconnaissez ce tumulte quotidien et tou- 
jours le même où se perdent tous les bruits, ce bour- 



X"^- 



m 



.-fJS^ 




donnement des intérêts humains au-dessus duquel rien ne 
s'élève. 

Chaque besoin de riiomme a ses crieurs et réveille de 



344 PETITES MISÈRES 

tous côtés les échos des carrefours , mais votre gloire fait 
silence. 

L'eau roule et glapit. 

Les cheminées se lancent leurs chansons d'un toit à 
l'autre. 

Le bâtiment qui s'élève nargue de ses cris rauques 
l'édifice qui tombe. 

L'éventaire ambulant tintouine. 

Le cirage anglais passe au galop en donnant du cor. 

La cloche rappelle à l'homme qu'il existe un Dieu. 

La crécelle municipale le fait songer au préfet de po- 
lice : — rien ne lui parle de votre chef-d'œuvre. 

Entre son baquet de science et son caille-hotin , le 
gniaffe chante en battant le cuir. 

Le plaisir et le croquet d'anis, le bel oignon et la 
violelC quembaum\ la motte à brûler, la mort aux rats , 
l'z'hannUons (pour un liard), l'assourdissant coco (à la 
fraîcK , qui veut boire?), mais, par-dessus tout, les vieux 
chapeaux, les vieux bas, les vieux souliers à vendre, cla- 
ment et bruissent de toutes parts : voix aiguës ou graves, 
soudaines ou lentement prolongées, jeunes et perçantes, 
ou cassées, vieilles et raboteuses. 

De tant de notes, pourtant, pas une qui vous con- 
cerne. 

De tous ces cris pas un qui rappelle ceux de la veille 
au soir. Dans quelques heures vous pourrez bien entendre, 
après trois mesures d'orgue, annoncer à voix haute : La 
nouvelle pièce; mais ne vous y méprenez pas, c'est la 
lanterne magique qui passe. 

Ce tumulte auquel vous êtes étranger, et dont jusque-là 
vous n'aviez peut-être jamais compris le sens caché, vous 
rappellera demain, et toujours peut-être, une excellente 



DE LA VIE HUMAINE. 



345 



leçon de philosophie pratique, le premier temps d'arrêt de 
vos illusions vaniteuses, le premier draw-back (comme 
disent les Anglais) de votre élan irréfléchi. 

Après tout cependant — cette réflexion ne vous vient 
pas sans quelque amertume — vous ne pouviez vous 
attendre à voir s'arrêter la marche du monde pour un 
chef-d'œuvre de plus, pour un grand poëte subitement 
révélé. 




En quoi, s'il vous plaît, un pareil événement doitril 
émouvoir cette foule grossière au sein de laquelle, comme 
en un marais croupissant, s'éteindraient en vain les plus 
brûlantes flèches que l'arc de Sminthée-Apollon ait jamais 
décochées? 

« Élevons-nous d'un degré; montons parmi ceux qui 
ne vivent pas seulement de pain... » Et vous entrez, 
disant ceci, dans une de ces tavernes intellectuelles qu'on 
nomme Cabinet de lecture. 

44 



346 PETITES MISÈRES 

Votre gloire doit être sur ce tapis noir, à l'ombre de 
ce plafond terni par les émanations du gaz. Elle y doit être, 
au moins en petit à-compfe, dans ces journaux de théâtre 
qui, le lendemain même de chaque première représenta- 
tion, enregistrent toutes les chutes et tous les succès. 
Voyons un peu votre gloire... Contre-temps fâcheux! — 
votre gloire est en main. 

Un grand vieillard, maigre et sérieux, laboure pa- 
tiemment de son nez pointu le seul exemplaire de l'unique 
petit journal que renferme l'établissement où le sort vous 
a conduit. 

Votre premier mouvement est d'envoyer au diable ce 
lecteur malencontreux; le second, de vous intéresser pro- 
digieusement à lui. 

Vous le voyez en effet savourer à longs traits l'analyse 
de votre sublime ouvrage. 

Vous voudriez interroger dans toutes ses variations 
son intéressante physionomie où doivent se peindre, en 
raccourci, les émotions que vous avez prodiguées dans les 
cinq actes dont il étudie le sommaire. 

Par malheur, la myopie de cet honnête citoyen le 
soustrait à vos regards curieux. Barrière infranchissable à 
vos regards, le Courrier des théâtres, s'élevant entre vous 
et lui, vous réduit à prendre pour base de vos attachantes 
hypothèses la marche accélérée ou ralentie de l'ombre que 
le nez en question projette sur celte espèce de masque à 
demi transparent. 

Ces conjectures pathologiques et littéraires, sujettes à 
l'erreur, ne vous en aident pas moins à prendre patience. 
Le nez voyageur arrive sans se presser au but qu'il 
paraît s'être donné, c'est-à-dire à la signature du gérant. 
Il revient ensuite sur ses pas, au mépris de votre attente, 




Après moi, Monsieur... Je l'avais retenu. 



> 



DE LA VIE HUMAINE. 3i7 

et fait deux ou trois excursions de pur agrément dans ces 
régions qu'il lui répugne d'abandonner. 

Il s'y résout à la fin. 

Le journal retombe sur le tapis noir... vous le tenez 
déjà... mais un petit bonhomme que vous n'aviez pas 
aperçu, perdu qu'il était sous un numéro du Journal des 
Débats, s'élance de cette cachette comme un léopard d'un 
bouquet de bambous, et d'un ton fâché vous crie : 

— Après moi, monsieur... Je l'avais retenu. 

Parole foudroyante à laquelle le grand vieillard ac- 
quiesce par une doucereuse inclination de tête. 

Nouvelle attente, nouveau supplice, nouvelles éludes 
physionomiques. 

Cette fois vous pouvez, à l'aide de vos bons yeux et 
de votre supériorité de taille, surveiller la lecture de votre 
voisin; et vous n'êtes pas médiocrement désappointé de 
le voir, passant à la hâte sur le bulletin dramatique, 
n'arrêter ses regards que sur les insipides petits articles 
dont ce bulletin est précédé ou suivi. 

Ceux-là il les étudie et les commente à loisir. 

C'est à croire qu'il en est l'auteur. 

Bien mieux, il rassemble tout ce qu'il lui faut pour 
écrire et se met tranquillement à copier l'une de ces mer- 
veilleuses compositions. 

Ai-je besoin de peindre l'état d'exaltation où vous 
jette cet inhumain procédé? 

Enfin — vous l'avez bien gagné — le journal vous 
arrive. Vous le dévorez des yeux; deux secondes vous 
suffisent pour trouver dans ses noires colonnes ce que vous 
y voulez lire avant tout : la nouvelle de votre triomphe, la 
mention de votre nom désormais illustre... 

vanité des vanités ! — vanité surtout de la vanité ! 



348 



PETITES MISÈRES 



— voilà bien le titre de votre drame, voilà bien le compte 
rendu de l'immense succès qu'il a conquis; mais tout cela 
au profit d'un monsieur qui vous est parfaitement in- 




connu... Soit malice, soit surdité pure, le rédacteur a fait 
subir à votre nom une transformation quasi complète. 
II sera impossible au public de le reconnaître, à l'état 



DE LA VIE HUMAINE. 



349 



de racine, dans celui qu'on a pris la peine d'imprimer» 

N'envisagez pas ceci comme une erreur sans consé- 
quence : l'habitude bien connue des journaux est de se 
copier l'un l'autre, et lundi prochain la méprise du 
Courrier des théâtres, confirmée par tous les feuilletons 
grands et petits, sera devenue pour la France entière une 
incontestable vérité. 

Si vous voulez prévenir ce danger il vous faut, homme 
célèbre, consacrer toute cette première journée à Verratum 
de votre gloire. 

Tâche ingrate et qui vous rebute. 

D'ailleurs vous avez à vous enquérir de votre ami 
Théodore. 




Son absence hier vous parut inexplicable. Comment 

n'a-l-il pas profité de la stalle que vous lui avez adressée? 

Vous sonnez à la porte de votre ami Théodore qui 



350 PETITES MISÈRES 

est indisposé ; vous arrivez non sans peine jusqu'à 
son lit. 

Pardonnez-lui sa préoccupation, mais il est tout entier 
à son mal et ne vous entretient que de sa fièvre, de son 
insomnie, des chemises qu'il a trempées, de ses embarras 
gastriques et de leurs funestes conséquences. 

Si du moins il se bornait à décrire; mais, oubliant 
que vous n'êtes pas médecin, il soumet à votre critique, 
incompétente en ces matières, un tas de symptômes plus 
ou moins louables... 

De votre drame, cependant, pas un traître mot. Que 
si, faisant violence à la pruderie de votre amour-propre 
désespéré , vous laissez tomber du bout des lèvres quelque 
allusion à l'événement de la veille , le malade vous inter- 
rompt brusquement : 

— Ah! oui, ton drame, à propos... Imagine-toi que 
je m'habillais justement pour aller au spectacle, quand tout 
à coup de violentes nausées, etc., etc. 

Ce nouveau récit dure un quart d'heure sans qu'il soit 
une seule fois question de ce qui vous touche. 

Doublement révolté par une indilférence si complète et 
par des détails si peu confortables, vous quittez bientôt la 
partie, et vous arrivez tout ébouriffé chez une aimable 
veuve qui doit, selon vous, porter le plus grand intérêt à 
votre brillant début. 

Dès qu'elle vous voit paraître, elle se jette toute joyeuse 
au-devant de vos pas : 

— Eh ! arrivez donc ! . . . quel bonheur ! . . . Je vous 
attendais... j'ai failli vous écrire... envoyer chez vous... 
Combien je vous sais gré de m'avoir devinée!... 

— A la bonne heure, pensez-vous, ce dédommagement 
m'était du. 



DE LA ME HUMAINE. 35< 

Là-dessus, prenant la figure de circonstance, vous sou- 
riez à demi, prêt à balbutier quelque remercîment mo- 
deste. L'aimable veuve ne vous en laisse pas le temps : 

— Vous connaissez la Normandie? 

— La... Normandie?... répétez-vous avec une pro- 
fonde stupéfaction. 

— Oui, la Normandie... Qu'avez-vous donc à vous 
étonner ainsi?... Donnez-moi des renseignements sur les 
bains de Trouville... Le docteur me les conseille... S'y 
amuse-t-on ? Les environs, les hôtels, les baigneurs, qu'en 
dites-vous ? 



Le soir, avant de vous rendre à votre seconde repré- 
sentation, vous dînez seul chez un restaurateur voisin du 
théâtre. 

Deux jeunes gens installés près de vous causent à voix 
assez haute; et bientôt — ô bonheur inespéré ! — vous 
vous assurez qu'ils traitent la seule question digne, à votre 
avis, d'occuper les gens sensés. 

— Tu y étais? dit l'un, laissant percer quelques regrets. 

— Si j'y étais! répond l'autre avec l'accent du triomphe. 

— Eh bien? 

— Magnifique, mon cher, magnifique. 

Bon jeune homme!... N'était le décorum, vous vous 
jetteriez dans ses bras. 

— Elle a été applaudie? 

— A tout rompre... Depuis longtemps on n'avait rien 
entendu de pareil. 

— Et, dis-moi... quel costume avait-elle? 

Hein? qu'est-ce ceci?... Un frisson vous passe des pieds 
à la tête. 



352 PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 

— Elle en a trois... Plus beaux l'un que l'autre. 

— Cette chère Zorab... j'en suis bien aise... Ah çà!... 
et la pièce? 

— Peuh!... tu sais... des vers... toujours la même 
chose. 

Le barbare! — Et qu'on lui jetterait bien ce carafon par 
la tête! • 

— De qui est-elle?... Sait-on? 
-^ Je ne m'en suis pas informé. 








XXVIII 
GROS, GRAS ET... TRISTE 

( Incompatibilités. — Narration xxvi.) 



— Vous paraissez, lui dis-je en terminant mon salut 
et en ra'avançant vers le canapé où il reposait les bras 
croisés sur sa poitrine, vous paraissez jouir d'une très- 
bonne santé? 

Il leva sur moi des yeux tout à coup remplis de mé- 
fiance et de colère. 

Ce regard m'étonna au dernier point. Qu'y avait-il de 
malveillant dans mes paroles? 

— Oui, monsieur, me répondit-il, je me porte bien... 

45 



354 ' PETITES MISÈRES 

très-bien... trop bien sans doute... Mais quelle rancune 
vous pousse à me le rappeler si cruellement? 

— Excusez-moi, repris-je à mon tour, j'ignorais... 

— Vous ignoriez?.. . Qu'aviez-vous besoin de savoir?... 
Ne suis-je pas sous vos yeux et puis-je faire mystère de 
mon infortune?... Dieu merci, elle éclate de toutes parts. 

En prononçant ces derniers mots, il essaya de passer 
les mains entre son gilet et la ceinture de son pantalon, de 
façon à ramener le premier de ces vêtements sur un abdo- 
men-rondelet qui peu à peu s'était affranchi de cette 
gênante enveloppe. 

Mais cette tentative demeura inutile, et mon interlo- 
cuteur ne put pas seulement insérer un doigt — il est vrai 
que ses doigts, par leurs dimensions exorbitantes, rappe- 
laient ceux de je ne sais quel empereur romain à qui ser- 
vaient d'anneaux les colliers de sa femme — entre les 
deux étoffes fortement serrées l'une par l'autre. Je com- 
pris alors qu'il se plaignait de son embonpoint, vérita- 
blement extraordinaire. 

Un maladroit à ma place eût aggravé, en cherchant 
à la réparer, la bévue que je venais de commettre ; mais je 
me gardai bien de risquer une consolation qui pouvait 
aisément devenir une injure. 

L'obèse me sut gré de cette délicatesse, et, après 
deux ou trois minutes accordées à son premier courroux, 
il reprit d'un ton pénétré : 

— Je suis gras... très-gras... à quoi servirait de le 
nier? Mais si c'est un malheur ce n'est pas un crime, et je 
ne fléchirai pas sous le poids de mon infortune... Seule- 
ment je voudrais trouver chez mes contemporains plus de 
réserve et d'égards. Je voudrais qu'ils s'abstinssent, — 
quand la politesse leur en fait un devoir, — de ces bana- 



DE LA VIE HUMAINE. 353 

lilés qui, indifférentes pour tous, sont injurieuses pour moi 
et mes pareils... Vous n'iriez pas, — n'est-ii pas vrai? 
— féliciter un boiteux sur sa manière de marcher, un 
aveugle de ce qu'il n'y voit goutte, un bossu de sa taille 
qui dévie?... Pourquoi me vanter, à moi, ce désastreux 
embonpoint?... 

Il attendait peut-ehre une réponse à cette question tout 
à fait embarrassante, mais je me bornai à reconnaître mes 
torts par un silence expressif. Cette tactique me réussit 
encore à merveille, et me valut tout aussitôt la confiance 
de cet excellent homme. 

Nous sortîmes ensemble pour prendre l'air dans la 
campagne, je lui offris mon bras, et il poursuivit sur le 
même ton : 

— Je ne maudirai pas les personnes vénérées auxquelles 
je dois le jour ; — il n'a pas dépendu d'elles de me donner 
une santé moins robuste et moins terrible. Elles auraient 
pu , il est vrai , en combattre de bonne heure le déve- 
loppement exorbitant , et me procurer dans mon enfance 
quelques salutaires maladies ; mais elles ne l'ont pas fait , 
aveuglées par un préjugé trop universel ; et je ne puis 
m'en prendre, de l'état où me voici réduit, qu'à cette 
fausse idée qui fait regarder la santé comme le premier 
des biens , — une forte constitution comme un don pré- 
cieux de la nature, — et l'appétit le plus exagéré comme 
un symptôme toujours favorable... Hélas!... 

Le malheureux s'arrêta pour reprendre haleine. 

Sa longue période l'avait essoufflé. Son front s'était 
couvert d'une moiteur brûlante. Il l'étancha de son mieux 
dans les plis d'un foulard des Indes que ses petits bras 
allèrent péniblement chercher au fond d'une de ses poches 
postérieures. 



336 



PETITES MISÈRES 



Ce foulard , il l'étendit ensuite sur l'herbe d'un talus 
qui bordait la route, et il s'y laissa tomber avec un bruit 
pareil au dernier soupir d'un bœuf assommé. 

— Je n'irai — pas — plus loin, — jeune homme, — 
pour — le moment. — Arrêtons-nous, s'il vous plaît... 
— Ouf! 

Je souris intérieurement en songeant à la vengeance 
que Henri IV tira, dit-on, de son ennemi réconcilié, le duc 
de Mayenne. 

11 était évident que sans y songer je venais d'infliger 
à l'obèse un supplice tout pareil. 




Mais, ■ — n'étant pas roi et n'ayant pas affaire à un 
ex-rebelle , — je sentis que j'avais à m'exqjiser d'avoir, 
en précipitant notre marche , rendu la promenade pénible 
à mon compagnon. 

Je pris pour cela un biais très-diplomatique , qui con- 
sistait à feindre moi-même une grande fatigue. 

— Vous avez bien raison, m'écriai-je... le temps est 



DE LA VIE HUMAINE. 357 

horriblement lourd... et l'endroit tout à fait propice pour 
faire halte. 

Je mentais comme un dentiste : il ventait frais, et la 
poussière du chemin nous venait dans les yeux; mais aussi 
je gagnai d'un seul coup les bonnes grâces de l'obèse, qui 
me demanda aussitôt un petit service. 

Sa gouvernante en l'habillant avait un peu trop serré 
la boucle de son col-cravate, lequel pouvait ainsi devenir 
complice d'une disposition naturellement apoplectique. 

Or mon compagnon était incapable de remédier par 
lui-même à ce grave inconvénient de sa toilette. Je lui 
vins en aide, et une familiarité presque sans réserve se 
trouva établie entre nous. 

— Si vous croyez , — reprit-il après avoir soufflé, — 
que je n'envie pas souvent votre alerte et svelte mai- 
greur... vous vous trompez, mon garçon... et je donne- 




rais bonne chose pour trouver un équarrisseur humain 
qui, sans me tuer, dégrossît un peu ce bloc informe... 
(il montrait, disant ceci, sa taille et ses jambes d'élé- 
phant).... 



338 PETITES MISERES 

Mais, bah! continua-t-il, il serait à présent trop tard, 
et, des malheurs attachés à mon état, je n'éviterais pas 
les plus poignants... C'est à votre âge, jeune homme, 
qu'il est surtout dur de se trouver, par une surabondance 
de vie, en dehors de l'humanité... à votre âge, dis-je, et 
même plus tôt; — car, j'ai bonne mémoire, mes misères 
datent du collège. 

Tant que je restai dans ma famille, mon état ne me 
fut point révélé. 

Ma mère, — excellente femme! — trouvait tout natu- 
rel qu'un enfant si supérieur aux" autres par son esprit et 
sa beauté l'emportât aussi sur eux par l'ampleur de ses 
facultés stomacales. 

Elle s'applaudissait de mon ridicule appétit, oii 
elle voulait voir à toute force le symbole et le gage 
d'une ambition dévorante qui flattait singulièrement son 
orgueil. 

(( — Cet enfant ira loin, lui ai-je entendu dire bien 
des fois; jeune comme il est, il mange déjà cinq côtelettes 
à son déjeuner. » 

L'âge vint cependant oii il fallut songer à cultiver 
d'aussi brillantes dispositions. 

J'entrai dans un pensionnat de Paris dont le pros- 
pectus promettait aux élèves une nourriture saine et 
abondante. 

Saine, je ne dis pas le contraire, car j'ai ouï conter 
que la diète en certains cas peut devenir un moyen' de 
guérison; mais l'autre moitié de la promesse universelle 
m'apparut dès le premier jour, — et dès le premier bœuf 
aux cornichons qui me passa par les mains, — comme 
une de ces déceptions que l'existence nous garde en si 
grand nombre. 



DE LA VIE HUMAINE. 359 

Je ne saurais vous dire quelle terreur me saisit en- 
suite lorsque je vis découper ce bœuf en rouelles presque 
aussi transparentes qu'un vitrail de chapelle gothique. Si 
les assiettes n'eussent été tout simplement en terre de 



pipe, on aurait pu croire que l'intention du président de 
table était de ne pas nous en dérober l'aspect flatteur. 

Je demeurai stupéfait de voir que mes camarades se 
contentaient d'une si maigre pitance, et quant à moi, je 
jurai bien que , de façon ou d'autre , je saurais suppléer à 
cette insuffisance alimentaire. 

« Ventre alTdmé n'a point d'oreilles », dit le pro- 
verbe ; mais je puis vous garantir qu'en revanche il a des 
yeux et des mains. 

Toujours au guet, toujours prêt à me glisser furti- 
vement dans le réfectoire désert, dans la boulangerie, voir 
à la cuisine, sous mille prétextes divers, j'ajoutais chaque 
jour la valeur de deux ou trois portions à celle qui m'était 
destinée ; mais ces larcins multipliés, qui demandaient une 



360 PRTITES MISÈRES 

effrayante consommation de mensonges et de ressources, 
semblaient m'ouvrir l'appétit en même temps que l'intel- 
ligence. 

Malgré tout, j'avais faim et ne pouvais dissimuler cette 
espèce d'infirmité, qui me rendait pour mes camarades 
un objet de raillerie. 

J'ai pu remarquer dès lors combien l'homme a l'esprit 
mal fait. 

On m'en voulait sérieusement de ce péché originel 
attaché à ma constitution ; et lorsqu'il arrivait à mes 
commensaux, plus promptement rassasiés et plus difficiles 
que moi, de reculer devant un plat mal réussi, disaient-ils, 
— si je manifestais l'intention de venir en aide à leur appé- 
tit débile, — ils méconnaissaient, au point de me mal- 
traiter, cette intention charitable. 

Vingt fois et plus ils ont poussé l'ingratitude et la bar- 
barie jusqu'à dénaturer, par toutes sortes de mélanges 
absurdes, les aliments précieux qui choquaient leur vue et 
que je m'offrais à faire immédiatement disparaître. 

Voilà de l'inconséquence, ou je ne m'y connais pas. 

De plus, les brocards pleuvaient sur moi de tous côtés; 
brocards d'écolier dont le Gradus ad Parnassum faisait les 
frais la plupart du temps. Les petits pédants dont j'étais 
entouré griffonnaient sur tous mes livres, gravaient sur 
mon banc, sur mon pupitre, sur mon lit, toutes sortes 
d'inscriptions déshonorantes : 

Ventri natus, — Ventri deditus, — Vesana gula, — 
Escarum gurges , — Dapibus indulgens, — Non dans 
frœna gulœ , — Sectans lautœ fercula mensœ. 

Je retrouvais de tous côtés cette insultante synonymie 
qu'on faisait même résonner à mes oreilles partout où je 
portais mes pas... comme s'il eût dépendu de moi de me 



DE LA VIE HUMAINE. 



361 



soustraire à Tinfluence de ces quatre divinités célébrées 
par un grand poëte moderne : le dieu Gourmand et le dieu 
Goulu, le dieu Glouton et le dieu Gouliaf. 

J'étais bien malheureux, allez... et le souvenir de tant 




d'injures me revient encore aujourd'hui avec une arrière- 
saveur pénible. 

Je me rappelle combien je fus méconnu, et qu'on me 
reprocha souvent mon égoïsme lorsque, — le cœur gros, 
mais l'estomac vide, — je me réfugiais dans quelque coin 
pour y dévorer seul les pleines bourriches de friandises 
que ma mère me faisait passer. 

Que n'aurais-je pas donné pour les partager avec 
ceux-là mêmes qui m'insultaient ainsi! mais la nature fai- 
sait entendre sa voix impérieuse, et m'interdisait de céder 
à cet entraînement sympathique — Que de taloches, 
que de postes, que d'omeleltes, n'ai-je pas dues à une 
avarice indispensable! 

46 



362 



PirriTES MISÈRES 



Ces mots de poste et d'omelette m'avaient étonné. Mon 
interlocuteur s'en aperçut : 

— Ah ! reprit-il devinant mon erreur, ce n'étaient pas 




les omelettes que vous croyez... celles-là, je les eusse 
reçues sans me plaindre, soyez-en siir... mais l'omelette 
dont je parle est une mauvaise plaisanterie nocturne qui 
ne mérite pas un nom si respectable. 

Elle consiste à se glisser sans bruit près du lit d'un 
pauvre diable, — à prendre son matelas par les deux 
bouts , — et à le retourner brusquement ni plus ni moins 
qu'une... 

— Je comprends l'analogie, m'écriai-je aussitôt. 

— Vous comprenez !... vous êtes bien heureux... 
Quant à moi , je n'ai jamais rien trouvé d'analogue entre 
une excellente préparation... un mets admirable par ses 
qualités savoureuses et substantielles... et la sensation 
particulièrement désagréable qu'on éprouve à se réveiller 
en sursaut près d'une table de nuit renversée, — sous des 







L'affreuse Poste commence, course aveugle qui l'emporte il ne sait où. 



DE LA VI li HUMAINE, 



363 



matelas et des couvertures inextricables. — avec une 
épaule à moitié démise, — le nez écrasé, — la lèvre fen- 




due, — au milieu d'une douzaine de polissons en che- 
mise qui rient aux éclats de leur odieuse victoire. 

— Et la poste? 

— La poste est une autre invention non moins sata- 
nique et qui atteste la férocité native dont l'homme est 
investi dès ses plus jeunes années. Il faut plaindre — et 
plaindre sérieusement — le pauvre diable d'écolier contre 
lequel s'insurge toute la cour dont il fait partie , et qui , 
traqué, accablé dans un coin par toute une bande d'enfants 
inhumains, — transi de peur, — suppliant, — faible et 
petit en face de tant d'ennemis, — n'a que des prières à 
leur opposer. 

Les uns le tiennent par les mains, d'autres s'accrochent 
à ses habits ; d'autres encore le poussent par les épaules, 
et l'afTreuse poste commence, course aveugle qui l'emporte 
il ne sait où, lui fait perdre la tête dès les premiers pas, 
semble vouloir le lancer contre des murs où il peut se 



364 PETITES MISÈRES 

briser la tête, sur un sol qui entr'ouvre, dirait-on, pour le 
recevoir, de noirs et profonds abîmes... 

Ah! la poste. Monsieur, la poste! et quels tristes 
souvenirs laisse quelquefois l'âge heureux par excel- 
lence ! 

Mon caractère s'aigrissait au sein des persécutions. 
Mes parents, lassés de mes plaintes, me rappelèrent auprès 
d'eux, et, pour mieux me faire oublier les humiliations 
que j'avais subies , leur tendresse ingénieuse prit soin de 
me dissimuler l'espèce d'infirmité qui me les avait attirées. 
Il fut convenu que je grandissais énormément, et mon 
insatiable appétit fut attribué aux besoins de cette crois- 
sance. 

On alla même jusqu'à m'en complimenter. 

Mais cette fiction ne pouvait durer, et, après un an ou 
deux, je restai en face de l'horrible vérité. 

J'étais décidément gras et vorace. 

Imaginez — ceci vous sera facile — à quels désastres 
ce double vice de tempérament m'exposa pendant ces 
années où, en dépit de tout obstacle, l'homme est con- 
traint de sacrifier à l'amour. 

Une idée généralement admise — et cela depuis les 
temps les plus reculés — c'est que , consumé par l'ardeur 
des passions, un amoureux doit être pâle et maigre. 

Pallidus omnîs amans, color hic est aptus amanti, 

disait Ovide ; et cela est resté, sinon vrai, du moins incon- 
testable. 

Un teint fleuri , des yeux brillants , une certaine ron- 
deur de forme, toutes choses qui sembleraient devoir plaire 



DE LA VIE HUMAINE. 365 

et charmer, tournent au désavantage de l'amoureux bien 
portant. 

Ses soupirs exhalés d'une poitrine robuste ont sur la 
beauté capricieuse un effet tout opposé à celui que pro- 
duisent les petites expirations avortées d'une tendresse à 
demi pulmonique. 

Ceci me rappelle que justement à l'époque où j'aurais 
voulu voir l'embonpoint réhabilité par la mode, cette folle 
déesse mit les poitrinaires en grande vogue. 

On n'osait plus faire qu'en toussant une déclaration 




d'amour. La cachexie comptait pour beauté ; l'usage du 
jujube et du lichen, pour recommandation souveraine 
auprès des belles. 

Naturellement elles avaient pris en horreur tout esto-, 
mac fonctionnant d'une manière un peu complète. 



36»> PETITI-S MISÈUliS 

Cette singulière antipathie me condamnait au plus 
abominable régime. 

J'avais ouï dire aussi que l'abondant usage de l'eau 
pouvait jusqu'à certain point combattre l'enluminure tou- 
jours croissante de mon joyeux visage. 

On m'avait assuré également qu'on traitait l'obésité 
par les acides. 

Je me gorgeai de vinaigre et d'eau. 

Mal m'en eût pris à la longue si quelque charitable 
médecin ne m'avait averti. que je suivais un régime con- 
tradictoire. 

« Il n'est pas bien siir, me dit-il, que l'eau vous pâlisse 
jamais, et qu'à force de vinaigre vous puissiez acquérir 
une taille de guêpe. H l'est, en revanche, que l'eau vous 
engraisse, et que le vinaigre, — en échauffant les organes 
de la digestion, — couvrira vos joues de nombreux bour- 
geons. Avisez à ce double résultat. » 

Il fallut bien, cédant à de si sages conseils, laisser 
leur cours à mes dispositions naturelles. Je me bornai 
donc à les dissimuler de mon mieux lorsqu'elles pouvaient 
me nuire ; et il n'eût tenu qu'aux mille objets dont je fus 
tour à tour épris de me croire le plus sobre des Spartiates, 
tant je m'appliquais à rester impassible, sous leurs yeux, 
aux tentations les plus attrayantes de la gastronomie. 

Les jours où de pareilles luttes étaient prévues, j'avais 
soin de m'y préparer par des précautions qui m'assuraient 
une facile victoire; et j'arrivais au combat, suivant le prin- 
cipe de la stratégie britannique, lesté de tout ce qu'il me 
fallait pour soutenir les plus rudes chocs. 

Mais supposez une circonstance inattendue, et jugez de 
mes angoisses lorsque, mourant de faim , je devais laisser 
défiler devant moi, — sans y toucher, — sans y regarder 



DR LA VIE HUMAINE. 367 

même, — un de ces bons dîners de province qui durent 
de six heures à minuit. 

Mon stoïcisme en ces occasions m'étonnait quelquefois 
moi-même, et, pour atténuer l'effet de certaines odeurs 
savoureuses qui me montaient au cerveau, j'avais besoin 
d'ouvrir devant moi les plus délicieuses perspectives d'un 
amour récompensé. 

A quoi servaient tant d'efforts? On lutte en vain contre 
sa destinée, et la mienne semblait prendre un malin plaisir 
à se jouer de mes tentatives diététiques. Elle transformait 
mes plus philosophiques goûters en autant de repas à trois 
services, et donnait à quelques bouchées de pain la valeur 
relative d'un chapon manceau. 




Je florissais donc en dépit des jeûnes imposés par 
l'amour, plus rubicond, plus bouffi chaque semaine; et 
pour moi les flèches de Cupidon semblaient s'être méta- 
morphosées en véritables lardoires. De là l'obligation de 



368 PETITES MISÈRES 

me soumettre à de nouvelles tortures , de me sangler dans 
d'étroits corsets qui m'ôtaient le mouvement et la respira- 
tion; dans des pantalons qui, si solides qu'on les choisît, 
devaient nécessairement céder au premier mouvement irré- 
fléchi que la passion dicterait au malheureux dont ils com- 
primaient l'ampleur violente et rebelle. 

La mimique — cette portion si essentielle de l'élo- 
quence séductrice — se trouvait annulée chez moi par 
l'espèce de prison perpétuelle à laquelle mon tailleur 
m'avait condamné. 

Ma bien-aimée venait-elle à laisser tomber en ma 
présence ou son mouchoir ou son bouquet, j'étais privé du 
bonheur de le ramasser avec cet empressement passionné 
qui dit tant de choses; et tandis que je restais immobile, 
les lèvres plissées par un sourire contraint, j'ai vu cent 
fois un rival agile arriver en glissant sur ses orteils, se 
pencher gracieusement une jambe en l'air, relever du bout 
des doigts l'objet précieux, et, les coudes arrondis, l'offrir 
en souriant à notre commune déesse. 

Celle-ci, — par là rappelée au sentiment de ma dis- 
grâce, — me jetait, après l'avoir remercié, un regard 
empreint de cette pitié dédaigneuse qui glace toute espé- 
rance au cœur de l'amant éperdu. 

La jalousie de mes contemporains — elle était éveillée 
par certains avantages purement moraux, et entre autres 
par quelque vingt mille livres de rente dont j'étais en 
possession, — leur jalousie, dis-je, avait fait succéder aux 
injures gréco-latines des allusions. romantiques., 

La littérature anglaise était à la mode alors, et Dieu 
sait à quel point on abusa contre moi du personnage de 
Falstaff, si largement dessiné par Shakspeare. 

Je me rappellerai toujours une traduction de la pre- 




J'étais privé da bonheur de le ramasser.... J'ai vu cent fols un rival agile 
l'offrir en souriant à notre commune déesse. 



DE LA VIE HUMAINE. 369 

mière partie de Henry IV, faite à mon intention par un 
poëte maigre et barbu. 

Cet impertinent eut l'audace de la lire dans le salon 
d'une jeune héritière anglaise que je convoitais , et chaque 
fois que la glorieuse bedaine de sir John était en jeu, 
chaque fois que le prince Henry la criblait de ses mépri- 
sants sarcasmes, l'ingénieux traducteur, tourné vers moi 
de la façon la plus provoquante, me les adressait en face. 




Bien mieux, il me consultait très-sérieusement sur 
l'exactitude de sa version et me demandait par exemple* : 

— Embossed rascal. Monsieur, comment rendriez-vous 
ceci?... Knotty pated fool... Greasy talloio keech... Huge 
ht II of flesh.., My sweel beef... Aidez- moi donc à trouver 
^ des équivalents. 

Il va sans dire que j'éludais toujours de pareilles 
requêtes, mais par malheur l'héritière éluda aussi les 
miennes. 

47 



370 PETITES MISÈRES 

Le poëte maigre l'épousa deux mois après. 
Ce n'est pas l'embarras ; le ciel s'est chargé de ma 
vengeance. Mon rival, à peine marié, changeant tout 
à coup de régime et de mine, a subi la plus prompte 
métamorphose. 

L'élégie diaphane a tourné au vaudeville replet. Le 
poëte, à l'heure qu'il est, joue sur les trois-six, et, bor- 
nant là le culte qu'il rend aux choses de l'esprit, s'est 
donné pour muse la brune et dodue Gasterea, dont Brillât- 
Savarin a chanté dans sa trentième Méditation l'appétis- 
sante apothéose. 

Son ventre n'est encore qu'au majestueux ; mais je 
doute qu'il l'y puisse fixer, et je ne désespère pas de voir 
sous peu d'années celle qui m'a préféré cet être fluet, igno- 
minieusement chassée du lit de son époux -par l'élargisse- 
ment remarquable de ce gastrophore imprévu. 

Revenons cependant à ce qui me concerne. 

L'amour n'est pas le seul passage de la vie fermé, 
comme certains couloirs trop étroits, à l'infortuné que la 
nature a doué d'une corpulence fatale. 

Dans raille autres rencontres, l'extérieur réjoui qu'elle 
nous donne malgré nous équivaut à l'incongruité la plus 
grave. 

Je ne parle pas des funérailles, où nous apportons 
une caricature vivante de la douleur que chacun ressent 
ou affecte; mais il suffit qu'une afi*aire soit triste, ou 
même simplement sérieuse, pour que nous puissions 
sans ridicule y mêler nos figures à contre-temps pros- 
pères. 

Les larmes nous vont comme des manchettes à... un 
animal que je ne veux pas nommer. Il nous est défendu 
de faire appel aux sympathies les plus universelles. L'é- 



DE LA VrE HUMAINE. 371 

motion ne nous réussit jamais, et la maxime poétique 
d'Horace : 

....Si vis me fîere, dolendum est, 

demanderait à être exactement retournée quand on parle 
de nous. Aussi m'étonné-je souvent que tout homme gras, 
— forcément féroce, — ne renonce pas aux témoignages 
d'une sensibilité toujours inutile et mal accueillie. 

Oh! oui... mal accueillie... J'en atteste mes débuts au 
barreau, et l'hilarité cruelle soulevée tout à coup dans 
l'auditoire quand je mugis, en vrai taureau, l'exorde qui 
devait me gagner tous les cœurs. 

— 3Iessieurs , m'étais-je écrié , ma faible voix vous dit 
assez que je suis réduit... 

On ne me laissa pas achever ma phrase , et des stalles 
occupées par les jurés au siège des magistrats, — de l'en- 
ceinte réservée au banc des témoins, — de ceux-ci à la 
plèbe refoulée par les gendarmes dans le Gn fond de la 
salle , — un rire homérique circula comme l'éclair. Je 
faillis me rasseoir anéanti ; mais un juste sentiment de 
fierté me soutint en ce moment terrible. Je voulus faire 
face à l'orage, et me précipitait in médias res, tête baissée. 
« rebrassant les manches de ma robe, — comme dit 
Eutrapel — et fendant l'air en quatre doubles. » 

Un succès d'étonnement paya mes efforts. Le silence se 
rétablit peu à peu, et, reprenant courage, je m'abandon- 
nais à toute la fougue d'une improvisation soigneusement 
apprise par cœur, lorsque... 

Je ne sais si j'ai raison de vous révéler ainsi mes 
malheurs... Yous n'en abuserez pas, n'est-il pas vrai, tout 
jeune et tout maigre que vous êtes?... 



m PETITES MISÈRES 

Je me hâtai de répondre à celte pathétique apostrophe 
de l'obèse en serrant dans mes deux mains sa patte 
énorme et pesante. 

Il reprit, complètement rasséréné : 

... J'improvisai donc, comme je viens de vous le dire, 
quand je vis le président — un petit homme sec et 
bilieux... ami intime de mes parents — me regarder tout 
a coup d'un air inquiet... et, tout en manifestant l'intérêt 
le plus vif, le plus paternel , m'arrêter, m'interrompre du 
geste. Je crus devoir déférer à cette exhortation muette, 
et , tirant la bride à la verve impétueuse de mon excel- 
lente mémoire : 

— Monsieur le président? 

Ma toque, gracieusement étendue vers lui, complétait 
ma question. 

— Avocat, me répondit-il du ton le plus bienveillant, 
je vous invite, dans votre intérêt, à user de plus de mo- 
dération. 

Je crus avoir dépassé par mégarde les bornes de la 
légalité. Pressé dès lors de m'excuser : 

— Je prie la cour, m'écriai-je, de croire à mon res- 
pect, à mon amour sincère pour les lois de mon pays... 
Si j'ai pu dans l'ardeur de la discussion... 

Un nouveau geste du président m'arrêta court. 

— Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela... me dit-il en 
hochant la tête... vous n'avez rien à vous reprocher qui 
nous concerne. Mais modérez-vous... modérez-vous, que 
diable ! . . . 

Je commençais à ne plus comprendre, et tout interdit: 

— Comment ?... que je me modère?... 
Le président s'impatientait : 

— Eh! oui, jeune défenseur... modérez-vous.... Ne 



DK LA VIE HUMAINE. 373 

VOUS échauffez pas ainsi... Tenez... voyez plutôt... Vous 
êtes en nage!... 

Assommé par cette obligeance inopportune , je retom- 
bai cette fois sur mon banc, et parodiant la sublime impré- 
cation du noir amoureux de Desdémona : 

Ol'farewell. 
Farewell the neighing steed and the shrill trump, — etc. 

Farewell! — Othello' s occupation 's gone. 

Adieu , m'écriai-je intérieurement , le forum et les 
triomphes de l'éloquence, la foule émue, les regards atten- 
dris des dames élégamment parées ! Adieu les vives répli- 
ques, les grands effets de style, les frémissements flatteurs 
d'une assistance complètement subjuguée ! 

. . . . And ail quality, 
Pride, pomp, and circumstance of glorious warl 

En effet , je déposai dès ce jour — et pour jamais — 
la toge et la superbe coiffure qui donne à l'avocat le plus 
beau privilège de la grandesse castillane. 

Depuis lors j'ai vécu — si cela s'appelle vivre — en 
véritable paria social, condamné à manger seul — et je 
les mange bien , hélas ! très-littéralement — mes vingt 
mille livres de revenu. 

Eloigné par ma disproportion physique de tout com- 
merce agréable, je n'ai d'égaux nulle part... si ce n'est 
parmi les vieux bouchers, les vieux aubergistes ou les 
vieux carlins de vieille fille. 

On ne m'invite jamais à dîner : mon appétit fait 
peur. 



374 



PETITES MISÈRES 



Jamais cabriolet obligeant ne se prête à me jeter quel- 
que part ; si j'y pouvais entrer, je le jetterais moi-même à 
la renverse. Je me garde bien de tomber jamais aux 




genoux d'une jolie femme, ne me souciant guère d'y rester 
comme jadis Gibbon devant madame de Montolieu. 

L'amitié , même la chaste amitié , ne saurait m'ouvrir 
ses bras : ma circonférence l'effraye. 

Vous le voyez, jeune homme, je suis réellement bien à 
plaindre. 

Le soupir effrayant et la grimace mélancolique dont 
l'obèse accompagna ces derniers mots triomphèrent du 
sérieux avec lequel je l'avais jusqu'alors écouté. Toute- 
fois, comme je sentais que ma gaieté pouvait l'offenser, 
j'essayai de la contenir... et faillis mourir à la peine. 
L'obèse s'en aperçut. Avec une magnanimité qui n'était 
pias sans effort : 



DE LA VIE HUMAINE. 



375 



— Riez, me dit-il,... riez, et partons... Puissiez- vous, 
jeune efflanqué, ne jamais peser trois quintaux!... 

— Ainsi soit-il, pensai-je en le voyant obligé pour se 
relever d'avoir recours à mon aide. 

Dieu sait que je la lui offrais de bon cœur; mais en ce 
moment pouvait-il l'accepter de même ? 





XXIX 



PETIT TRAITÉ DES SERVITUDES 



( Le Libre Arbitre. — Loçnn ii.) 



— Nous voyant attentifs à ce mot de sei'viUi'Irx, le professeur commença ainsi : — 

Elles sont — je ne l'invente pas — c'est le Code qui 
le dit : 

Actives ou passives, 
Continues ou discontinues. 
Apparentes ou non apparentes, 



PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 

Urbaines ou rurales. 



377 



II y a bien encore une centaine ou deux de définitions 
et de distinctions tout aussi absolues que celles-ci, à tirer 
de la loi ou de ses commentateurs. Mais les précédentes 
nous suffiront. 

— Et le professeur, par forme de préambule, alluma sa pipe. — 

La servitude active, continua-t-il, est celle qui demande 
le fait actuel de l'homme — ou de la femme — pour 
s'exercer à vos dépens. 

Exemple : Vous êtes logé immédiatement au-dessous 




de mademoiselle Atala Ciseau, jeune lingère qui donne 

(à beaucoup trop de gens) les plus agréables espérances. 

Elle possède , par suite de cette superposition et de 

48 



378 



PETITES MISÈRES 



ses penchants particuliers, je ne sais combien de servitudes 
exercées par elle avec une activité remarquable. 

Ce sont d'abord les leçons de danses prohibées qu'elle 
se fait donner à huis clos et de fort bonne heure par ses 
nombreux amis, pour les transmettre à ses amies dans 
l'après-midi ; elle démontre ensuite pendant toute la 
soirée, avec accompagnement de flageolet , que ces leçons 
ne sont perdues ni pour elle ni pour l'enseignement mutuel 
dont elle s'est chargée. 




T"Tr"x 



Ce sont les soms qu'elle prodigue à ses résédas, à ses 
pensées,' à ses violiers de toute nuance, ainsi qu'à ses 
serins et chardonnerets ; soins touchants dont témoignerait 



DE LA VIE HUMAINE. 379 

au besoin votre balcon, jonché de mouron, d'eau terreuse, 
de- petit mil et d'autres débris équivoques. 

Si vous contestez la légalité de cette servitude par- 
devant le tribunal suprême de votre concierge, vous la 
verrez sans doute se transformer pour vous et votre robe 
de chambre en une servitude passive des plus désa- 
gréables : l'arrosement stillicide deviendra perpétuel ; — 
les serins, de moitié dans la vengeance de leur maîtresse, 
prendront exprès des laxatifs de toute sorte; les jeunes 
professeurs de danse dont il a été parlé ne manqueront 
jamais une occasion de vous poudrer à blanc avec la 
cendre de leurs cigares. 

Ce sont enfin les hostilités que mademoiselle Atala se 
permet sans scrupule contre vous en votre double qualité 
d'homme insensible et marié. 

Elle n'est heureuse qu'à vos dépens : lorsqu'elle peut , 
par exemple, en allant chercher sa crème, escamoter votre 
journal glissé sous la porte par le facteur, ou bien encore 
cacher dans quelque obscur re<îoin de la loge du portier 
la clef qu'on y dépose pour vous, avec le bougeoir clas- 
sique. 

En pareil cas , elle veille tout exprès jusqu'à plus de 
minuit, et s'amuse singulièrement de votre embarras lors- 
que, après avoir assez longtemps querellé le négligent 
concierge, vous arrivez sur votre palier, où vous attend 
le plus cruel embarras. 

Vous êtes en effet placé entre les deux anxiétés sui- 
vantes : 

Ou bien vous réveillez votre femme en sonnant à 
plusieurs reprises, et vous 'pourrez compter sur un bel 
accès de mauvaise humeur; 

Ou bien, tranquillisée par les précautions qu'elle a 



380 



PETITES MISÈRES 



prises, madame restera plongée dans un sommeil inex- 
pugnable, et vous n'obtiendrez pas qu'elle vous ouvre : ce 
qui vous placera dans la nécessité d'enfoncer littéralement 
la porte de votre domicile... en ameutant contre vous les 
voisins irrités. 

Ce dernier cas échéant, mademoiselle Atala ne se refu- 
sera pas le plaisir de se plaindre plus haut que les autres 
et de récriminer amèrement contre vous : 

— « Que signifient, à une pareille heure, de pareils 




bruits? C'est bien à vous, qui réclamez toujours, de réveiller 
tout le monde! etc., etc. » 

Des cris de paon, d'atroces invectives. 



DE LA VIE HUMAINE. 384 

La servitude passive résulte de tel ou tel arrangement 
des choses humaines en vertu duquel, sans avoir besoin 
de remuer un doigt pour cela , quelque citoyen du monde 
fait peser sur vous une obligation désagréable. 

Le plus complet échantillon d'une servitude pareille est 
sans contredit le mariage ; mais comme elle est la plupart 
du temps réciproque, nous ne le citons que pour mémoire. 

C'est à côté — ou pour mieux dire en dedans — 
de ce bienheureux état que nous trouverons l'idéal de la 
domination, et par conséquent de la se^^^tude passive. 

Jamais valet de comédie, menacé de vingt coups d'épée 
par un gentilhomme furibond ; jamais nègre sous le bâton 
du commandeur, jamais chien peureux sous le fouet 
de son maître, n'épièrent assidûment le danger, ne se 
soumirent pour l'éviter à mille concessions déshonorantes, 
n'allèrent au-devant du moindre symptôme de volonté, 
comme l'humble servant d'une belle dame en face du mari 
d'icelle. 

Ce brave homme ne peut dire un mot, risquer un 
geste, manifester une velléité quelconque, sans qu'aussitôt 
son fidèle esclave ne se croie tenu à tout interpréter, à 
tout deviner, à tout accomplir. 

Une abnégation si complète n'aurait besoin que d'un 
motif plus légitime pour être véritablement touchante. 
Elle l'est même, nonobstant son origine criminelle, aux 
yeux de tout homme qui sait comparer — je me sers 
d'une métaphore proverbiale — le prix de la chandelle 
aux délices du jeu. 

Le jeune célibataire en question consomme sur l'autel 
de l'amour l'holocauste de tous ses goîits, de tous ses 
instincts, de toutes ses fantaisies. 

A cinq heures du matin, — paresseux comme un 



382 



PETITES MISÈRES 



agouti, — le voilà qui s'arrache aux tièdes caresses de 
l'édredon, et, mal réveillé, s'arme en bâillant pour la 
chasse ; — il lui en coûtera certainement une migraine et 
des maux de nerfs ; et encore ce témoignage de dévoue- 
ment aura-t-il ses conséquences naturelles ? Rien n'est 
moins certain. 

Malheureux dans sa campagne matinale, le mari s'en 



ifc*«('^^^Hi^W|^ 




prend volontiers à son collaborateur dont il relève dogma- 
tiquement toutes les fautes, et dont il se moque sans pitié. 

Si Monsieur n'est pas content. Madame, en revanche, 
boude et se plaint. 

Il se trouve que, s'éyeillant ce jour-là d'une humeur 



DE LA VIE HUMAINE. 



383 



tout à fait miséricordieuse, elle avait médité une prome- 
nade à la ferme, favorisée par l'absence conjugale. 

Vous me direz que son humble esclave ignorait ces 
dispositions favorables. 

Mais il est tenu de les deviner; il n'a pas l'intelligence 
du cœur; il est gauche, il est froid, il ne mérite pas tout 
ce qu'on fait pour lui. 

Après le déjeuner, cependant, le mari flotte indécis 
entre plusieurs emplois de sa journée ; le célibataire 




attend, pour connaître son sort, que cette volonté vacil- 
lante se soit enfin arrêtée à quelque résolution définitive. 
En attendant , il accompagne tous ses caprices d'une 



384 PETITES MISÈRES 

approbation infatigable : prêt à s'élancer vers le damier, 
s'il est question d'échecs ; vers sa flûte , si l'on veut de la 
musique ; vers l'écurie, si l'on demande des chevaux ; 
prêt à tout, même à lever des plans, si l'on est en train de 
cadastrer le domaine : maître Jacques universel, prompt 
comme l'éclair à se transformer pour être agréable. 

Aussi lui fait-on accorder le piano et monter les pen- 
dules , au grand désespoir de ses oreilles ; — essayer 
les jeunes étalons , au grand risque de son cou ; — 
mettre la bibliothèque en ordre, les outils de pêche en bon 
état, peindre en vert les treilles du jardin, étiqueter l'her- 
bier, cataloguer les parchemins généalogiques, vérifier la 
comptabilité de l'intendant ; — et , — monstrueux abus 
de cette exploitation de l'homme par l'homme, — trans- 
crire la requête in-folio, adressée par le mari à MM. les 
Président et Juges composant le tribunal de ***. 

Je ferai remarquer que, pour être rangée parmi les 
passives , la servitude ci-dessus doit s'exercer sans malice 
de la part de l'époux , — dont la tyrannie , si elle a con- 
science d'elle-même, change à l'instant de nature. 11 est 
aisé d'apprécier la justesse en même temps que la subtilité 
de cette distinction. 

Le despote volontaire qui abuse d'une situation dont il 
a le secret exerce une servitude active ; mais le brave 
homme qui, sans se douter de rien, devient l'objet d'une 
sorte de fétichisme assidu, demeure évidemment à l'état 
passif. Jamais la pensée ne lui vient de s'imposer au céli- 
bataire obéissant. C'est ce dernier qui, dominé par la ter- 
reur, court au-devant d'un joug inerte, multiplie les 
occasions de complaisance, et se commande à lui-même 
une série de sacrifices, de dévouements, plus méritoires les 
uns que les autres. 




C'est à bon escient quil la cajole et la flatte dans la personne 
de son mari. . . 



UE LA VIE HUMAINE. 385 

Tout cela pour un hommeau, comme le dit si bien 
Estienne de la Boëtie (discours de la Servitude volontaire) , 
souvent « le plus lasche et le plus féminin de la nation , 
non pas accoustumé à la pouldre des batailles, mais encore 
à grand'peine au sable des tournois. » 

Tandis que le célibataire esclave est quelquefois un 
capitaine à grosses moustaches, un ferrailleur à trois poils, 
un raffiné d'honneur, un Amilcar. 

Aussi n'est-ce pas « l'hommeau » qui l'effraye, mais 
bien la petite femmelette blonde près de laquelle il a son 
chemin à faire. 

Il la connaît. 

C'est à bon escient qu'il la cajole et la flatte dans la 
personne de son hôte. 

Elle lui pardonnerait plutôt — c'est pourtant beaucoup 
dire — un excès de respect pour elle qu'un manque d'é- 
gards pour son mari. 

La servitude continue est rare. 

Nous ne la trouvons guère que dans les petites in- 
firmités inhérentes à notre organisation. 

Un myope , par exemple , ^st continuellement dans la 
dépendance : 1° de ses yeux, 2° de ses lunettes s'il en porte, 
3" de tous les voyants qui voudront s'amuser de lui. 

Il a sur ceux-ci un avantiage réel, — c'est-à-dire pour 
peu que son imagination soit optimiste ; — car il suppose 
alors, sous chaque voile, une figure adorable; il donne 
vingt ans à toutes les femmes qui passent ; il accepte pour 
bons tous les teints éblouissants de fraîcheur, toutes les 
tailles admirables, tous les trompeurs attraits que les cos- 
métiques et la toile gommée ont adroitement simulés. 

Douce illusion qu'il paye cher s'il vient à s'y livrer 

49 



386 PETITES MISÈRES 

trop complètement, et qui lui ménage au fait et au prendre 
de bien cruels désenchantements. 

Mais il n'est pas question de ceci. 

Suivons le myope au moment où il entre, armé de 
son lorgnon dont il n'ose pas se servir , dans un salon on 
il est à peu près certain de rencontrer sans les reconnaître 
vingt personnes de sa connaissance parmi cent ou cent 
cinquante étrangers. 

Gomme le voilà loti! Quelle inquiétude surtout lors- 
que, en se dirigeant vers la place que doit occuper la maî- 
tresse de la maison, il croit n'apercevoir qu'un fau- 
teuil vide. 

Saluera-t-il le principe absent? ne saluera-t-il pas 
la divinité présente ? sera-t-il ridicule ou sera-t-il 
grossier?... 

Tandis qu'il délibère, sa noble hôtesse est debout à 
quatre pas de lui, s'étonnant fort, après s'être inclinée 
trois ou quatre fois, de l'obstination que met notre visi- 
teur intimidé à ne pas lui rendre ses politesses. 

Dans la rue, autres accidents. Deux jeunes gens arri- 
vent vers le myope en riant aux éclats. 

— Tl n'y a que Jules et Adolphe pour se moquer ainsi 
de moi, pense le pauvre garçon. 

Sur quoi, voulant faire bonne contenance, il prend un 
air aisé, affecte lui aussi de rire à gorge déployée, et court 
offrir une poignée de mains... à deux inconnus, très-sur- 
pris de cette amicale confiance. 

— J'entends d'ici, s'écria le professeur, à qui personne 
ne disait mot, une objection passablement spécieuse. 
Pourquoi le myope n'a-t-il pas ses lunettes? 

Pense-t-on sérieusement que par ce moyen il s'affran- 
chit réellement de la servitude ? Et n'en est-ce pas une des 



DE LA VIE HUMAINE. 



;i87 



mieuv caractérisées que de porter constamment à cheval 
sur son nez ces deux prunelles supplémentaires dont le 
moindre tort est de vous laisser, quand vous êtes contraint 
de les abandonner, dans un cécité complète ? 




Je ne parle pas des maux de tête, de réchauffement 
des paupières, de la dessiccation des prunelles... je ne 
parle pas même de la caducité précoce qui résulte de cette 
déplorable habitude, ni des chances conjugales qu'elle 
vous enlève. 

Combien de fois une jeune personne, avant d'agréer 
la première visite d'un prétendant qui se fait proposer, 
n'a-t-elle pas demandé aux honorables entrepreneurs de 
sa félicité privée : 

— Et votre monsieur... dites-moi... porte-t-il des 
lunettes? 

Prête à le bannir à priori pour peu que l'on hésite à la 
rassurer là-dessus. 



388 PETITES MISÈRES 

Gomme si la clairvoyance était une qualité chez un 
mari. 

Je ne parle pas de tous ces inconvénients, reprit-il 
après les avoir longuement énumérés ; mais le myope est 
à la merci de quiconque veut l'abuser. 

En quelle matière peut-il donner une opinion compé- 
tente? 

Si l'on débat devant lui la beauté relative de tel ou 
tel paysage, ouvrira-t-il un avis? d'un tableau, saura-t-il 
que dire? d'une danseuse, saura-t-il que penser? 

Supposez-le maintenant dans une réunion où, sous 
les yeux d'argus sévères, il doive s'entendre avec une 
aimable personne sur le bon vouloir de laquelle il a droit 
de compter ; supposez-le disant in petto : 

— Je suis sûr qu'e//e me regarde à présent. Je gage- 
rais cent louis qu'elle m'indique des yeux le cahier de mu- 
sique, le coussin du divan, le vase chinois où je dois 
cacher ce mystérieux billet... Gomme elle doit me juger 
stupide ! 

Supposez-le jaloux : 

— M. *** est bien près d'elle ne lui parle-t-il 

point à l'oreille? Qu'est-ce que ce geste suspect? Une 
lettre il la ramasse... Ah! c'est trop fort. 

Et le myope va éclater lorsque M. *** restitue 

très-ostensiblement à sa voisine la prétendue lettre... un 
patron de broderie qui de ses genoux avait glissé sur le 
tapis. 

Supposez une imprudence. Le colonel J... s'approche 
alors de lui et l'emmène dans une embrasure de croisée : 

— Mon cher, vous ne voyez donc pas que la vieille 
baronne est furieuse contre vous. Elle vous darde depuis 
une heure des regards qui vous mettent clairement à la 



DE L.\ VIE HUMAINE. 389 

porte. Que diable aussi vous avisez-vous d'aller, sans dire 
gare et sans la moindre précaution, glisser un poulet à 
sa petite nièce? 

— Comment? balbutie le myope, rougissant et se 
déferrant aussitôt... Elle nous tournait le dos... Vous 
croyez... 

— Qu'elle s'en est aperçue... dans la glace vis-à-vis... 
Mais tout le salon l'a vu comme je vous vois... Et si... 

Sans attendre la fin de la phrase, le malheureux saute 
pour s'enfuir au plus vite sur le chapeau d'un de ses voi- 
sins. Ce qui, par parenthèse, — vu que deux hommes 
n'ont jamais absolument la même tête, — force le myope 
à revenir chez lui, par un temps affreux, portant au bout 
des doigts un couvre-chef étranger. 

Deux jours après, il apprend d'aventure qu'il a été 
dupe d'une abominable attrape. 

La vieille baronne n'avait eu garde de rien voir. 

Le colonel s'est amusé du myope, qui se trouve avoir, 
de l'appeler au combat, tous les droits imaginables... 
excepté celui du plus fort. 

L'absence de celui-ci l'empêche d'user des autres, et 
il est forcé, par égard pour lui-même, de trouver excel- 
lente la plaisanterie dont il a été l'objet. 

En effet, il serait souverainement absurde, lui qui se 
sent capable de manquer un bœuf à dix pas, de s'aller me- 
surer, pistolet au poing, avec le meilleur tireur des quatre- 
vingt-neuf départements. 

Il y a par milliers des servitudes discontinues. L'une 
des plus répétées et des plus assujettissantes nous est im- 
posée par nos correspondants toujours trop nombreux. 

Qui n'a dans sa vie, par quelque matinée couverte, 



390 



PHT[TES MISÈRES 



formé le beau projet d'une journée tout entière consacrée 
à quelque travail depuis longtemps remis, creusé entre soi 
et les importuns le large fossé d'une consigne absolue, et, 
se croyant à l'abri de toute obsession fâcheuse , commencé 
la besogne choisie? 

Tout à coup, à la vue d'un petit papier laissé à dessein 



a 




sur la table, on se rappelle qu'il faut répondre sans retard 
à un père, une mère, un oncle, un ami... que sais -je? 

Et nul moyen de différer. 

11 s'agit d'affaires, d'un renseignement important, 
d'une explication délicate. 

On se met à l'œuvre, hâtant avec dépit l'expédition 
indispensable de ce préliminaire. 

Mais au moment où, la réponse cachetée, on y met 
l'adresse, le portier ouvre à petit bruit la porte si sévère- 
ment condamnée. 



DE LA VIE HUMAINE. 394 

— Monsieur... Monsieur, dit-il à demi-voix et d'un 
ton singulièrement significatif... c'est la petite bonne... 
pardon de vous déranger... la petite bonne de là -bas... 
vous savez... elle dit qu'il y a réponse... 

— !\rais, malheureux, je vous ai recommandé... 

— Ah! pardonnerez... j'ai pas cru... Elle a dit 
comme ça... Je vais lui rendre sa lettre. 

— Eh! non... donnez... Elle sait que je suis chez moi. 

— J'y ai pas dit... ah ! pour ça Dieu! j'y ai pas dit. 

— Que lui avez- vous dit, alors ? 

— J'y ai rien dit... je suis monté tout courant. 

— Pardieu! cela revient bien au même. Donnez donc. 
La lettre a cinq pages, petit texte. Elle commence 

ainsi : 

« Cher ange à moi , je t'envoie ma première pensée , 
vague, indécise encore, et qui hésite à s'envoler vers toi, 
comme le jeune oiseau sur le bord du nid maternel, à se 
plonger dans le brillant azur. Je veux en retour quelques- 
uns de ces mots... etc., etc. » 

Il faut répondre : — Chère adorée... François! Fran- 
çois! attendez donc. — « Comment te peindre ma joie... 
ma joie ! — Vous ne pourrez donc jamais faire C6 qu'on 
vous dit? — (( Ma joie... » — Sapristi! j'ai mis « ma 
joie » trois fois de suite... — Vous mériteriez... — Là, 
bon, un pâté ! c'est fait exprès. 

Et vous recommencez en grognant de plus belle, 
mais avec un soin tout particulier, le malencontreux billet. 

Jusqu'au bas de la première page tout marche à mer- 
veille; mais là, voulant tourner le feuillet, vous vous 
apercevez que votre papier est placé au rebours, la tranche 
à gauche, le dos à droite;... à cette nouvelle mésaventure 
la patience vous échappe. 



392 



PETITES MISÈR[iS 



Vous ne parvenez à confectionner le troisième exem- 
plaire de la reconnaissante épître qu'après avoir écrasé deux 
plumes, cassé trois bâtons de cire , et vous être percé le 
doigt aux branches de votre compas entr'ouvert : — Cette 
dernière circonstance n'accélère pas votre besogne, tout 
au contraire. 

Suffoqué par le dépit, et pleurant presque de rage, vous 
vous creusez en vain la cervelle, honteux de ce que vous 
y trouvez, et surtout du temps que vous avez mis à tracer 
quelques lignes sans tête ni queue. 

Sur ces entrefaites, un domestique se présente à la 
porte, et, la consigne se trouvant levée par l'absence mo- 










mentanée de l'estimable François, pénètre sans obstacle 

dans l'antichambre, de là dans la salle à manger, puis 

dans votre cabmet, oîj parvient ainsi une troisième épître. 

Celle-ci est du coml€ de ***, qui demande formelle- 



DE LA VIK HUMAINE. 393 

ment — il les lui faut le jour même — les deux lettres de 
recommandation qui lui ont été promises pour sir Thomas 
W...etladyR... 

Notez bien que chacune de ces deux missives, adressées 
à des amis étrangers vis-à-vis desquels on est en retard, 
demande au moins une heure de prose : de plus , la poli- 
tesse exige une petite lettre d'envoi portant au comte vos 
vœux pour son heureux voyage... que vous donnez à tous 
les diables. 

Du reste, il suffit que la correspondance soit com- 
plètement inopportune pour qu'elle surabonde aussitôt. 
Billets d'invitation ou de convocation, billets de part, 
billets doux — souvent très-amers, — billets de garde, 
tombent comme la grêle autour de l'homme occupé, qui 
aimerait mieux — en ce moment — se voir présenter des 
billets à ordre. 

Au moins n'est-on pas forcé d'y répondre autrement 
que par des billets de banque, et ceux-là sont rédigés 
d'avance. 

Passons, s'il vous plaît, aux servitudes apparentes. Ce 
mot en dit assez, et il n'est pas besoin de les déBnir, mais 
seulement de les illustrer par quelque exemple. 

Ce sera, si vous le voulez, la position subordonnée 
d'un jeune homme vis-à-vis des gens plus âgés que lui , 
et qui réclament impérieusement, en vertu des cheveux 
blancs qu'ils ont ou pourraient avoir, toutes sortes d'abné- 
gations physiques et morales. 

Je ne parle pas bien évidemment des déférences , des 
respects, des concessions, que notre adolescent, s'il est 
bien né , si son éducation n'a pas été négligée , aura de 
lui-même et sans effort pour ces vénérables représentants 

50 



39^ 



PETITES MISÈRES 



de l'autre siècle, mais des sujétions, quelquefois exagérées 
et cruelles, qui lui seront imposées par eux : 

Gomme de rester bouche close — eût-il cent fois raison 
— devant les assertions dédaigneuses de quelque tête aussi 
dégarnie, en dedans, d'idées, de faits et de logique, qu'elle 
l'est, au dehors, de tout ce qui pourrait ressembler à des 
cheveux ; 

D'entendre et même d'écouter — toujours avec un 
nouveau plaisir... apparent — les innombrables redites 
et les historiettes infinies dont on lui rebat les oreilles ; 

De monopoliser les courants d'air, — les fluxions par 
conséquent et les rhumes de cerveau, — les sièges sans 
dossier, les places du miheu d'une diligence, au théâtre 




les places du fond, ou, dans un omnibus, le strapontin du 
président. 

Cet accaparement de choses peu désirables a l'avantage 



DE LA VIE HUM AI Mi. 395 

incontestable d'être fort méritoire; mais il a l'inconvénient, 
à la longue, de devenir non moins ennuyeux; 

De céder en revanche, sur leur première réquisition, 
aux susdits vieillards , la place enviée qu'il aura pu con- 
quérir à force de patience auprès d'elle. Elle est la beauté 
la plus entourée du bal où notre jeune homme n'est allé 
que pour lui parler... 11 demeure ainsi bel et bien privé de 
ce bonheur. 

Ajoutez à ceci qu'il les entend, abusant sans pitié 
de leurs privilèges et de leur impunité, se moquer du 
désappointement qu'il n'a pas su dissimuler, — tenir h 
l'objet de son culte respectueux une foule de propos 
régence, — et persifler, pour peu qu'elle vienne à rougir, 
ce qu'il leur plaît d'appeler ses pruderies constitutionnelles. 

Le tout à la face du ciel et de la terre, en vertu d'un 
droit si bien établi, si généralement reconnu, qu'au besoin 
la gendarmerie le protégerait d'office, s'il prenait envie 
à notre jeune homme de le méconnaître un seul instant. 

Il n'en est pas ainsi des servitudes apparentes, qui 
n'ont pas la force publique pour garant; bien loin de là. 

Mais qu'en feraient-elles? 

Le soin même que nous mettons à les cacher, le mys- 
tère dans lequel nous les tenons, assurent leur domination 
et leur durée. 

La servitude non apparente, continua le Professeur, 
est en général une imperfection secrète que nous voulons 
dissimuler aux autres, et qui nous cause, à raison de cette 
dissimulation vaniteuse, une certaine somme de petites 
gênes. 

C'est une dent absente qui nous force à parler du bout 
des lèvres el à rester constamment sérieux; 

C'est une altération quelconque — et pour quelque 



396 



PETITES MISÈRES 



raison que ce puisse être — de ce que j'appellerai, par une 
circonlocution nécessaire, V appareil assident : circonstance 
éminemment contrariante quand on est juré, ou condamné 
à jouer au whist, quand on court un lièvre, ou quand on 
pose pour un portrait; — ledit appareil se trouvant, dans 
ces deux derniers cas, en contact immédiat et durable avec 
une selle anglaise ou avec un chaise d'atelier, d'ordinaire 
peu rembourrées l'une et l'autre. 

C'est encore un de ces tristes vestiges que garde 
longtemps , après une pénible cure , notre corps livré au 
fer, au feu, aux médications épispastiques. 

Il est d'usage de ne jamais avouer l'existence de ces 
blessures assurément très-légitimes; tandis que, par une 




contradiction manifeste, on tire quelquefois vanité du mal 
qu'elles furent appelées à- combattre. 

Comme circonstance aggravante de cette espèce parti- 
culière de servitude , je citerai l'obligation de coucher à la 



DE LA VIE HUMAINE. 397 

campagne — dans une chambre à deux lits — en com- 
pagnie d'un personnage connu pour son indiscrétion. 

Peu d'angoisses égalent celles qui accompagnent alors 
certaines révélations devenues indispensables. 

Ou bien c'est une de ces incommodités futiles dans le 
principe , et qui finissent à la longue par acquérir sur nous 
une influence humiliante : — des bottes neuves , par 
exemple. Je pourrais à ce sujet citer deux amis qui se 
querellèrent un soir parce que l'un d'eux était depuis le 
matin fort à l'étroit dans sa chaussure. Cette contrainte, 
supportée d'abord avec patience, l'avait, après quelques 
heures, rendu hydrophobe... 

Je n'oublierai jamais ce duel. 

Les bottes neuves avaient tous les torts; de plus, chose 
étonnante, leur propriétaire en convenait, mais seulement 
vis-à-vis de ses témoins. « — Eh bien ! lui insinuaient-ils 
doucement, expliquez — rien n'est plus simple — l'accès 
de fureur où vous a tout à coup jeté la plus innocente des 
plaisanteries... Tout sera dit, et nous irons déjeuner. » 

Jamais il ne put se résoudre à révéler la vérité et 

comme c'était, d'ailleurs, un de ces hommes véridiques 
faute de savoir mentir, que le manque d'imagination con- 
damne à la sincérité la plus scrupuleuse, il fallut aller 
jusqu'au bout. 

— Et le dénoùment ? criâmes-nous au Professeur, qui 
avait réussi à piquer notre curiosité. 

— Le dénoùment , répondit-il avec majesté, fut vrai- 
ment digne* du début. 

Figurez -vous deux adversaires sans haine, sans colère, 
partant sans vrai courage, dépités d'avoir à risquer leur 
vie pour une bagatelle, et d'autant plus solennels qu'ils se 
sentaient plus absurdes. 



398 PETITES MISÈRES 

C'est assez l'usage. On charge les pistolets, on place 
les combattants. 

L'homme aux bottes, prenant à part les témoins, leur 
avait annoncé sa magnanime résolution : 

— J'essuierai le feu, et je tirerai en l'air. 

Il comptait secrètement sur un effet superbe, et tenait 
son arme un peu de côté, à la hauteur de la tête, le canon 
levé vers le ciel : une attitude héroïque et digne. 

Son adversaire, de très-bonne foi, lâche son coup au 
signal convenu. 

Le pistolet tombe; l'homme après, les jambes en l'air, 
dans la plus fâcheuse attitude qu'on puisse imaginer. 

On le croit mort ; il n'était seulement pas blessé. 

La balle l'avait désarmé d'abord, et, par un léger ri- 
cochet, l'avait ensuite étourdi. 

Adieu tout le grandiose de sa clémence! Pour tirer 
en l'air — il y tenait — il fut obligé d'emprunter l'arme 
de son antagoniste. 

Ne valait-il pas mieux, je vous en fais juges, recevoir 
la balle en pleine poitrine? 

— L'n murmure s'étant élevé, murmure sceptique s'il en fut, en réponse à 
cette question du Professeur : — 

— J'en étais siir, s'écria-t-il , vous êtes tous démon 
avis, et je passe immédiatement aux deux dernières classes 
de servitudes , urbaines ou rurales , suivant qu'elles 
s'exercent à la ville ou a la campagne. 

Quand un homme quitte la ville et va chercher le 
bonheur aux champs, il ne tient compte d'aucune des cor- 
vées qui l'y attendent. 

Il ne rêve que la fraîcheur des ombrages et les douces 
émanations de la terre fleurie, le cristal des ruisseaux à 



DE LA ME HUMAINE. 



39<J 



demi cachés sous l'herbe épaisse, les regards prolongés 
sans fatigue sur la mobile et caressante verdure des si- 
nueux horizons. 

A son insu, c'est la liberté qu'il espère, l'absence de 
toute contrainte et de toute étiquette. 

Il entend conclure une trêve de six mois avec le 







momie, les visites, les dîners priés, les pantalons justes, 
les gilets à corset, les gants jaunes, le phébus des salons ; 
bref, toutes les incommodités qu'entraîne le séjour de la 
capitale. 

Mais qu'il y prenne garde : sa femme ne voit pas les 
choses du même œil, et sans faire montre de ses projets 
antiruraux, elle contre-mine sourdement, par un certain 
nombre d'invitations adroitement dispersées, les beaux 
plans de solitude formés ainsi sans son aveu. 

A peine installé, le malheureux châtelain voit arriver à 



400 



PETITKS MISÈRF.S 



la file des volées d'étourneaux et de caillettes qu'il connaît 
à peine pour avoir aperçu leurs noms sur la liste que sa 




femme lui remettait au commencement de l'hiver, huit 
jours avant leur première soirée. 

Maintenant les voilà devenus ses hôtes, et, moins il est 
disposé à leur donner place dans son intimité, moins il se 
trouve dispensé à leur égard du cérémonial le plus exact. 

Adieu la blouse flottante et le large pantalon de toile. 

11 faut faire sa barbe tous les matins avant l'heure du 
déjeuner; il faut s'imposer, pour pouvoir l'exiger des autres, 
la plus rigoureuse exactitude, la tenue la plus sévère. 

Et ce n'est pas tout. 

Ces êtres qui l'intéressent peu , qui l'embarrassent 
beaucoup, comptent expressément sur son accueil le plus 
gracieux. 

Il est évident qu'ils croient lui faire un énorme sacri- 
fice — et comme il les en dispenserait! — quand ils 
viennent ainsi s'installer chez lui. 

Aussi leur doit-il* de les amuser par tous les moyens 



DE LA VIE HUMAINE. 40i 

possibles. Ses chevaux ou ses équipages, ils les réclament 
et ils en usent sans le moindre scrupule, plus librement 
que lui-même. 

Ils mettent sens dessus dessous, pour la moindre 
partie de plaisir, toutes les ressources du faire valoir 
agricole; les chevaux de labour, les valets de ferme 
transformés en attelages de chasse et en piqueurs; la 
grange métamorphosée en salle de spectacle; la sellerie, 
en ateliers de décors; et toutes les lavandières, fileuses, 
couturières, etc., enlevées à leurs travaux essentiels, pour 
devenir , sous la direction de quelque femme de chambre 
favorite, des costumières' plus ou moins expertes. 




En sus de ce dérangement et de ces tracas, comptez 
tous les ennuis de Paris transportés à la campagne : les 
médisances, les querelles d'amour-propre, les bouderies, 
les scandales, les jalousies, les petites trahisons, etc., etc. 

Ce qui ne dispense en aucune façon notre campagnard 
des tribulations particulières à la vie rustique. 

Il n'en a pas moins tous les dimanches la grand'messe 

51 



40â 



PETITES MISÈRES 



du village, — avec prône, procession, litanies, publica- 
tion de bans, — deux heures et demie, montre en main. 







— à subir d'un bout à l'autre, sous peine de passer 
pour un athée et de sentir, comme on disait jadis, le 
roussi ; 

Les curés voisins à réunir, quand l'occasion le veut, 
en un synode gastronomique; — à prolonger pour eux les 
douceurs du gloria par une conversation pleine d'agré- 
ment ; — à leur tenir tête aux dominos jusqu'à ce qu'on 
en vienne à prendre le double-blanc pour le double-six ; 
^^ Le percepteur des contributions à héberger lorsqu'il 
traverse le canton et qu'un orage subit le jette crotté jus- 
qu'aux oreilles dans l'élégant salon que l'on défendait avec 




Tous les électeurs, grands et petits, à cajoler humblement. 



DE LA ME HUMAINE. 403 

lant de soin contre les domestiques de ferme et les manants 
en sabots. 

A la vérité , ceci contrarie éminemment la cliàteiaine ; 
à quoi songeant, le châtelain se console. 

Mais il y a de plus : 

Le conseil municipal à présider; 

Tous les électeurs — grands et petits — à cajoler 
humblement ; 

A écouter d'une oreille patiente, quand arrive le jour 
des fermages, les doléances de vingt pauvres diables, tous 
ruinés — s'il les en faut croire — pour une cause ou pour 
l'autre. 

Quittances gratuites a leur donner, si l'on est humain, 
avec la crainte bien fondée qu'ils ne se moquent d'une 
pitié crédule ; — ou bien procès à leur faire, avec la cer- 
titude qu'ils vous feront passer dans tout le pays pour 
l'homme le plus cruel, le plus avare, le plus minutieuse- 
ment tenace. 

Ému de toutes ces appréhensions, retournerez-vous à 
la ville? — Les servitudes urbaines vous y attendent non 
moins nombreuses, non moins poignantes, non moins 
redoutables. 

Et d'abord — et en première ligne — lorsque vous en- 
trez dans votre garde-robe pour y déposer vos habits de 
voyage, les insignes de la milice frappent vos regards. 
Majestueux uniforme ! que de joie il vous rappelle, que de 
délices il vous promet ! 

Fantassin, les factions sous la porte du Louvre — de 
minuit à deux heures du matin — par une bise glaciale 
qui vous souffle à la figure des tourbillons de neige. 

Cavalier, les mêmes factions devant l'arc de triomphe 



404 



PETITES MISÈRES 



du Carrousel, par une après-midi de juillet, immobile sous 
un soleil à tuer les mouches et les dynasties ; — ou bien 





encore, les hasards de l'escorte royale encourus certain jour 
sur un locatis dont les jambes de devant semblaient bour- 
rées de coton. 

Une escouade de dragons, au galop derrière vous, com- 
pliquait singulièrement la situation en menaçant de vous 
passer sur le corps pour si peu que vous eussiez ralenti 
le pas de votre périlleuse monture. 

On a vu, à pareille fête, d'honorables pères de famille 
pleurer d'avance leur imminent trépas, et jeter quelques 
fleurs sur la tombe où ils se croyaient entraînés ventre à 
terre. 

Sur votre bureau, un faix de papiers. 

Citation à comparaître, le 12 courant à midi, — terme 
de rigueur après un premier ajournement, — devant le 
magistrat conciliateur de votre quartier. 

Il faut aller en personne jurer solennellement devant 



DE LA Vlli HUMAINE. 



405 



lui que vous avez soldé le mémoire dont un marchand 
de mauvaise foi vous réclame le montant. 

MM. les actionnaires des mines de * * * sont invités à 
se réunir (à midi, le 12 courant) pour prononcer, s'il y a 
lieu, la destitution d'un gérant qui a mis la société à deux 
doigts de sa perte. 

Il s'agit aussi d'un appel de fonds, doublant d'un seul 
coup la mise sociale. 

Ces contrariétés industrielles vous rendent tout à coup 
très-soucieux. 

Le même jour à la même heure, s'assemble le comité 
de lecture du Vaudeville. 







On y doit lire la pièce de votre ami M. . . Informé de 
votre retour, il vient justement de vous envoyer un appel 
direct, et vous donne clairement à choisir entre votre suffrage 
dont il a besoin et son aiïection qui ne vous a jamais servi. 

C'est à prendre ou à laisser. Décidez-vous. 



406 PETITES MISÈUES 

Tiraillé de la sorte de trois côtés par des obligations 
contradictoires, et tandis que vous délibérez encore, ne 
sachant à laquelle entendre de toutes ces sommations 
impérieuses, vous brisez machinalement le cachet d'une 
lettre timbrée à ***. 

Celle-ci du moins — vous reconnaissez l'écriture d'un 
ami d'enfance — ne vous parlera ni de procès, ni d'ac- 
tions, ni de vaudevilles, ni... 

Miséricorde ! . . . 

Cet ami, — ce bon Dupré, — le patriarche de ***, — à 
quarante-cinq ans, après une vie toute de devoirs... 

— Eh bien! il a vécu^ 

— Pas du tout. Il se porte à ravir. Mais qui Teùt 
dit?,.. Lui et sa femme, et leurs quatre enfants... et leur 
bonne Thérèse... et sans doute aussi Cosaque, leur vieux 
chien borgne... 

— Achevez... que leur arrive-t-il? 

— A eux? rien au monde; mais à moi... Lisez. 



« Mon bien cher camarade, 

* 

« Je tiens k t'annoncer le premier une nouvelle qui, je 
pense, te comblera de la plus vive joie... si du moins j'en 
juge par celle que j'éprouve à te la donner. La tournure 
que mes affaires ont prise depuis quelques années, et un 
héritage qui m'est à l'improviste advenu, me permettent de 
réaliser un projet longtemps caressé. 

« Je pars la semaine prochaine avec toute ma famille 
pour la capitale, où je compte passer quinze jours. 

« Ta précieuse amitié — dont je n'ai jamais douté — 



DE LA VIE HUMAINE. 407 

va, je le sais, embellir pour moi ce séjour passager dans 
la métropole de la civilisation et des arts. 

« Ta position, l'influence dont lu disposes, tes nom- 
breuses et illustres relations, j'ai tout fait entrer en balance, 
je disposerai de tout, comme si tout cela était à moi, 
comme du temps où nous étions copins. 

« Part à deux! tu ne l'as pas oublié. Tu me l'écrivais 
encore l'année dernière. 

« Je ne veux donc pas d'autre guide que loi, d'autre 
maison, d'autres habitudes que les tiennes. Nous visiterons 
ensemble tout ce que la grande ville offre de curieux à 
l'admiration d'un vieux provincial comme moi. 

« Temples, théâtres, musées, monumenls publics de 
toute sorte, bibliothèques et collections particulières, les 
jardins mêmes, et les serres — lu sais que je m'entends en 
horticulture, — nous irons partout, nous verrons tout 
avec les yeux de ton expérience consommée. 

« Je veux connaître, je veux que mes enfants aient vu 
tous les hommes célèbres qui sont tes amis. Tu me présen- 
teras même au besoin — mais seul cette fois — à quelques- 
unes de ces piquantes beautés dont tu m'as vanté la grâce, 
l'esprit, la coquetterie. 

(i Je ne saurais te dire combien je mets d'espérances 
dans chacun de ces quinze jours que je vais passer près 
de toi. Tu ne les réaliseras certainement pas toutes (ce 
serait à peu près impossible), mais je m'en fie à ton affec- 
tion pour nous rendre notre voyage aussi utile qu'agréable : 
utile dulcij, c'est le précepte du sage. 

« Ma femme, que tu n'as jamais vue, me charge de 
t' embrasser sur les deux joues. Mes trois filles et mon petit 
garçon se font une fête de te sauter au cou pour te remercier 
des charmants cadeaux dont tu les as si souvent 2:ratifiés. 



408 



PETITES MISÈRES 



« Bref, je t'amène une famille qui t'a toujours compté 
comme un de ses membres les plus chers. 




« La vieille Théréson a voulu être de la partie, et je n'ai 
pu refusera ses longs services cette légère récompense. 

(( 11 me reste à préciser Theure de notre arrivée à 
Paris. Nous voyagerons à petites journées, dans une grande 
berline dont je viens de faire' l'acquisition, et d'après mes 
calculs, sur l'exactitude desquels tu dois compter, nous 
serons à ta porte le 12, sans faute, vers midi. » 

Nous interrompîmes ici le professeur par de bruyantes réclamations. 

C'était aussi trop d'invraisemblances, et trop accorder à la nécessité de 
soutenir sa thèse. 

Il nous regarda en bas, puis, sans s'abaisser à se justifier autrement, il plaça 
sous nos yeux les trois ou quatre originaux authentiques écrits qu'il 
venait de citer. 

Cela fait, il reprit : — 



-# 




Nous serons à ta porte le 12 sans faute, vers midi. 



^;#^ 



DE LA VIE HUMAINE. 



409 



Oui, Messieurs, il n'y a rien que de positif, rien que de 
strictement historique dans ma raWhode d'exposition. 

La plupart du temps, même, je n'emprunte qu'à mes 
souvenirs les incidents nombreux que je fais passer sous 
Tos yeux. Presque toutes les servitudes dont il a été ques- 
tion dans la présente leçon, je les ai par moi-même expé- 
rimentées. . . 

Ce qui ne m'empêche pas d'être, — on le reconnaît 
assez généralement, — par ma position comme par mon 
caractère, — par mes habitudes comme par la modération 
de mes vœux, — et sur toute chose par ma volonté bien 
expresse de ne tolérer que les dominations inévitables, — 

L'homme le plus indépendant de l'univers. 




52 



^i l-ilKlii 



=-=^ 



et 



Mî^^i.^'-T-''^^-^^- 




XXX 



NE PAS ETRE SOURD 



(Malheurs inconnus. — Chap. x.) 



Entre autres doctrines bizarres de l'étudiant Maurice, 
il soutient que toute imperfection des sens, source appa- 
rente de malheurs ou d'accidents pénibles, est en réalité 
une condition de bonheur. 

Le monde est ainsi constitué, selon lui, que nos yeux, 
nos oreilles, notre palais, etc., nous transmettent plus 
d'impressions désagréables en elles-mêmes — et funestes 
par leurs conséquences — que de sensations bénignes et 
profitables. 

— Tu ne nieras pas. me disait-il à ce propos, — et si 
tu le niais, on te confondrait aisément, — qu'il n'existe ici- 



PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 4!l 

bas uue immense majorité d'hommes laids, de choses et 
même de femmes laides; qu'un beau paysage, une physio- 
nomie agréable, une statue ou un monument digne d'ad- 
miration, ne soient précisément admirables, attrayants et 
remarqués, à cause de leur rareté même : — leur rareté 
ne peut avoir d'autre cause que la laideur générale à 
laquelle ils forment exception ; — d'où je conclus... 

— Qu'il faut se crever les yeux. 

— Pas précisément ; — mais que ce myope, dont le 
professeur nous parlait l'autre jour, aurait tort d'envier 
les facultés visuelles de notre ami Natty Bumppo, plus 




connu sous le sobriquet d'Œil-de- Faucon. Parmi les objets 
qui lui échappent, les neuf dixièmes au moins sont fâcheux 
à contempler, quelques autres tout à fait indiiférents, un 
bien petit nombre seulement beaux et regrettables. 

De même, l'être dont le goût est naturellement obtus, 
s'il perd quelques jouissances culinaires, — combien de 
Mignot pour un Vatel î — échappe à d'innombrables 
supplices. 



412 PETITES MISÈRliS 

De même encore... 

Ici je pris le bras de Maurice, et, pour mettre un terme 
à ses paradoxes, je le menai promener. Je l'y eusse envoyé 
volontiers — car j'avais autre chose en tête — n'eussent été 
les égards voulus par l'amitié qui nous lie. 

Nous longeâmes ensemble les Champs-Elysées, où la 
Brasserie anglaise nous offrit une halte tout à fait sédui- 
sante. Maurice — grand amateur de bière et d'ailleurs altéré 
par la chaleur de ses raisonnements — alla machinalement 
s'asseoir à l'une des petites tables vertes qui égayenl la 
façade de ce caravansérail parisien. 

Nous y étions installés depuis une minute à peine, lors- 
que le son criard d'une chanterelle vint nous faire bondir 
sur nos chaises, et, nous retournant aussitôt, nous vîmes 
avec désespoir un de ces orchestres ambulants que le goût 
toujours croissant de la mauvaise musique a multipliés chez 
nous d'une manière si déplorable. 

Les trois exécutants dont il se composait — deux 
emmes et un homme — portaient empreinte sur leurs 
bonasses physionomies la préméditation souriante du plai- 
sir qu'ils allaient infailliblement nous procurer. 

Nos regards effarés ne les détrompèrent point, et ils 
commencèrent à l'instant même leur effrayant charivari. 
Les souffrances musicales du célèbre Kreissler me revinrent 
aussitôt à l'esprit, et si jamais j'avais pu accuser d'exagé- 
ration le très-véridique conseiller au Kammergericht qui 
s'en est fait l'historien, je me vis réfuté à l'instant même, et 
par l'ébranlement de toutes mes fibres, et par la véritable 
désolation sous l'empire de laquelle se contracta la figure 
de mon ami. 

Une sorte de fer à cheval comme celui de Redgauntlet 
se dessina sur son front, les coins de sa bouche s'abais- 










Ils commencèrent à l'instant même leur effrayant charivari. 



DE LA VIE HUMAINE. 413 

scrent. son nez sembla mincir, et ses épaules rentrer en 
elles-mêmes. 

Je compris qu'il maudissait tout bas sa destinée, et 
je fouillai dans mes poches afin d'abréger par une libéra- 
lité anticipée le concert dont on régalait nos oreilles. 

3Iaurice imita ce geste, qui parut de bon augure à nos 
artistes, et les assura de nos intentions bienveillantes. 

Le violon grinça de plus belle; la harpe et la guitare, 
toutes deux fêlées, lui répondirent par d'aigres frémis- 
sements. Maurice me dit alors : 

— Ce sont des ailes bourdonnantes du dragon noir 
et le rire aigu du heurtoir de bronze... As-tu de la mon- 
naie? 

Je lui répondis, pour lui prouver que j'avais saisi ses 
allusions fantastiques : 

— C'est la voix métallique du vieil archiviste et la dis- 
sonance des cloches de cristal quand elles se brisent. 

Je crois même y distinguer l'horrible cri du vautour 

gris-blanc * 

Mais, toi-même, n'as-tu pas quelque groschen ? 

— Non, répondit-il d'un air piteux. 

— Ni moi non plus, repris-je en baissant la tête. 

— Et la bière est commandée, m'écriai-je. 

— Et le garçon qui ne vient pas, ajouta-t-il. 

La musique cependant continuait toujours plus bruyante. 

— Retirez- vous ! ... adjuro vos! allez au diable! cria 
tout à coup ]Maurice exaspéré. 

Sa voix énergique ne manqua pas de produire son effet 
accoutumé. 

* Le Pot d'or, seconde, troisième et quatrième veillée. 



414 PETITES MISÈRES 

L'orchestre infernal s'arrêta subito : la guitare faillit se 
trouver mal; l'archet demeura sur les cordes, et, ramené 
par une main tremblante, semblait imiter, de minute en 
minute, le râle entrecoupé des mourants... 

Les artistes, découragés, nous adressèrent un coup 
d' œil où se lisaient mille tristes reproches...mais ils s'éloi- 
gnèrent enfin, et nous respirions, — lorsque à trois pas de 
nous un gros buveur à face flamande se réveilla de la som- 
nolence béate où il était plongé. 

— Tenez, enfants! — leur dit-il, comme s'il eût voulu 
censurer notre inhumaine conduite. 

Je ne puis dire de quel don généreux furent accompa- 
gnées ces simples paroles, mais elles produisirent un effet 
magique : la harpe repartit en si bémol ; — la guitare mo- 
dula sa reconnaissance en ut mineur; — quant au violon, 
troublé, selon toute apparence, par des sentiments contra- 
dictoires, il sautait de gamme en gamme, de clef en clef, 
sans garder aucune mesure dans l'expression de son mé- 
pris pour nous, de son estime pour le gros Flamand. 

Si bien que Maurice ne goûta pas ce jour-là le porter 
de la Brasserie anglaise, et il prit soin de me faire remar- 
quer, en quittant la place, que la délicatesse de ses oreilles 
lui imposait cette dure nécessité. 

Nous ne nous arrêtâmes essoufflés que sur le boulevard 
extérieur, en face d'une sorte de jardin public. Nos re- 
gards plongeaient sous ses longues allées où la lumière 
dorée filtrait doucement à travers les épais feuillages. 

Maurice avait bonne envie de faire valoir à l'appui de 
ses raisonnements du matin l'aventure qui venait de nous 
arriver; mais, avant qu'il eût repris haleine, le sable cria 
sous un pas furtif, et nous vîmes accourir deux jolis 
enfants dont les joues animées, le regard quêteur, les 



DE LA VIE HUMAINE. 



445 



cheveux effarouchés par le vent, semblaient annoncer 
qu'après avoir fui quelque importune surveillance, ils se 
dérobaient à des recherches prévues. 

C'était le frère et la sœur, — ainsi l'attestaient la 
ressemblance de leurs traits, la tranquille familiarité de 
leurs manières. — Ils s'assirent côte à côte au bout d'un 
banc mobile, pour le moment inoccupé, puis commencèrent 
à voix basse une de ces causeries mystérieuses dont les 
petites filles savent orner l'amiiié la plus légitime. 

Ce qu'ils disaient, les anges l'auraient écouté en sou- 
riant, je n'en doute pas ; mais ils voulaient le cacher, 
même aux anges, a6n d'avoir un secret. 

L'idée de le leur surprendre ne me serait jamais venue; 




elle vint à Maurice, le plus curieux des hommes. Il entra 
dans le jardin sans faire semblant de rien, et alla s'asseoir. 



416 PETITES MISÈRES 

aussi furtivement que possible, sur l'extrémité opposée du 
banc où siégeaient nos deux chérubins. 

La petite personne, comme de raison, fut la première k 
deviner cette manœuvre. 

Un léger coup de coude avertit son frère, et tous deux, 
regardant en dessous leur impertinent voisin, trouvèrent 
aussitôt le châtiment qu'il méritait. 

D'un seul mouvement les deux espiègles quittèrent 
leurs places; le banc, aussitôt allégé d'un côté, céda de 
l'autre au poids qui le chargeait; Maurice roula fort bien 
sur le sable, tandis que le frère et la sœur s'éloignaient 
en riant de toute leur âme. 

— Attrape, criai-jeà mon ami. Toutefois j'admirais sa 
p!iilosophie lorsqu'il me dit, plus radieux après sa chute : 

— Comprends-tu?... Ai-je raison? Te faut- il d'autres 
[)rouves? Serais-je tombé si le ciel m'eût fait... 

— Moins indiscret. 

— Dis donc plus sourd. L'indiscrétion n'est ici qu'une 
cause secondaire. Si je n'avais pas eu l'espoir d'entendre, à 
coup sûr je n'aurais pas écouté. 

Je méditais une réponse à cet argument inattendu, 
lorsqu'un nouvel incident dérangea mes réflexions. 

Ce fut un bruit de monnaie, pareil à celui que produirait 
sur le pavé de Paris la pluie divine qui séduisit Danaé. En 
cherchant des yeux Jupiter, j'aperçus un brave bourgeois, 
un vrai Philistin, dont les poches plus garnies que de rai- 
son venaient de s'effondrer. Elles vomirent une avalanche 
de gros écus qui s'éparpilla de tous côtés, à la grande joie 
des passants accourus à l'instant même avec un empresse- 
ment des plus équivoques. 

Tandis que ce pauvre diable se démenait au milieu du 



DE LA VIE HUMAINE. 



4<7 



rassemblement, tantôt obéissant à la nécessité de remercier 
les officieux, tantôt cédant à la crainte assez naturelle qu'ils 




ne lui fissent payer un peu cher leur assistance inoppor- 
tune, Maurice le regardait avec une sorte de satisfaction 
sauvage. 

— Ah çà, lui dis-je, il me semble que voici ton sys- 
tème en déroute. Cet homme ne se fût certainement pas 
arrêté, courant comme il le faisait, si le son de son argent 
ne l'avait averti. 

— Puissamment raisonné!... Mais sais-tu de qui tu 
parles ? 

— Pas le moins du monde... Qu'importe ceci? 

— Fort peu, sans doute. Seulement où tu vois son 
salut, je vois sa perte, moi qui le connais. 

Le bruit fatal qui l'a retenu comme il allait atteindre 

53 



418 PETITES MISÈRES 

ce fiacre, maintenant éloigné, c'est la voix fatale, le perfide 
appel du châtiment boiteux qui s'essoufflait à le suivre, et 
auquel il obéit sans le savoir... 

— Tiens, regarde, interrompit Maurice... 

Je vis en effet des hommes bleus, de mine suspecte, se 
faire jour, des papiers à la main, parmi la foule. 

A leur aspect, le Philistin pâlit et lâcha son chapeau à 
demi plein d'argent; ses écus roulèrent derechef sur le 
pavé; ce fut cette fois un des hommes bleus qui les ra- 
massa, tandis que l'autre, la main sur l'épaule du fugitif, 
le sommait de le suivre à Clichy. 

— Écoutez-moi, par grâce, chère Jenny ! .. . — La svelte 
fillette n'en marchait que plus vite... — Écoutez-moi, je 
vous en supplie !... 

Elle détourna un peu la tête, mais sans ralentir le pas. 

Je compris que Maurice galopait après une justification 
pressante. 

Soudain Jenny s'arrêta, rouge comme une cerise et les 
yeux étincelants. 

— Parlez donc... Maison me suit. 
L'étudiant lui saisit la main et... 
Ban plan plan, plan plan plan plan. 

Un noble bataillon d'infanterie, précédé de sa bruyante 
avant-garde, tournait en cet instant le coin de la rue. 

Maurice pour si peu ne cessa pas de parler; mais Jenny 
cessa d'entendre, ce qui revenait au même. 

Il se pencha vers elle en criant à tue-tête quelque pro- 
testation de fidélité. Pour n'en rien perdre, la jeune fille 
avait fait de sa main, gracieusement ouverte derrière son 
oreille, une sorte de cornet acoustique : le tout en vain ; 
les tambours en étaient aux fia fia continus.. 



DE LA VIE HUMAINE. 



419 



Une femme âgée vint mettre un terme à cette pénible 
scène. En la voyant, Jenny tressaillit, dégagea sa main de 
celle de Maurice, et, se plongeant dans une obscure allée, 
s'éclipsa comme une ombre. 




Maurice lut une question dans mes yeux. 

— Que veux-tu? répondit-il lavec un découragement 
amer... je n'ai obtenu qu'un mot, et ce mot... 

— T'a échappé... Vanteras-tu encore le bonheur des 
sourds ? 

Maurice me considéra des pieds à la tête, avec un 
étonnement mêlé de tristesse. 

— Si je le vanterai! reprit-il... Plus que jamais, hélas! 
Je suis surpris que tu en puisses douter. 

L'étonnement me gagnait. [Après un instant d'hési- 
tation : 

— Je ne comprends pas, je l'avoue, repris-je hum- 
blement; tu n'as pas entendu ta belle... 



420 



PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 



— Parce que j'entendais trop les tambours. 

— A la bonne heure. Mais suppose-toi sourd, est-ce 
que tu aurais, par hasard...? 

— J'aurais écouté des yeux. 





XXXI 

DICHA Y DESDICHA DEL NOMBRE* 

(Fatalités. — Chap. cxxx.) 

II n'est guère de jour où le Moniteur universel, — cet 
impassible historien des malheurs publics, — n'enregistre 
dans sa partie officielle le témoignage authentique de 
quelque infortune privée. 

Il ne lient qu'à nous, esprits perspicaces et chercheurs, 
de lire tout un drame dans chacune de ces ordonnances 
par lesquelles le Roi, sur la demande de MM. Vilain, Vau- 
tour, Pochard, Mayeux ou Mahieux, Lecerf, Tropamer, 
Credeville, etc., etc., accorde à ces infortunés le droit de 
s'appeler Séligny, Blancourt, Belmare ou Saint-Clair. 



* Bonheur et Malheur du Nom , titre d'une charmante comédie de Cal- 
deron. 



422 



PETITES MISÈRES 



N'est-il pas évident en effet qu'avant d'en venir à cette 
extrémité solennelle, une pétition ; — avant de se résoudre 
à une publicité qui appelle sur eux le ridicule; — avant 
de pousser vers le trône ce cri de douleur qui retentit par 
toute la France, — il faut que les pétitionnaires aient cruel- 
lemept souffert, et dû bien des avanies à l'absurde appella- 
tion qu'ils tenaient de leur famille. 




Que de tortures secrètes, que de résignations difficiles, 
que de discussions conjugales, que de méprises fâcheuses, 



DE LA VIE HUMAINE. 4Ï3 

que d'épigrararaes poignantes, que d'injustes dédains, cha- 
cune de ces demandes ne résunie-t-elle pas ! 

Il était naturel autrefois qu'on fît maint et maint effort, 
qu'on soutînt maint et maint procès, qu'on présentât mainte 
et mainte requête, pour laisser à ses enfants le nom de 
Rohan, de Longueville, de Nevers, de Luxembourg ou de 
Montmorency. 

Dans ces syllabes sonores et retentissantes résidait une 
sorte de vertu magique qui poussait aux grandes charges 
et à la fortune l'homme assez heureux pour posséder un 
pareil talisman. 

Par une raison directement opposée. n"est-il pas permis 
de braver aujourd'hui mille ennuis pour que toute une race 
plébéienne se débarrasse d'une désignation presque flétris- 
sante? 

Le temps, ce grand niveleur, a détruit le prestige des 
noms illustres. 

Pourquoi laisse-t-il subsister celui des noms absurdes? 
Lorsqu'on ne peut plus se glorifier de s'appeler Bouillon, 
pourquoi est-il humiliant de s'appeler Lasoupe ? 

Et il n'y a pas à dire. 

Ce nom, comme tant d'autres, contrarie toutes les 
visées, gêne l'existence, paralyse tous les efforts, annule 
tout le mérite de quiconque se condamne à le porter. 

Lasoupe aura beau s'évertuer, il obtiendra difficilement 
des prix au collège. 

Fût-il plus charmant qu'Adonis, bien des femmes re- 
fuseront de l'écouter, qui l'eussent adoré très-volontiers 
s'il s'était seulement appelé Brévannes ou Dervilly. 

Pas une jeune héritière qui ne recule devant la néces- 
sité de s'appeler madame Lasoupe. 



424 PETITES MISÈRES 

Désespéré, notre homme se fait soldat. — Mais il se 
battrait en vain comme La Tour d'Auvergne ou comme 
Murât, les bulletins ne veulent pas de lui. 

La gloire se montre femme, et lui tient rigueur. 

Je suppose que Lasoupe, dégoûté de tant d'entraves, 
quitte la partie, revienne dans son hameau natal, et y meure 
après vingt années de vertus et de charités ; soyez sûr que 
l'éloge académique lui fera faux bond , et qu'au bord de 
sa fosse nulle voix amie n'osera s'écrier : 

Adieu pour toujours, adieu, Lasoupe! 

Les esprits les plus sûrs d'eux-mêmes, les plus aventu- 
reux, les plus hardiment sceptiques, ont reconnu l'empire 
du nom, et n'ont pas osé lutter contre les obstacles qu'il 
opposait à leur carrière. 




Arouet s'est appelé Voltaire; Jean Le Rond s'est appelé 



DE LA VIE HUMAINE. 4Î5 

d*AIembert; encore fut-il heureux que son père ne l'eût 
pas légitimé ; sans cela, au lieu de ce beau nom noble et 
grave qui termine si bien la célèbre préface de V Ency- 
clopédie^ le fils de madame de Tencin en eût été réduit — 
autre piège du baptême — à prendre la moitié d'un nom 
déjà glorieux. 

Il se fût appelé Destouches. Et chaque fois qu'il serait 
question de lui, une espèce d'ambiguïté mystérieuse gêne- 
rait l'admiration de la postérité ; circonstance d'autant plus 
contrariante, que la gloire ainsi partagée le serait entre 
un géomètre et un auteur comique, gens fort enclins à se 
mépriser l'un l'autre. 

Les petits malheurs attachés à telle ou telle dénomi- 
nation ne sont pas tous du même ordre. 

Plusieurs, à la vérité, sont inhérents au nom lui- 
même, et ceux-là, les plus faciles à prévoir, sont aussi 
les plus faciles à éviter. 

Mais les autres qui tiennent aux circonstances de 
temps, de lieu, de physionomie, de caractère, de position, 
comment y parer d'avance, comment s'y soustraire ? 

On a un nom parfaitement honnête, insignifiant, qu 
jamais ne fut l'objet d'une seule remarque, soit en bien, 
soit en mal. Mais il plaît à un vaudevilliste d'en décorer un 
type bouffon. 

Le malheur veut que la pièce obtienne la vogue. Du 
même coup, mille plaisanteries saugrenues, mille bro- 
cards fâcheux . pieu vent de tous côtés sur les homonyme 
du principal personnage. 

Avant le succès des Saltimbancpies , il était permis de 
se nommer Ducantal. 

54 



426 



PETITES MISÈRES 



Qui l'oserait aujourd'hui? Qui ne préférerait partager 
avec quelque grand criminel un nom plus tristement 
fameux? Gastaing, soit; Ducantal, jamais. 




On n'aurait qu'à s'enrhumer. 

De même autrefois, Carlin devait être un nom très- 
bien porté avant que la farce italienne s'en fût emparée, et 
les belles marquises ensuite, pour baptiser leurs petits 
chiens à museau noir. 



La tendresse maternelle s'épuise en recherches ingé- 
nieuses pour nous donner par avance des noms en harmonie 
avec toutes les grandes qualités que l'avenir ne saurait 
manquer de développer en nous, toutes les chances que la 
fortune jettera sous nos pas, toutes les grâces dont nous 
serons pourvus. 

Mais l'avenir, débiteur inexact, se joue de ces dénomi- 
nations prophétiques ; il peuple le monde d'Alcides nabots 



DE LA VIE HUMAINE. 



427 



et malingres, d'Achilles boiteux et couards, de Richards qui 
n'ont pas le sou, de Nestors très-dissipés. 




"^^S^ 



Rose est jaune comme un coing; Blanche a le teint 
d'une écrevisse trop cuite; Reine est bossue; Angélique 
est un démon; personne ne peut souffrir Aimée... et les 
épigrammes de pleuvoir. 

On a baptisé Lili ou Toutou — ce dernier nom est fort à 
la mode dans quatre ou cinq départements du Midi — un 
petit marmot à cheveux d'or, à joues rondes et veloutées, 
espiègle et joli. 

Les années qui surviennent l'allongent et le déforment. 
Elles lui donnent de gros pieds massifs , de grosses mains 
rouges, une grosse voix enrouée, des moustaches de six 
pouces, un uniforme de cuirassier. 



428 PETITES MISÈRES 

Il reste cependant Lili ou Toutou, quitte à estropier 
tous ceux qui trouveraient la chose plaisante... ou à se 




laisser estropier par eux, s'ils manient mieux que lui la 
terrible latte. 

Un autre malheur peut résulter, non du contraste, 
mais de la trop parfaite harmonie qui existe entre le nom 
et celui qui le porte. 

Supposez à Rousseau — il était brun, comme chacun 
sait — la rouge toison dévolue, de par tous les peintres, à 
Judas Iscariote, — ce nom fût devenu pour lui une injure 
permanente. 

Supposez que tel ou tel député du centre s'appelle Mar- 
chand; un avocat, Lapie ou Robinet; un poltron, Lelièvre ; 
Boulanger, un faiseur de croûtes, etc.; quel ennui pour 
ces pauvres diables ! 

Telle ou telle circonstance aggrave encore les choses, 
et votre nom peut vous rendre impropre aux honneurs, 
aux titres, aux emplois que vous avez mérités. 

Il dut en coûter à l'Empereur de créer un maréchal 



Dl- LA VIE HUMAINE. 



429 



Mouton ; mais il eût reculé vingt fois avant de donner ce 
titre à un héros appelé Ferrand. 

Comptez encore parmi les désagréments du même genre 
l'ennui de porter un nom trop illustre. 




Mieux vaut mille fois, quand rien ne vous distingue, 
s'intituler Gros-Jean tout court que d'avoir à subir le contre- 
coup d'une curiosité désappointée, qui trouve un employé 
du Timbre ou de la Poste à la place d'un orateur ou d'un 
poëte populaire. 

Vous seriez quelque chose, vous seriez au moins vous- 
même, sans ce nom terrible, dont le poids vous écrase, 
dont l'éclat vous éteint, dont le retentissement absorbe 
toute l'attention qui pourrait vous être accordée. 



Un homonyme moins glorieux peut encore vous déso- 



430 PETITES MISKRES 

bliger beaucoup, si surtout il loge — cela s'est vu — dans 
votre quartier, dans voire rue, dans la maison que vous 
habitez ; car alors les méprises se multiplient. Vous avez 
ses lettres, il reçoit les vôtres ; — le conseil de discipline 
vous cite et vous condamne par défaut pour n'avoir pas 
monté la garde, son tour venu ; — ses créanciers viennent 
faire du bruit à votre porte ; — vos amis de province lui 
adressent, sans le vouloir, de succulentes bourriches; — s'il 
fait faillite, vous perdez tout crédit; — s'il a des relations 
féminines eu trop grand nombre, vous passez pour un 
homme immoral; s'il refuse un duel, vous en aurez une 
demi-douzaine avec tous les faux braves qui vous croiront 
incapable de leur prêter le collet; — l'un d'eux vous tue- 
rait, que vous ne seriez pas à l'abri de l'homonyme; — il 
peut avoir commis quelque méchant livre, et vous passez 
alors à la postérité avec la mémoire et sous le nom d'un 
GoUetet ou d'un Gotin. 

Que dirons-nous donc des infortunés qui n'ont pas un 
seul, mais des milliers d'homonymes, — des Bourgeois, — 
des Leblanc, — des Martin, — des Meunier, — des Thomas? 

Que dirons-nous surtout des Durand, qui peuplent à 
eux seuls toute une vaste province de France, la verte et 
grasse Normandie? 

Geux-là, il est malaisé de deviner comment ils s'y 
prennent pour exister, pour posséder en propre une for- 
tune, une réputation bonne ou mauvaise, une femme et 
des enfants; bref, tout ce que l'homme n'obtient et ne 
conserve qu'à la condition d'y attacher et par conséquent 
d'avoir un nom. 

Geci doit nous rappeler que si le nom de l'homme, — 



DE LA VIE HUMAINE. 



431 



tantôt malsonnant ou ridicule, — tantôt trop connu et 
obligeant trop, — trop exclusif et bizarre, — trop vulgaire 
et partagé, — trop étranger ou lié par des rapports trop 
intimes à l'individu qu'il désigne, — l'expose à de nom- 
breux inconvénients, un inconvénient plus grave encore 
serait après tout — 

Que, de manière ou d'autre, ce nom vînt à lui man- 
quer. 





XXXII 



MAIS 



(Les Mots funestes. — Section xui.) 



C'est la formule ordinaire de l'objection, la préface du 
refus, le mot fatal avec lequel on restreint, on reprend, on 
révoque les concessions déjà faites. 

C'est la pierre contre laquelle le pied se heurte, alors 
que l'ontouchait au but ; c'est le bouclier derrière lequel 
s'abrite la volonté qui, prête à céder, se ravise. 

Mais est le traquenard où notre crédulité se prend alors 
qu'on nous accueille avec les dehors de la franchise et de 
l'amitié. 

— « Oui, mon bon, vous avez eu raison de compter 



PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 433 

sur moi... vous êtes sûr de me trouver toujours prêt à 
vous être agréable... Mais... » 

Suit une phrase honuête qui donne un démenti for- 
mel à cette obligeante préface; Mais a tout détruit en 
s'offrant comme un vil entremetteur à cimenter l'union des 
prémisses flatteuses avec la désagréable conséquence que 
l'on en tire. 

Mais joue un rôle important dans presque toutes les 
contrariétés humaines, et c'est ce qui lui doit valoir ici un 
chapitre à part. 

Ce brave employé travaille depuis quelques semaines 
avec un enthousiasme sans pareil ; il arrive le premier à 
son bureau; le dernier il quitte la place; il abat des mon- 
ceaux de correspondances ; le papier tellière fond devant 
son ardeur comme la neige aux rayons du soleil. 

Le secret de tant d'activité, c'est l'approche du mois de 
janvier, époque intéressante oii, à défaut de toute autre 
fleur, la Gratification balance sur sa tige essentiellement 
mobile ses corolles dorées. 

Le jour de la justice luit enfin pour notre laborieux 
expéditionnaire. 

11 comparait à son tour devant le dispensateur des 
grâces officielles : 

— Mon cher Bellemain , je vous ai mandé pour vous 
témoigner, au nom du ministre et au mien, toute la satis- 
faction que votre zèle nous a fait éprouver... Je suis 
chargé de vous dire que vos droits à une récompense 
ont été reconnus... une gratification vous est certaine- 
ment due... Mais la parcimonie des Chambres, etc., etc. 

Après un dîner de famille, le plus gai du monde et qui 
doit être suivi d'une partie de spectacle, la maîtresse du 

55 



434 



PETITES MISERES 



logis — une délicieuse brune — prend à part son cousin 
— jeune rhétoricien que cette faveur inattendue fait rou- 
gir jusqu'aux oreilles, — et tout en régularisant avec une 
douce familiarité le nœud de sa cravate : 

— Mon bon petit Paul, si vous saviez... nous devons 




aller voir mademoiselle Rachel... je vous avais gardé une 
place à côté de moi (Paul, finissez, je vais me fâcher)... 
j'avais tout arrangé, tout prévu... Mais voilà ma tante qui 
s'est mis en tête de nous accompagner, etc. 

Je me souviens fort bien qu'à l'âge de Paul j'avais une 
sainte aversion pour le rôle insipide de garçon d'honneur. 

Néanmoins il ne se mariait pas une de mes contempo- 
raines sans que le poêle me tombât sur les bras. 

Je déplorais hautement mon sort. Quelques âmes cha- 
ritables en voulurent bien prendre pitié. 

Entre autres, une aimable parente, que son âge expo- 
sait à un prochain hymen, me promit solennellement qu'elle 




Il ne se mariait pas une de mes contemporaines sans que te poêle 
ne me tombât sur les bras. 



m 



DE LA VIE HUMAINE. 435 

me sauverait de ce maudit emploi, du moins en ce qui la 
pourrait concerner. 

Or elle était la dernière sur la liste des fiancées que 
je devais avoir à craindre. 

Me voilà donc tranquille, et d'autant plus que le bruit 
de nos conventions avait transpiré. Les grands parents en 
étaient instruits. 

La noce vient; aucune indiscrète sollicitation ne me 
donne à penser. J'apprends au contraire qu'on est en 
quête de jeunes célibataires propres à l'exhibition fâcheuse 
que j'avais détournée de moi. 

Aussi arrivé-je à la messe matrimoniale le cœur léger, 
l'esprit débarrassé de toute appréhension, et m'apprêtant à 
rire de l'attitude infiniment prolongée que mes remplaçants 
allaient avoir à garder. Même j'avais quelques épigrammes 
à modifier suivant la taille ou le teint, la mine et le cos- 
tume de ces acolytes encore inconnus. 

Au moment prévu, le suisse quitte l'autel dans 
toute la pompe de ses atours Louis XV. Avec quel in- 
térêt ne le suivais-je pas des yeux ! il se dirige vers mes 
voisins; il semble chercher parmi eux quelque person- 
nage désigné d'avance... Mais c'est devant moi, c'est à 
mes pieds qu'il laisse tomber sa hallebarde, dont le reten- 
tissement sur les dalles sonores attire aussitôt tous les 
regards. 

Il en était où le sourire le plus malin brillait déjà... 
J'eus quelque velléité de résistance... Mais mon cœur 
faillit à l'idée de troubler une si auguste cérémonie, et je 
posai, non sans maudire tout bas mon destin, les bras 
en l'air, la tête de trois quarts, en vrai support de can- 
délabre ; — la durée du saint sacrifice ajoutant singulière- 
ment à l'amertume du mien. 



436 



PETITES MISÈRES 



Un soir — heureux souvenir — après bien des mois 
consumés en vaines prières, j'obtins d'elle un rendez-vous, 
le premier et le plus disputé. 







Attentive à diminuer les dangers que son imagination 
lui faisait entrevoir dans cette démarche aventureuse, elle 
avait choisi une promenade ordinairement très -déserte à 
l'heure où nous nous y rendîmes, chacun de notre côté. 

Je sentais trembler son bras sous le mien , et , tout 
ému moi-même, je la rassurais d'une voix troublée. 

Peu à peu le courage nous revint pourtant; perdus 
dans l'ombre, à l'abri des yeux jaloux, la main dans la 
main, nous cheminions délicieusement... 

3/ais voici que le pas d'un cheval retentit et nous force 
à nous blottir, déjà transis de peur, derrière un gros arbre. 

Ma compagne s'était jetée dans mes bras et cachait sa 
tête sur ma poitrine. 

C'était pour la première fois que cette douce étreinte 
m'était accordée : est-il étonnant que mes pensées prissent 




[îRUGNO T 



Que m'importe d'être dévoré? Mais elle... que va-t-elle devenir' 



DE LA Vll^ HLMAINE. 437 

à l'instant même un autre cours? L'obscurité profonde 
rendait mes craintes illusoires; je les oubliai complètement 
et me livrai tout entier au bonheur de respirer le vague 
parfum de ses beaux cheveux; je les allais effleurer de 
mes lèvres... 

3/ais un aboiement féroce s'élève au sein de la nuit. 

D'abord parti de la route, il se rapproche de nous et 
tourne autour de notre arbre. 

Cette fois mes anxiétés renaissent, et plus vives que 
jamais. Ce n'est pas pour moi ; que m'importe d'être dé- 
voré? J/a/s elle... que va-t-elle devenir pendant la lutte qui 
devra inévitablement s'engager?... Le cavalier inconnu, le 
propriétaire du chien — il a déjà ralenti le pas de sa mon- 
ture — va sans nul doute accomir, témoin forcé de mon 
mystérieux bonheur. Pour comble de maux , je sens fris- 
sonner et s'évanouir la pauvre femme ainsi compromise. . . 

Le voyageur fut-il admirablement discret ou simplement 
peureux? je ne le saurais dire. Quoi qu'il en puisse être, 
sa voix rauque lorsqu'elle rappela : 

— César ! . . . ici , drôle ! 
me parut la plus ravissante musique que j'eusse jamais 
entendue. Docile à regret, César grondait encore en 
s'éloignant, et les arrière-cris de sa colère mal apaisée se 
mêlèrent longtemps au choc étincelant des fers sur la 
pierre. 

Elle revint. Je la ramenai sans autre accident jusqu'à 
sa porte. 3Iais notre amour naissant en resta là, tué sur 
place par l'abominable peur qu'elle avait ressentie. 

Pauvre fille! comme elle s'ennuyait, à ce bal! Plus 
laide encore qu'à son ordinaire, sous la ridicule toilette 
dont on l'avait affublée, elle attendait, véritable espalier 



438 PETITES MISÈRES 

fleuri, que son tour vînt de figurer à la contredanse. 







A côté d'elle, aux premiers accords du violon, cava- 
liers d'accourir, fillettes de se lever, allègres et prestes, en 
défripant leurs enveloppes de gaze... et plus d'une étourdie 
avait à se prononcer entre de fiers rivaux, prêts à se cou- 
per la gorge pour s'assurer la préférence. 

A celles-ci la pauvre délaissée enviait timidement leur 
superflu, les miettes tombées de leur ample festin. 

Aucune miette pourtant ne venait à sa portée. 

Le temps s'écoulait, l'embarras la gagnait peu à peu, 
et la contraction pénible de ses traits ne lui permettait plus 
d'affecter le sourire indifférent réclamé, dans cette délicate 
occurrence, par le soin bien entendu de sa dignité. 

Des larmes cachées s'amoncelaient sous ses paupières ; 



DE LA VIE HUMAINE. 439 

'ses moindres mouvements étaient empreints de son impa- 
tience mal déguisée ; elle déchirait son écharpe en la 
ramenant sur ses épaules; et voulant ouvrir son éventail, le 
brisait... Au seuil du salon parut cependant un homme dont 
l'aspect la fit tressaillir. . . Un Adonis eût envié ce pouvoir 
électrique, et cet homme n'était rien moins qu'un Adonis. 

Imaginez au contraire un poussah de noir tout ha- 
billé, des breloques sur un gros ventre, des lunettes sur de 
gros yeux, et des pieds à dormir debout dans des bas de 
coton blanc. 

N'importe. Tout homme est un homme en certains cas. 
Celui-là, dîneur assidu chez les parents de la jeune demoi- 
selle abandonnée, lui devait une politesse, c'est-à-dire une 
contredanse. Elle le guettait, le convoitait, l'appelait, et 
dodelinait in petto. Elle comptait ses pas tandis qu'il faisait 
le tour du salon, tremblant que dans le trajet on n'inter- 
ceptât sa précieuse complaisance, — péniblement affectée 
s'il s'arrêtait devant une autre danseuse, — triomphant au 
contraire quand il s'en éloignait sans rien prétendre, ou 
mal accueilli. Enfin il se rapprocha d'elle, il l'avait vue... 
il lui souriait... Dieu sait si dans ce moment il lui parais- 
sait aimable et beau ! ... Une chaise était vide auprès d'elle, 
il vint s'y précipiter avec un empressement de bon au- 
gure 

Mais une fois là, il lui demanda... belle question! 

— Pourquoi donc ne dansez-vous pas, chère enfant? 

Puis, sans attendre la réponse, il lui parla goutte et 
rhumatismes. — Il avait les pieds enflés... — il ne pouvait 
se tenir debout, etc., etc. 

Il nous arrive à tous, un jour ou l'autre, d'écouter 
sans être vus une conversation dont notre personne four- 



440 



PKTITES MISËRKS 



nit le texte, ou de trouver par hasard dans une lettre sur- 
prise une liste impartiale de nos mérites et de nos défauts. 
C'est là que nous apprendrons à détester le Mais. — Lors- 
que quelqu'un entend, par exemple, dire de lui-même : 

« C'est un homme d'honneur, incapable de faire le 
moindre tort à qui que ce soit ; on cite de lui vingt exem- 
ples d'un noble désintéressement ; ses parents se louent de 
ses procédés toujours grands et généreux. Il est instruit, 
prudent, régulier dans sa conduite, ferme dans ses prin- 
cipes, fidèle et sûr dans les relations de tout genre... Mais, 
avec tout cela, c'est le mortel le plus ennuyeux, le plus 
lourd, le plus généralement antipathique, le plus fui qui 
soit au monde. Jl exhale' je ne sais quel fluide stupéfiant 
qui suffit pour glacer la causerie la plus animée et méta- 
morphoser en un désert le salon le plus peuplé, etc., etc.» 




Ou bien encore quand un pauvre amoureux, tombant 
sur le portrait de celle qu'il aime, le voit ainsi tracé : 



DE I.A VIK HUMA IN K. 



4îl 



« ... On ne lui conteste pas ses agréments personnels. 
Elle est remarquable par 1 élégance de ses traits, la grâce 
de sa physionomie, une taille svelte, des détails sans 
reproche. Elle a les dents belles, le teint vif et naturel..; 
Mais ses cheveux, à ce qu'il paraît, ne sont pas aussi au- 
thentiques, et nous avons bien ri l'autrejour en reconnais- 
sant dans un médaillon perdu par M*** (le lecteur) une 
de ces boucles noires et soyeuses qu'Edouard, le coiiïeur 
de la rue de Choiseul, fournit à celte charmante per- 
sonne » 

C'est ainsi qu'en toute occasion 3fais nous annonce un 




désappointement, une déception, un ennui, une fâcheuse 
disparité entre ce qui nous flatte et ce qui est. 

Mais est une borne au champ que nous voudrions 

56 



442 PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 

illimité; Mais est une barrière sur la route que nous vou- 
drions libre. A force de le rencontrer de tous côtés, notre 
imagination se frappe et crée une multitude de Mais ima- 
ginaires qui contrarient nos mille désirs. 

« J'irais bien m'installer huit jours à la campagne... 
Mais s'il allait pleuvoir... » — Il fait, pendant ces huit 
jours, le temps le plus beau du monde. 

L'envie vous prend de monter chez madame ***. 
(( Mais elle n'y sera pas. » 

— Elle y est, malheureux ! et vous attend. 

Vous passez devant ce seuil qui vous appelle en vain, 
et que garde, armé de toute part, un Mais fantôme. 

« Qu'elle est gracieuse! ajoutez-vous; quel accueil 
bienveillant! quels doux regards!.... Mais elle est co- 
quette. » — Coquette . pour vous, grand benêt. Que ne 
savez-vous la comprendre au lieu de vous effaroucher 
ainsi ? 

« Je l'épouserais volontiers Mais, diable! une 

veuve!... » — Une veuve sans enfants?... Demandez à 
tous ceux qui ont connu son vieux mari... 

Il y a peut-être du vrai dans tout ceci, va s'écrier le 
lecteur... Mais cette dissertation est un peu bien longue... 

Et vous voulez qu'on ne haïsse pas le Mais?... 





XXXIII 



PARIS L'ETE 



(Les Saisons. — Liv. II, dissert, xi.) 



Je ne comprends pas, je l'avoue, cette humeur d'émi- 
gration qui saisit Thabitant de Paris dès que les premiers 
jours de mai rendent au soleil sa force, aux arbres leurs 
premiers bourgeons, aux lilas leur précoce parure. 

Il semble que la capitale devienne alors un séjour 
maudit : quiconque peut s'en éloigner prépare en hâte ses 
bagages, et ceux qu'y retient la nécessité accompagnent 
d'un regard d'envie les cbaises de poste s'élançant aux 
barrières. 



444 PETITES iMlSÈRES 

Ingrats mortels, qui prisent si mal les bienfaits de la 
Providence! trop heureux s'ils connaissaient leur bon- 
heur! 

Paris, comme l'amour, est de toutes les saisons; mais je 
doute que ses hivers si vantés puissent se comparer à ses 
Etés incompris : ceci , de quelque façon qu'on l'envisage. 

Prenons d'abord la Grande Cité comme agrégation 
d'édifices magnifiques. Ses monuments, presque tous grecs 
ou romains, semblent pleurer, sous les épaisses brumes de 
l'hiver, le ciel de Rome et d'Athènes. 

Tout au contraire, dès le mois de juin, la chaleur sèche 
et blanchit leurs entassements de pierre; leurs surfaces 
polies réverbèrent énergiquement la lumière ardente; ils 
sont beaux et terribles, ils rayonnent, ils éblouissent. 

Épris des beautés de l'architecture, on peut leur rendre 
alors un hommage d'autant moins suspect qu'il est péril- 
leux et pénible; et Paris vous procure l'occasion toujours 
assez rare de perdre la vue en contemplant un chef- 
d'œuvre. 

Ce n'est pas tout; la grande ville choisit ce temps de 
l'année pour rajuster sa toilette et se faire belle. Elle 
secoue dédaigneusement les vieilles masures qui la dépa- 
raient et qui croulent de tous côtés. 

La pFace qu'elles occupaient se nettoie aussitôt, se 
creuse et s'entoure de moellons neufs. 

C'est le moment pour les voisins et les parents d'admi- 
rer avec un certain orgueil, au milieu des blocs énormes 
que la grue soulève, sous les plâtras qui pleuvent comme 
la grêle, le long des échafaudages branlants près desquels 
on ne passe pas sans quelques frissons, à côté de la scie 
qui déchire eu sifflant leurs oreilles, des roulements assour- 



DE LA VIE HUMAINiî. 



445 



(lissants du marteau sur la charpente sonore, du gâcheux 
qui préserve à grands coups de lattes leurs jours com- 
promis. 

C'est le moment d'admirer, dis-je, la puissance dont la 
civilisation dispose, la rapidité inouïe des changements 
qu'elle accomplit, et le noble sang-froid avec lequel elle se 
joue, soit de la vie des hommes, soit de leur bien-être 
et de leur repos. 

Les rues, si monotones en hiver, deviennent, lorsque la 
boue disparaît, aussi accidentées que pittoresques. 

Cent fois naïf, à notre avis, le voyageur qui va cher- 




cher dans les sierras d'Espagne ou sur les rochers calcinés 
de 1 Italie, les précipices, les ravines, les escarpements 



446 



PKTITES MISERES 



granitiques dont l'administration municipale fait jouir à 
domicile les habitants du quartier Saint-Honoré ou de la 
Chaussée-d'Antin. 

Sous mille prétextes ingénieux, elle sait au moins une 
fois l'an bouleverser les pavés de chaque rue, la couper 
par des fosses profondes, et varier à l'infini le plaisir des 
piétons en leur préparant des buttes artificielles, des levées 
de terre à pentes rapides , escarpes palissadées , cônes 
sablonneux, tranches quadrilatères de fange mal séchée, 
pyramides de cailloux, pignonnées et vacillantes. 

Grâces à cette heureuse prévoyance, non-seulement le 
Parisien peut se livrer à un exercice fortifiant, mais il 
acquiert aussi — quelquefois à ses dépens, il est vrai — la 




sûreté du pied, le coup d'œil infaillible et l'intrépidité du 
montagnard le plus agile. 




c/---^' 



Non -seulement le Parisien peut se livrer à un exercice fortifiant; 
mais il acquiert la sûreté du pied, le coup d'œil et l'intrépidité 
du montagnard. 



PiiliBiSii! ',1 \'fA 




Ce ne sont partout que jets d'eau , arrosoirs de toute forme , pelles et casseroles 

de toute dimension. 



DE LA V[K HUMAIN K. 447 

De même peut-il, assistant à la pose des tuyaux de gaz 
ou à leur réparation, habituer ses poumons aux miasmes 
les plus délétères? 

L'Été, qui remplit d'insignifiants parfums les campa- 
gnes fleuries, prodigue à l'habitant des villes ces acres 
émanations qu'on va chercher au loin dans les houillères 
de Newcastle ou les mines russes de Donetz. 

Et rien ne manque à cette curieuse étude, non pas 
même le danger ; cac dans les cages de nos escaliers et au 
sein de nos passages, comme dans les noirs corridors des 
collieries anglaises, l'hydrogène pestilentiel s'enflamme et 
fait explosion. 

N'a pas qui veut tous les jours, dans vingt endroits 
différents, la faculté de se faire sauter en allumant son 
cigare. 

L'Eté de Paris est en outre la saison des plus fraîches 
toilettes. . 

C'est alors que la robe blanche et le pantalon blanc, 
le tendre nankin, les chaussures de couleur claire, peuvent 
se produire dans tout leur éclat sur le pavé sec et 
propre. 

C'est alors aussi qu'une douce familiarité, s'établis- 
sant entre la population sédentaire et celle qui se pro- 
mène, autorise chez l'une et fait tolérer par l'autre mille 
facéties inconnues dans d'autres temps. 

A de certaines heures, on dirait que la capitale, pre- 
nant au sérieux ses armoiries, est transformée en un vaste 
navire, et que ce navire passe la Ligne en fêtant le bon- 
homme Tropique. 

Ce ne sont partout que jets d'eau, arrosoirs de toute 

orme, pelles et casseroles de toute dimension, rejetant 

au milieu de la rue l'espèce de brouet noirâtre que le 



448 PETITES MISfîRES 

soleil et les balayeurs ont laissé croupir à l'ombre des 
trottoirs. 

Les trottoirs eux-mêmes sont amplement humectés, et 
la tolérance diurétique de la police ne permet pas, on le 
voit bien, que l'homme, en ce temps de joie universelle, 
puisse souffrir d'une contrainte quelconque. 

Les Anglais s'en formalisent et crient à la barbarie; 
le Parisien sautille en souriant par-dessus tous les petits 
fleuves impurs de la grande Babylone. 

Au sein de la boue factice obtenue par ces procédés 
réunis, le Gamin apparaît, — ce faiseur de rois, plus roi 
qu'eux tous. 

11 est en ce moment à l'apogée de sa puissance, maître 
absolu de tous ses mouvements, et redoutant peu que ses 
parents exaspérés par ses fredaines lui refusent un asile 
pour la nuit. 

La belle étoile y pourvoirait. 

On peut donc lui appliquer la définition qu'un célèbre 
avocat donnait de l'avocat en général : 

« Libre des entraves qui captivent les hommes, trop 
fier pour avoir des protecteurs, trop obscur pour avoir des 
protégés, sans esclaves et sans maîtres, ce serait l'homme 
dans sa dignité originelle... » 

Si ce n'était un enfant sans aucune espèce de dignité 
originelle ou autre. Prisonnier en hiver, le Gamin a donc 
en été toute sa poésie, tout son charme, toute sa verve 
bouffonne. 

Il jette avec une grâce merveilleuse une allumette 
incendiaire dans le voile en dentelles d'une élégante; il 
sème de serpenteaux et de pois fulminants la route d'un 



DR LA VIE HUMAINE. 449 

grave professeur, que chaque détonation fait tressaillir 
comme s'il entendait le canon des Invalides ; il ne se fait 
faute, quand passe un de ces beau\ pantalons dont je par- 
lais naguère, de trébucher dans le ruisseau voisin, par une 

inadvertance calculée 

Age' heureux, charmantes folies, spectacle toujours 
nouveau, comment n'étes-vous pas mieux appréciés! 

Une autre source d'émotions vient ajouter, pour les 
gens de tempérament excitable et délicat, aux charmes 
de la promenade nocturne. Il est vrai que certains quar- 
tiers en ont le monopole, mais ce n'est pas une raison 
pour l'oublier ici. 

Je veux parler de ces conversations animées dont on 
entend le bruit tout particulier à l'entrée des venelles qui 
avoisinent chaque marché. 

Elles se composent de petits cris aigus, entrecoupés, 
haletants. A l'approche du passant, ces dialogues aussi vifs 
qu'animés cessent tout a coup, et les interlocuteurs qu'il 
a troublés se dispersent. 

Par bonheur, l'effroi qui les domine ne leur permet 
pas de se diriger dans les ténèbres, et notre homme, tout 
à coup investi d'une espèce de magistrature sociale, con- 
tribue à combattre un fléau destructeur en écrasant sous 
sa botte un gros rat qui s'échappait. — Or, je vous le 
demande, est-il un plus grand bonheur que celui d'être 
utile à ses semblables? 

Je n'ose guère vous vanter, après celui-là, d'autres 
plaisirs moins héroïques. La vengeance égoïste a-t-elle 
cependant pour vous cette puissante saveur qui en fait, 
dit-on, les délices des dieux? En ce cas. Monsieur, — vous 
êtes seul ; — en ce cas, Madame, — nous fermerons les 

57 



450 



PETITES MfSÈRES 



yeux; — dussiez-vous, comme feu Tartufe, en demander 
pardon à votre confesseur, ne vous privez pas de cette 
volupté meurtrière. 




A bas chausses et jupons ! 

Vous pourrez atteindre, après une chasse persévérante, 
ce maudit insecte qui vous a fait tant damner tout à 
l'heure, lorsque les lois sévères de l'étiquette vous forçaient 
à souffrir, avec le visage impassible du voleur Spartiate , 
ses cruelles et secrètes morsures. 

Vous la tenez... Allons, ferme!... Point de pitié!... 

Broyez-moi cette p...ersécutrice!... Mais, pst!... elle 
a bondi loin de vous... Ne vous désolez pas trop cependant, 
son retour vous est à peu près assuré. 

Les mouches n'abondent pas à Paris; je parle, bien 
entendu, des mouches ailées. Moins que bien d'autres 
cités, — et je ne sais pourquoi, — celle-ci voit se multi- 
plier leurs bienfaisantes myriades, qui combattent avec 
tant d'efficacité l'engourdissement produit parles chaleurs. 

Mais en revanche les cousins y pullulent énormément, 
— avec ou sans ailes, — et cette autre race de petits mons- 



DE LA VIE HUMAINE. 



431 



très infects dont la destruction plus ou moins probléma- 
tique, favorisant le commerce du vitriol et du sel marin , 
fait vivre tant d'honnêtes gens. 

Là n'est pas leur seule utilité. 

Pour bien des êtres oisifs, la recherche d'un remède 
contre ces perfides ennemis du sommeil a été un véri- 




table remède contre l'ennui, ce poison lent de la vie 
éveillée. 

Croyez-moi, l'Eté parisien n'a jamais tort, et fait bien 
tout ce qu'il fait. 



Volaille, dites-vous, et boucherie, et marée, il met tout 
à des prix exorbitants. Bon ! n'y a-t-il pas là de quoi se 
plaindre? Et sa rareté diminua-t-elle jamais le mérite d'un 
beau poisson, d'un majestueux roast-heef, d'une savou- 
reuse poularde? Mais il arrive qu'en procédant à leur 
autopsie certain fumet trop prononcé... 

De quoi vous plaignez- vous encore? Causeur adroit et 



452 



PETITES MISÈRES 



découpeur expert, voilà le moment venu de déployer à la 
fois ces deux qualités éminentes. 

Parlez beaucoup et bien, servez avec une promptitude 
qui ne laisse pas leur place aux observations, que dis-je ! 
aux pensées malveillantes, et vos convives étourdis auront 
avalé le morceau douteux avant d'avoir seulement songé 
à s'en méfier. 

Quant à vous, un beau triomphe de plus dans votre 
vie de gentleman doit vous dédommager, et au delà, d'un 
misérable désappointement culinaire. 

En fait de fruits, l'Été vous prodigue ses primeurs. 
Melons et prunes, pêches et raisins, devancent à Paris 
l'époque où l'on commence ailleurs à les espérer. — Mais 
ils sont verts! — Esprit fâcheux, il en mûrira d'autres. 
Mangez toujours ces raretés acidulées, et ne vous effrayez 




pas d'un léger trouble dans vos fonctions animales. L'Eté, 
ce grand médecin, vous rend le service de vous purger à 
votre insu. 

Puis vous buvez de l'eau glacée... ce qui vous vaut 



DE LA VIE HUMAINE. 



453 



des dissertations fort instructives sur les conséquences 
probables de ce plaisir ; maux d'entrailles, pleurésies, etc., 
etc., de la part de ceux qui se croient obligés à des mé- 
nagements hygiéniques. 




Beresford à ce propos — dans ses Gémissements et Sou- 
pirs — dépeint la cruelle situation d'un aimable cavalier 
qui, tout en nage à la suite d'une contredanse, avait 
avalé une limonade frappée. 

Un médecin survient et lui adresse une remontrance 
solennelle : l'imprudent est mort, selon lui, s'il ne rétablit 
à l'instant même par quelque exercice violent la transpira- 
tion subitement arrêtée. 

Saisi d'un salutaire effroi, et préméditant une valse 
frénétique, le danseur se précipite dans la salle de bal... 

Mais on vient justement de servir le souper et de con- 
gédier l'orchestre. 

Cet épisode d'un hiver de Londres serait déplacé dans 
un chapitre consacré à l'Été de Paris, si l'on ne savait que 
la première des deux capitales intervertit volontiers l'ordre 
naturel des saisons. 



454 PETITES MISÈRES 

Toutefois reprenons pour l'achever la démonstration 
qui nous occupe. 

On dira que les soirs d'été, — soirs éclatants, qui nous 
montrent dans une pénombre favorable plus d'une taille 
séduisante, et nous appellent sous des orangers parfumés 
à nous asseoir, pour écouter de dangereuses musiques, à 
côté de femmes plus parfumées encore, — on dira que 
ces belles soirées prédisposent l'homme à des méditations 
trop sentimentales, — qu'elles exaltent le cerveau, — 
qu'elles l'excitent à de poétiques ivresses dont le désordre 
peut nous mener loin. 




J'en conviendrai, car je suis un logicien rigoureux et 
sincère. 

Mais j'ajouterai que l'Été, réparant son crime à peine 
commis, ne laisse pas au mal dont on nous parle le temps 
de s'envenimer ; il le coupe dans sa racine, et l'écarté à 
ses débuts. 

Et soit que vous reveniez seul, mais à demi fou, d'une 



DE LA VIE HUMAINE. 



435 



promenade solitaire, soit que vous marchiez vers des 
pénates étrangers sur les traces embaumées de quelque 
sirène, l'Été place sur votre route un de ces avertissements 
foudroyants qui ne vous permettent pas de rester perdu 
dans les régions du rêve. 

La réalité vous apparaît hideuse, le long de quelque 
maison ouverte, d'où s'écartent les passants en détournant 
la tête, en se bouchant le nez. 

Ecoutez ce bruit, voyez ces charrettes infernales sur- 
montées d'un fourneau qui flambe, ces hommes immondes, 
ces longs tuyaux gonflés comme autant de boas repus, 
— respirez... ou pour mieux dire ne respirez pas l'air 
souillé... car ce dernier et cruel remède n'est pas néces- 
saire. 




Vous êtes déjà retombé du monde chimérique dans le 
monde tel qu'il est ; et plus haut vous avait emporté l'essor 
ambiiieux, plus rude est la chute, plus sévère et plus pro- 
fitable la leçon reçue. 

Encore un bienfait de l'Été. Vive l'Été, même à Paris! 
Surtout à Paris, vive l'Été ! 







XXXIV 



LE CONVIVE RÂPÉ 



(Affinités non électives. — Chap. xvi.) 



On ne dîne plus, chez nous, que dans quelques 
maisons privilégiées. Celle du banquier Lambert est de ce 
nombre. Aussi a-t-il beaucoup d'amis, et — pardon de 
l'aveu — je compte parmi les plus assidus. 

Si je voulais atténuer par quelques considérations 
accessoires ce qu'a de brutal et d'effronté la profession de 
foi que l'on vient de lire, je pourrais me retrancher sur 
l'originalité de mon hôte, originalité de haut goût, et dont 
les chefs-d'œuvre de son cuisinier n'effacent pas le mé- 
rite. 

Lambert a pris sa richesse au grand triste. Il s'en 
plaint comme d'un fardeau pesant, et vous soutiendrait 



PETITES MISÈRES DE L\ VIE HUMAINE. 457 

fort bien , si vous le poussiez un peu , que le plus 
grand malheur de la vie est d'avoir cent raille écus de 
rente. 

Ses théories à ce sujet sont tout à fait séduisantes, et 
il me plaît fort — tout en dégustant son gibier royal et ses 
vins d'élite — de l'entendre déblatérer contre les inconvé- 
nients de la bonne chère. 

Lambert a été pauvre et aiïecte de s'en souvenir tou 
haut; mais c'est là, croyez-le bien, une belle petite comé- 
die de simplicité. 

Il affirme, à qui veut se le laisser dire, que le déjeuner 
le plus recherché, choisi chez Chevet par M. de C..., ne 
vaut pas le petit pain de seigle et la botte de radis dont il 
se régalait autrefois en arrivant, simple commis, chez l'a- 
gent de change B..., son ancien patron. 

Cependant, au plus fort de sa harangue, il s'aperçoit 
que le faisan n'a pas assez attendu, qu'un tour de broche 
manque au rôti, que le château - margaux est éventé;... 
le voilà dans des fureurs dignes d'Oreste. 

L'accès passé, il retombe naturellement dans sa mé- 
lancolie, nous prenant tous à témoin des motifs sérieux 
qu'il a pour se trouver misérable. 

Je le rencontrai dernièrement au Bois, monté comme 
un prince ne l'est pas, et je m'avisai de lui en faire com- 
pliment : je lui vantai les formes fines et légères, le port 
de tête, la noble allure de son hack. 

— Laissez donc, me dit -il brusquement Vous 

n'avez donc pas vu l'admirable bête qu'a ramenée lord S...? 
Elle vaut dix fois celle-ci, qui coûte cinq mille francs de 
plus... Encore une affaire où je suis indignement trompé... 
Autre bénéfice de cette ortune que vous avez la bonhomie 
de m'envier. 

58 



458 



PETITRS .MISÈRES 



— Cependant vous prenez plaisir à monter cet ani- 
mal... On vous voit le sortir tous les jours. 

— Eh ! parbleu, qui le sortirait sans cela ? Me croyez- 
vous capable de le confier à quelque imbécile de groom 
qui l'éreinterait et lui gâterait la bouche.... En sorte que 
tous les jours, — quelque temps qu'il fasse, — disposé ou 
non, je me trouve contraint à m'en venir, comme un 
étourneau de quinze ans, perdre deux heures par ici... 
Voilà qui est gai, convenez-en. 

A ces mots, il donna de dépit un grand coup de cra- 
vache à sa noble monture, qui partit au galop et faillit lui 
faire vider les arçons. 

Il eut une belle peur, et resta sans doute plus ennuyé 
que jamais de sa déplorable étoile. 

Une autre fois il rencontra P..., le poëte bureaucrate, 




qui s'en allait, la rage au cœur, perdre au ministère une 
magnifique journée de printemps. 



DE LA VIE HUMAINE. 459 

Lambert, qui parlait, lui, pour sa délicieuse villa d'Eau- 
bonne, descendit tout exprès de cabriolet, et vint apostro- 
pher son convive ébahi : 

— Que vous êtes heureux, cher poëte, de vous éveiller 
ainsi chaque jour avec le programme de vos devoirs écrit 
d'avance, votre route marquée, le livre de votre exis- 
tence ouvert devant vous! L'ennui vous est inconnu , je le 
gagerais. 

L'habitude vous a rendu le travail nécessaire : le tra- 
vail vous dispose à goûter dans toute sa plénitude la joie 
du repos. 

Vous n'êtes pas aux prises, vous, avec les exigences 
d'une imagination constamment oisive. Vos rêves ne 
meurent pas en germe, tués, presque avant d'être nés, 
par une réalisation toujours décevante, etc., etc. 

P m'assura qu'il se serait certainement porté à des 

extrémités fâcheuses contre l'insolent millionnaire, s'il n'a- 
vait été retenu par cette pensée que peut-être Lambert 
parlait sérieusement, auquel cas il eût été fort injuste 
d'oublier la gracieuse et succulente hospitalité qu'il pro- 
digue aux arts. 

Mais il me fit observer, comme un phénomène assez 
curieux, que toutes les personnes dont notre banquier im- 
plore la pitié finissent par se sentir très à plaindre. Plus il 
fait montre de son prétendu malheur, plus il provoque en 
elles de tristes retours ; et s'il ne réussit pas h les émouvoir 
pour son propre compte, il les laisse d'ordinaire admira- 
blement disposées à s'attendrir sur elles-mêmes. 

— Je souffre la faim, continua P..., toutes les fois que 
ce diable d'homme me raconte ses indigestions. 

Un seul jour nous nous sommes véritablement api- 
toyés, le poëte et moi, au sujet de notre amphitryon. Dis- 



460 PETITES MISÈRES 

posés comme nous l'étions, vous pensez bien qu'il fallait 
un drame assez lugubre pour lui attirer notre sympathie. 

C'était à cette campagne dont j'ai parlé. 

Le banquier nous promenait dans ses jardins, et tâchait 
de nous prouver que le voisinage de quelques villageois 
voleurs, les espiègleries de leurs enfants, les méfaits du 
jardinier, l'indiscrétion des belles visiteuses toujours prêtes 
à dévaster les serres pour le seul plaisir de la destruction, 
annulaient totalement pour lui l'agrément de la propriété. 

Nous l'écoutions avec notre complaisance ordinaire, 
sans trop le réfuter, en hommes que l'approche du dîner 
rend indulgents, lorsqu'à l'extrémité de l'allée oii nous 
marchions, un homme parut. 

Je ne saurais vous décrire dans toute son humilité la 
démarche de ce nouveau venu. 

Il rasait les plates-bandes à petits pas, les yeux baissés, 
maigre et timide. Son humble et grelottante physionomie 
de chien mouillé vous donnait le frisson. 

Ses coudes, ménagers de l'espace et serrés contre 
son corps, semblaient redouter tous les mouvements un 
peu larges, tous les gestes accentués qui pourraient 
compromettre son habit propret, râpé, boutonné jusqu'à 
la cravate, et dont les coulures blanches luisaient au 
soleil. 

Du plus loin qu'il nous vit, le pauvre diable ôta son 
chapeau, et sa politesse parut si exagérée que personne ne 
s'avisa d'y répondre. 

Je regardai notre hôte pour avoir le mot de cette 
espèce d'énigme. Tout le monde en fit autant, les uns 
par simple curiosité, les autres pour conformer leur accueil 
au sien. 

Vous ne vîtes jamais physionomie plus contrainte, sou- 



DE LA VIE HUMAINE. 461 

rires plus mal à l'aise sur des lèvres plus blêmes, regards 
plus lamentables et plus dépités. 

Nous pensâmes tous que l'inconnu pourrait bien être 
un garde du commerce, un huissier, nous ne savions quel 
agent sinistre d'un pouvoir mystérieux ; et les plus gour- 
mands d'entre nous se laissèrent aller à des grimaces de 
consternation qui eussent réjoui tout observateur désinté- 
ressé, s'il s'en fut trouvé par là. 

L'étranger approchait cependant d'un pas toujours plus 
indécis : on eût dit que le cœur lui manquait et que ses 
jambes se dérobaient sous lui. 

Derechef il avait baissé les yeux, et pour se faire une 
contenance il brossait de sa manche un misérable chapeau 
de forçat évadé. La scène se compliquait. 

Le banquier avait fait halte et s'essuyait le front, saisi 
d'une sueur froide. 

Un silence tragique s'établit, et des regards non moins 
tragiques, dirigés vers les cuisines, y cherchaient évidem- 
ment le contre-coup de toute cette émotion. 

Enfin l'inconnu parla. Nous nous attendions tous à 
quelque adjuration solennelle. Il dit simplement et faisant 
effort sur lui-même : 

— Bonjour, Auguste. 

Auguste est le petit nom de Lambert. Comment expli- 
quer cette familiarité? Gomment le banquier ne trouva-t-il 
pas de voix pour répondre à un salut si amical? Il hésitait 
encore lorsque l'étranger reprit : 

— Bonjour, Auguste! bonjour, cher... 

— Bonjour, bonjour, bonjour! s'écria tout à coup 
Lambert, arraché à l'espèce de stupeur qui nous surprenait 
tous. 

Et il tendit la main à l'inconnu. 



462 PliTITES MISÈRES 

— Vous allez bien? reprit -il... votre femme aussi? 
Tant mieux, tant mieux! 

Nous remarquâmes tout bas combien était gratuite 
cette félicitation bienveillante qui avait précédé la réponse 
du nouveau venu. 

Mais à partir de ce moment notre sagacité n'eut plus 
de texte à interpréter. L'étranger, après nous avoir salués 
de nouveau, sans rancune pour notre incivilité première, 
s'alla modestement placer à l'arri ère-garde, et, n'adressant 
la parole à qui que ce fût, marcha derrière nous en 
serre file. 

Je me retournais de temps à autre pour l'examiner, 
et j'eus lieu d'admirer la persistance qu'il mettait, dès que 
mon regard le gênait, à lustrer et relustrer son malheu- 
reux chapeau. 

La cloche nous appela bientôt, et son langage expres- 
sif nous dérida tous, si ce n'est pourtant notre infortuné 
banquier. 

Tandis qu'il nous faisait passer l'un après l'autre devant 
lui, son air inquiet et sombre ne m'échappa nullement. 

Je voulais rester le dernier afin de lui poser directe- 
ment une petite question et d'apaiser ainsi la démangeaison 
curieuse de mon intelligence au sujet du Convive Râpé ; 
mais celui-ci parut avoir prévu l'accident, et rien ne put 
le déterminer à prendre le pas sur moi. Bien mieux, il 
ne voulait jamais précéder notre hôte, et leur débat, que 
je m'amusais à écouter, ne fut pas l'incident le moins ori- 
ginal de cette petite comédie. 

— Passez, disait le banquier. 

— Non, passe, toi, répondait l'autre. 

— Êtes-vous fou? Voyons, entrez donc. 

— Entre toi-même, pardieu! 



DE LA VIE HUMAINE. 



463 



— Est-ce que nous allons rester là jusqu'à demain? 

— Jésus î que de façons pour ton...! 

— Allons, puisque vous le voulez absolument, cria 
Lambert, et il se laissa pousser dans la salle à manger. 




Là, nouvelle scène. Le nombre de couverts était calculé 
sur la grandeur de la table. Un convive de plus allait nous 
mettre tous dans cette posture incommode 



Où chacun, malgré soi, l'un sur l'autre porté. 
Décrit un tour à gauche et mange de côté. 



464 PETITES MISÈRES 

Le pauvre hère qui formait l'excédant n'affecta pas 
d'ignorer ce qui se passait, et le voilà commençant une 
série d'excuses qui mettait notre hôte au supplice. 

« Il était de trop... On allait se déranger pour lui... 

Il demandait qu^on lui permît de s'en aller... Combien 
il était désolé d'avoir si mal pris son jour! Il espérait 
qu'Auguste ne lui en voudrait pas... » 

Auguste suait de plus belle et à grosses gouttes, nous 
suppliant de l'œil de ne pas écouter ces balivernes. Par 
ses ordres, un domestique enleva les couverts de deux 
enfants gâtés, qui, se voyant relégués à la petite table, 
commencèrent le plus assourdissant duo de sanglots et de 
cris. La basse continue de l'étranger y mêlait par inter- 
valles de nouvelles excuses tout aussi malvenues que les 
premières... Et le traître, en protestant de son désespoir, 
ne songeait pas sérieusement — ceci était clair — à quitter 
la place. 

A peine installé, Lambert lui fit passer pour qu'il se 
tût je ne sais quelles friandises russes, évidemment très- 
rares, à n'en juger que par l'exïguité du plat. 

Le Convive Râpé, donnant par là une incontestable 
preuve de son malaise, se saisit de l'assiette que le domes- 
tique lui tenait sous le nez pour qu'il se servît, la plaça 
devant lui, et la nettoya complètement en un clin d'œil, 
non sans avoir remarqué tout haut « qu'on le servait très- 
copieusement. » 

Je vis ses deux voisins pâlir d'indignation, et s'allon- 
ger notablement trois autres figures, sans compter celle du 
maître de la maison. 

Au second service, l'ambigu personnage ouvrit la 
bouche pour hasarder une conjecture sur le prix probable 
du riche surtout ciselé qui ornait la table. 



DE LA VIE HUMAINE. 



465 



Il l'évalua sans balancer à plus de cinq cents francs. 
Nous demeurâmes bouche close; et Lambert, levant 




les yeux au ciel, protestait intérieurement contre cette 
humiliante estimation. 

Le fait est que le surtout en queslion lui coûtait au 
moins mille louis. 

, Le Convive Râpé sentit probablement qu'il avait lâché 
quelque sottise, et, pénétré de douleur, il sembla vouloir 
se punir en refusant obstinément ce qui, depuis ce 
moment, lui fut offert. 

Toutefois, la crainte qu'il avait d'offenser le maître 
d'hôtel par une abstinence si prolongée lui faisait accom- 
pagner chaque refus d'une excuse nouvelle; et il l'adressait 
directement du ton le plus humble, à cet imposant subal- 
terne, qui, redoutant également de lui montrer trop ou trop 
peu d'égards, accueillait d'un sourire indécis ces étranges 
apologies. 

Je passe mille autres bévues qui tombèrent une a une 
— vraies gouttes de plomb fondu — sur l'amour-propre 

59 



466 PETITES MISÈRES 

douloureux de notre hôte ; — et entre autres celle dont les 
rince-bouche furent l'occasion. 

Le parfum de l'eau tiède qu'ils renfermaient trompa 
notre pauvre hère peu accoutumé aux menues coutumes 
des tables élégantes : après avoir réfléchi une ou deux 
secondes au mérite probable de cette espèce de mélange, 
il l'avala résolument d'un seul trait, nous laissant fort 
inquiets des conséquences que pouvait avoir une pareille 
méprise. 

Lorsqu'il s'en fut aperçu, nous le vîmes tour à tour 
pâle et cramoisi, sur le point de s'évanouir; et il repoussa 
d'un geste dolent le café qu'on lui présentait. 

Mais, trois minutes après, un des conviés, qui n'avait 
pas suivi comme moi celte muette manœuvre, crut le mal- 
heureux victime d'une omission désobligeante, et lui offrit 
poliment sa tasse... que l'autre accepta contre toute 
attente, faute de la savoir refuser. 

Ceci, au moment où Lambert égouttait sur un mor- 
ceau de sucre le dernier résidu de la précieuse liqueur. 
II s'aperçut de l'accident, et pâlit de colère. 
Le dîneur dépossédé n'était rien moins que l'homme 
important en l'honneur duquel le repas s'était donné. 

De toutes nos digestions, à coup sûr, la sienne était 
la plus intéressante aux yeux du banquier. 

Il l'évaluait secrètement à quelques centaines de mille 
francs, bénéfice probable d'une opération de bourse où il 
voulait entraîner ce riche client. 

Nous étions au courant de l'affaire, et la vîmes crou- 
ler au moment où, privé de son café, l'intéressant per- 
sonnage se dirigea obliquement vers la porte, et disparut 
en homme bien élevé, sans dire gare, sans qu'on osât le 
retenir. 



DE LA VIE HUMAINE. 



467 



Je VOUS laisse à penser de quels regards menaçauts et 
sinistres Lambert cribla dès lors le Convive Râpé. 

Celui-ci ne savait plus où se dissimuler pour s'y sous- 
traire... Il voulait fuir; mais, ne retrouvant plus son 
chapeau qu'il avait caché soigneusement sous un meuble, 
il demeura contraint et forcé, jusqu'à l'heure du départ 
général... * 

Quelqu'un de nous s'inquiétant alors de sa voiture qui 
n'était pas arrivée, le malheureux prit sur lui d'articuler 
une proposition à contre-temps obligeante, et qui mit le 
comble à ses méfaits : 

— J'ai ma place retenue dans un coucou... et si mon 
cousix le permet (il montrait Lambert)... je vous la 
céderai de grand cœur... 

A ce moment, je le répèle, nous eiimes pitié du mil- 
lionnaire. 





XXXV 



LES GRIEFS DU CELIBATAIRE 



(JkRÉMIADKS, XIX.) 



1 . — La parole de l'Éternel me fut adressée en disant : 

2. — « Tu ne prendras point de femme, et tu n'auras 
point de fils ni de filles dans ce lieu-ci. » 



PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 



469 



3. — Plût à Dieu que ma tête fût comme un réservoir 
d'eau, et que mes yeux fussent une vive fontaine de lar- 
mes ! Et je pleurerais jour et nuit sur le destin que m'a 
ftiit le Seigneur. 



ex 




II. — Plût à Dieu que j'eusse au désert une cabane de 
voyageur! J'abandonnerais mon peuple et me retirerais 
d'avec eux; car ils sont tous ou presque tous mariés, ce 
qui revient à dire peu amusants. 

5. — Les uns sont malheureux en ménage, et m'as- 
somment de leurs plaintes. Leur langue est un trait déco- 
ché qui va du mari à la femme et de la femme au mari ; 
— puis ils se tournent d'un commun accord et deman- 
dent au célibataire confondu : — Qu'en pensez-vous ? 



6. — « Sois notre arbitre, dit le mari... N'est-elle 
pas dépensière et coquette? N'élève-t-elle pas ses enfants à 



470 PETITES MISÈRES 

la diable?... N'a-t-elle pas sans cesse vingt godelureaux 
autour d'elle?... Sa passion pour les diamants ne m'im- 
pose-t-elie pas une diète effrayante?... 

7. — « Tu vois cet accueil revêche qu'elle m'a fait ce 
soir ? Ce n'est rien, mon cher, en comparaison de ce qui 
m'est réservé dans nos rares tête-k-tête... Je gage que tu 
me crois marié?... On le dirait, n'est-ce pas?... Eh bien, 
non... Tu m'entends... Dis maintenant si je suis à 
plaindre! » 

8. — «Je veux bien qu'il nous juge, réplique l'aimable 
épousée. Il est votre ami, mais n'importe; s'il est franc, 
il conviendra que vous êtes le plus haïssable et le plus 
maussade des hommes, taquin, despote, suffisant et mo- 
queur ; — 

9. — « Prodigue pour d'autres, avare pour votre 
femme ; sans délicatesse dans vos goûts ; sans ména- 
gements pour ma santé si frêle ; égoïste obstiné, mauvais 
père,., et fort laid; ce qui vous donne sans doute occasion 
d'être jaloux, mais ne vous empêche pas d'être infidèle. » 

10. — « Là! voyons! t'en faut-il davantage? inter- 
rompt le mari. — Voyons, Monsieur, vous voilà au fait ; 
décidez entre nous, reprend la femme. » Le célibataire 
attristé leur donne raison à tous deux, croyant bien 
faire... et tous deux lui conservent une rancune immor- 
telle. 

il. — Mais les ménages heureux, en revanche, qui 
dira leurs inconvénients? Si l'eau de fiel conjugale est 








Le Célibataire attristé leur donne raison à tous deux, croj'ant bien faire. 
Et tous deux lui conservent une rancune immortelle. 




=ï^m;/ c.^../'^ 



Ils saatent après ses jambes, écrasent son chapeau, brisent sa canno, 
arrachent ses favoris, flétrissent ses gants jaunes, crottent son 
pintalon neuf, dérangent sa frisure... 



î«^ 



•^^ 
# 



DE LA VIE HUMAINE. 47* 

amère aux lèvres de ceux qu'elle éclabousse, le miel dou- 
ceâtre des premières lunes n'alTadit-il pas le cœur et ne 
poisse-t-il pas les doigts de quiconque réside à portée dé 
la ruche où il s'élabore ? 

12. — Quand une jeune mariée se complaît à nous 
laisser regarder par-dessus les murs de l'Éden où elle dor- 
lote « son petit chéri... son amour... sa biche », qu'en- 
tend-elle par là, au nom du ciel ? Que signifie ce coup 
d'oeil oblique détourné sur le célibataire? c'est une bravade 
impolie, une cruauté gratuite, une chose énorme et mal 
convenable. 

13. — Elle lui rappelle ainsi, dans la malice de son 
âme et la dureté de son cœur, qu'elle ne l'a trouvé ni 
d'assez bonne mine, ni d'assez bonne maison, ni assez 
spirituel, ni assez riche, pour songer à l'épouser; — et la 
civilité défend au malheureux de répliquer, ou même de 
laisser entendre que, par des raisons à peu près sem- 
blables, il n'est point fâché d'avoir été jugé si sévè- 
rement. 

14. — Quelques mois se passent, et les enfants sur- 
viennent. Les enfants ! — source inépuisable de maux 
pour le célibataire. Il en est bientôt réduit à ne les aimer 
que quand ils pleurent : et cela parce qu'alors on les 
emporte. 

15. — Avant cet heureux moment, ils sautent après 
ses jambes, écrasent son chapeau, brisent sa canne, arra- 
chent ses favoris, flétrissent ses gants jaunes, crottent son 
pantalon neuf, dérangent sa frisure, et, de leurs petits 



472 PETITES MISÈRES 

doigts roses, mais peu propres, labourent en tous sens son 
visage. 

16. — Chers babies! Et si, par impossible, ils ne se 
livrent à aucun de ces déportements ; s'ils sont doux, 
aimables, discrets; — si le célibataire prend plaisir à leur 
charmant sourire et à leurs càlineries, la jeune mère, tout 
à coup jalouse, les renvoie incontinent... sous prétexte 
de discrétion. 

17. — Elle déteste en eiïet le célibataire, à moins 
cependant qu'elle ne l'adore; — et tout son souci est de le 
chasser petit à petit de devant sa face. Elle prétend qu'il 
est dangereux et démoralisateur; mais au fond elle se 
prémunit, en l'écartant, contre l'incommode espion qu'elle 
redoute pour un avenir plus ou moins éloigné. 

18. — Car la femme a le cœur rusé et désespérément 
malin par-dessus toutes choses. Qui jamais l'a connu? 
Qui le connaîtra jamais ? 

19. — Ainsi trouve-t-elle plus d'un rets à jeter sous 
les pieds de l'ami des épouX, plus d'une pierre d'achop- 
pement à poser sur sa route. 

20. — Il en est qui ouvrent de grands yçux étonnés à 
tout ce que vous dites, transformant ainsi vos propos les 
plus simples et les plus innocents en autant de saillies 
humoristiques. Le mari s'aperçoit alors que vous êtes un 
original, et que les écarts de votre esprit, très-tolé- 
rables entre garçons, ne conviennent pas à la gravité du 
gynécée. 



DE LA VIE HUMAINE. 473 

21. — D'autres vous minent plus adroitement encore 
par l'exagération ironique de leurs éloges, et, rappelant à 
tout instant vos éminentes qualités, forcent leur époux, — 
contradicteur naturel de pareils enthousiasmes, — à se 
rappeler vos défauts, qu'il proclame alors et grossit à son 
tour avec un zèle toujours croissant. 

22. — D'autres enfin , affectant une naïveté menson- 
gère, feignent de se méprendre sur les causes de l'affec- 
tion et de lestime que vous inspirez à leur seigneur et 
maître : celles-là ne manquent jamais, si vous êtes avant 
tout un brave et honnête garçon, de chercher en vous 
l'homme d'esprit, — qu'elles sont bien sûres de n'y pas 
trouver. Mais, au contraire, si c'est par l'esprit que vous 
brillez, elles s'enquerront uniquement de vos qualités 
essentielles et solides. Tirez-vous de ce dilemme désobli- 
geant. ''^^^ 

23. — A cause de cela et de bien d'autres féminines 
rubriques, le célibataire verra peu à peu se refroidir pour 
lui son ancien camarade; leur amitié sera pareille à la 
monnaie d'un règne fini, et cessera insensiblement d'avoir 
cours, si elle ne reçoit l'effigie du nouveau monarque. En 
ce cas, ce sera le mari, et non plus Iq célibataire, qui 
devra être pris en pitié. 




60 




II 



i. — Éternel! quand je contesterai avec toi, tu seras 
trouvé juste; mais toutefois j'entrerai en contestation avec 
toi. Pourquoi, jetant au loin comme avec une fronde les 
malheureux célibataires , les as-tu mis à l'étroit tellement 
qu'ils le trouvent ? 

2. — Pourquoi sont-ils condamnés à pleurer les lieux 
élevés, et livrés, pour tous serviteurs, au bras séculier de 
leur concierge? 



3. — Qui, sous le moindre prétexte , s'insurge contre 
eux et les mulcte,... ferme désormais la porte aux visi- 
teuses timides et voilées,... l'ouvre toute grande aux 



PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 475 

créanciers hargneux,... repousse les camarades toujours 
bienvenus,... accueille les quêteuses et le tambour de la 
garde nationale,... retient trois jours les lettres chargées 
et les billets coquets,... monte aussitôt les assignations et 
les lettres de faire part cachetées d'une noire hostie ; 

II. — Qui s'abstient de déranger la poussière paisi- 
blement installée sur les meubles, laisse aux bottes leur 
enveloppe de fange, aux vitres l'enduit jaunâtre dont elles 
se couvrent, aux rideaux leur teinte fumeuse; 

5. — Qui nous abandonne sans pitié aux trahisons de 
la lessive hebdomadaire, n'inspecte plus les notes du blan- 
chissage, et, s'associant au contraire au pillage dont nous 
sommes victimes, prélève d'énormes tributs sur toutes les 
emplettes dont il reste chargé? 

6. — Pourquoi ce funeste désordre qui s'empare 
autour de nous de toutes choses : ces chemises sans bou- 
tons, ces faux-cols sans rubans, ces bas qui demandent à 
grands cris une reprise, ou dont un raccommodage mal 
habile a fait des instruments de torture? 

7. — Pourquoi ces rasoirs inessuyés, ce pain de 
savon qui se dissout paisiblement, oublié dans l'eau de 
toilette? d'où vient que notre petit rien se fend, s'ébrèche, 
se brise et s'anéantit de tous côtés? 

8. — Pourquoi, si nous rentrons le soir, grelottants 
et affamés, ne trouvons-nous jamais qu'armoire vide, 
foyer éteint , une lampe sans huile , et sur notre lit fait à 
coups de poing la note insolente des flacons de rhum , des 



476 PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 

cordes de bois, des livres de bougies, qui, nous rappelant 
un bien-être passé, nous explique la disette présente? 

9. — Faut-il voir dans toute cette détresse une exhor- 
tation providentielle au mariage? Est-elle la paraphrase 
éloquente de l'anathème lancé contre l'homme seul? 

10. — Car il est comme la bruyère en une lande : il 
demeure au désert en des lieux secs, en une terre salée et 
inhabitable. 

il. — célibataire, célibataire, célibataire, écoute la 
parole de l'Éternel! 




■'**C*^«^i 




ilgpiiiiilili, 



r: 



III 



1. — Il l'a écoutée. Voici qu'il abjure les fo'ies et le 
rire des fous qui est tel que le bruit des épines sous le 
chaudron. Il dit : « Mieux vaut la fin d'une chose que 
son commencement. » 

2. — Et il affronte les pleurs et les grincements de 
dents de sa bien-aimée; elle le suit d'un œil inquiet, allu- 



478 PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 

mant son cigare, tandis qu'elle pleure les larmes de plu- 
sieurs crocodiles. 

3. — Et tantôt il la voit, digne et résignée, essayant 
de fondre au bain-marie le bronze de sa volonté; tantôt, 
acerbe et imposante, secouant de ses épaules le manteau 
du regret ; tantôt, furieuse et déchaînée, prête à mettre en 
pièces tout ce qui l'entoure. 

II. — Le célibataire trouve alors que la femme, qui 
est comme des fdets, dont le cœur est une vraie nasse, et 
dont les mains sont des liens, est une chose plusamère 
que la mort. 

5. — Celui qui est agréable à Dieu en échappera; 
mais le pécheur y sera pris. 





1. - Quel est ce jeune homme nouveau qui sort des 
vétérans de la vie joyeuse! Son cou est entouré d'une 
mousseline plus blanche que la plus belle fleur de froment; 
ses cheveux blancs ont disparu sous la pincette du bar- 
bier ; et Veau d'Afrique a donné à sa barbe grisonnante la 
noirceur du Gagatès. 



480 



PETITES MISERES 



2. — 11 marche les yeux baissés, comme la vierge 
timide ; il parle en ménageant sa voix, comme le chasseur 
rusé. Il cherche la femme vaillante qui doit ceindre ses 
reins de force et fortifier ses bras. 

3. — Mais qui suivra la trace de l'homme vers la 
vierge? C'est la trace de l'aigle dans l'air, la trace du 
serpent sur le rocher, la trace d'un navire sur la mer. 

h. — Un sage l'a dit : — « On a dessiné d'après le 
célibataire quêteur la posture de l'homme qui ploie ses 
deux bras en deux angles égaux pour soutenir en mar- 
chant la mère et la fille. 




5. — H rit aux contes des grands parents, aux plai- 
santeries de l'oncle et aux mutineries du petit frère; il 
conduit toute la famille au Jardin des Plantes ou à la 
revue; il irait au sermon, si on l'en priait. 

6. — Il lit le matin le journal du père, afin d'être le 



DE LA VIB HUMAINE. 48f 

soir de son opinion ; — et quand la demoiselle s'assoit à 
son piano, il bat à faux^ la mesure, en disant : « Moi aussi, 
j'étais né pour les arts! » 

7. — Lorsqu'il passe devant le conventicule des mo- 
queurs, ils se le montrent au doigt les uns aux autres, et 
celles qui regardent par les fenêtres disent entre elles : 
« Un invalide ! » 

8. — Et il marche la tète en avant, environné de 
frayeur,... car ses dettes ne sont pas payées, et la femme 
abandonnée a menacé de faire un esclandre. Et il reçoit 
des billets anonymes oii on l'habille de toutes pièces; et le 
futur beau-père en reçoit aussi qui lui font ouvrir des 
yeux terribles. 

9. — Le temps vole, les semaines se succèdent; on 
apprêtera viande pour se réjouir; et le célibataire épuise 
son crédit pour parer la modeste fiancée. Le fin lin et 
l'écarlate est ce dont elle s'habille. 

10. — Elle fait des tours de lit, elle fait du linge, elle 
fait des ceintures : le tout pour elle. Et lui , transporté de 
reconnaissance, achète des cachemires, des étoffes de soie, 
des colliers, des bagues et des bracelets d'or; 

11. — Des dentelles plus transparentes que les tissus 
de l'araignée; des perles d'Ormuz , des rubis, des éme- 
raudes, des diamants... , pour elle aussi. 

12. — Et il murmure triomphant : « Ce qui a été 
est bien loin; et il est enfoncé fort bas. Qui le trou- 
vera? » 

61 



488 PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 

13. — Mais en ce moment voici que la porte s'ouvre 
et que la femme abandonnée paraît. Elle a le front très- 
pâle et l'œil très-hardi ; elle l'arrête comme il veut s'enfuir, 
et lui dit : — « Écoute ! . . . 

14. — II ne s'agit pas de t'échapper; il faut demeurer 
ici et entendre mes paroles, qui ne seront ni nombreuses 
ni ambiguës. Sois donc paisible. » 

15. — Puis elle laisse tomber le vêtement qui cache 
sa taille, et ajoute avec majesté : « Mon doux ami, je suis 
mère! » 

16. — Car il est écrit : « Les iniquités du méchant 
l'attraperont, et il sera retenu par les cordes de son 
pëché. » 

17. — Et le célibataire* ne sait que résoudre ni que 
penser, doutant si cette femme cache la fraude en dedans 
de soi. Sincère ou non, elle est querelleuse, et semble 
une gouttière continuelle au temps de la grosse pluie. 

18. — Celui qui la veut retenir retient le vent, et elle 
se fera connaître comme un parfum qu'il aurait dans sa 
main droite. 

19. — Aussi faut-il qu'il épouse cette foraine ou qu'il 
demeure garçon. 

20. — Éternel, Éternel, Éternel! quel crime est le 
nôtre, et d'où vient ta vengeance ? 




XXXVI 



— Dieu merci, m'écriai-je un matiu, mm ist ailes 
vorbei, voilà ma tâche terminée ! 

La dernière épreuve du chapitre qu'on vient de lire était 
sur ma table, corrigée pour la quatrième fois, et revêtue 
du formidable Bon à tirer. 

Je réunis toutes les feuilles qui composaient le volume 
projeté; puis, obéissant à un secret sentiment d'amour- 
propre autant qu'à celui d'une juste déférence pour un 
auteur dont je n'étais après tout que le délégué, j'envoyai 
la chose à maître Faustus. Je ne cacherai pas que je 
m'attendais à le voir entrer chez moi le lendemain, pénétré 
de la plus vive reconnaissance ; il ne vint pas. Sans plus 
m' obstiner que Mahomet à l'encontre de cette montagne 
immobile, je pris le sage parti d'aller chez mon ami. 



484 



PETITES MISÈRES 



Bapliste, que nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié, 
après m' avoir contraint par ses retards à casser un superbe 




cordon de sonnette, m'accueillit avec des façons diploma- 
tiques qui ne me plurent nullement. Sa mine réservée, son 
équivoque civilité, me donnèrent à penser que je lui étais 
recommandé ni plus ni moins qu'un visiteur importun. 

Je me retirai donc fort inquiet et livré aux interpré- 
tations les plus désagréables. 

Le soir même je ne pus douter de ma disgrâce. 

Une effroyable tempête me poussa, moi quinze-cen- 
tième, dans le passage des Panoramas, et là, tandis qu'à 




grand'peine je fendais une foule humide et mauvais teint, 
je me trouvai poussé contre un homme qui affectait de ne 
me pas voir. 



DE LA VIE HUMAINE. 



485 



C'était Faustus, dont je déconcertai la bouderie en lui 
prenant familièrement le bras. 

— Toujours à plaindre! me dit l'infortuné. Je viens 
d'écraser sans le vouloir, le pied d'une petite personne qui 




commençait à me voir de bon œil, et qui maintenant me 
regarde comme un affreux lourdaud. De plus, l'odeur du 
peuple mouillé m'est insupportable. J'ai voulu tout à 
l'heure obvier à cet inconvénient à l'aide de mon foulard 




toujours imbibé d'eau de Portugal , et je me suis aperçu 
que mon foulard avait disparu. 

Fort étonné qu'il me parlât en ce moment de niaise- 
ries semblables, je lui rappelai directement mon envoi de 
la veille, et ma surprise s'accrut encore de l'indifférence 
froide et polie avec laquelle il jugea convenable de me 
remercier. 

— Je vois, lui dis-je passablement déconcerté, que je 
n'ai pas répondu à ce que tu attendais de moi. 



486 



PETITES MISÈRES 



Sans se faire trop prier , il en convint. 
— Je ne comprends pas , dit-il , ta manière de pro- 
céder. C'est celle d'un littérateur dont le commerce des 




livres a faussé la cervelle : non que je voulusse retrancher 
un seul des extraits qu'il t'a plu de choisir ; mais , parmi 
les dédaignés , j'en sais un grand nombre qui avaient à 
tes préférences tout autant de droit que les élus. 

En quoi, par exemple, la Tragédie du Débiteur le 
cède-t-elle à celle du Créancier ? Ne pouvais-tu le montrer 




à nos'lecteurs traqué de domicile en domicile, réduit enfin 
à résider dans quelque citadine errante, munie, comme les 
chars du voyageur Levaillant, de tous les objets néces- 
saires à la vie? 



DE LA Ylfi HUMAINE. 



487 



Rappelle-toi cette scène pathétique et \Taiment regret- 
table où l'infortuné, ramené chez sa maîtresse par un 
sentiment de jalousie, reconnaissait, dans le rival mys- 
térieux dont les visites l'avaient alarmé , un habile recors , 
tout exprès déguisé en séducteur, et cachant ses griffes 
légales sous les gants jaunes d'un assidu Lovelace. 

C'était là une péripétie qu'un homme de goût aurait su 
apprécier. 

— Merci... mais je te dirai d'abord... 

— Maintenant, parmi les Positions délicates, continua 
Faustus , comment n'as-tu pas remarqué le chapitre con- 




sacré au Rendez-vous? Jamais, ce me semble, on n'avait 
traité avec autant de talent les ennuis d'un bonheur si diffi- 
cile, les désappointements de l'escalade, les hostilités de 
la duègne, les maladresses ou les trahisons d'un complice, 
les niaiseries de l'objet aimé... 



488 



PETITES MISÈRES 



— J'en conviens... Cependant... 

— Et ces deux esquisses intitulées : Parti à prendre 
et Parti pris; l'une nous montrant les tourments de 
l'homme qui veut divorcer avec le vice ; l'autre consacrée 
à peindre ceux de la pauvre femme qui prétend , mais trop 
tard, divorcer avec la vertu. 

Et le portrait de Mon Oncle, type charmant de 
l'homme bon; victime de sa bonté même dont chacun se 




fait unjitre pour l'exploiter en cent façons. — Et celui de 
3fa Tante, ménagère modèle, chez qui l'amour de l'ordre 
et le souci des choses culinaires, devenu passion, ont 
développé une 'sensibilité tout exceptionnelle: k ce point 




qu'un meuble hors de place, un vase brisé, les déporte- 
ments de la bonne à qui le sort de ses enfants est confié , 



DE LA VIE HUMAINE. 



489 



le lait qui tourne, la casserole oubliée sur le feû, la pen- 
dule qui marque trop tôt ou trop tard l'heure du dîner, la 
subite hausse des denrées coloniales, des convives sans 
appétit , une bouteille renversée sur la nappe , une tache 
sur ses rideaux , la disette de marée , les confitures moi- 
sies , le bois scié trop long eu égard aux dimensions de 
son poêle, etc., etc., comptent pour d'affreux malheurs 
dans le cour de sa paisible carrière. 

— Je ne dis pas... Il eût fallu... 

— Il eût fallu ne pas omettre le chapitre des Beaux- 




Arts où j'avais rassemblé la plupart des accidents ridi- 
cules dont leur culte devient l'occasion : le cahier de 




musique où manque une page; la harpe détraquée, les 

6S 



490 



PETITES MISÈRES/ 



fatigues du Salon, — surtout quand on le visite en com- 
pagnie d'un des peintres exposants, — les ennuis des 
concerts, les jalousies , les mauvais propos , les tournées 
d'atelier où l'admirateur stupéfait met tout sens dessus 
dessous , les fades compliments de l'homme du monde, les 
niaises objections du bourgeois, les ébahissements de l'épi- 
cier , — sans compter toutes les misères engendrées par la 







nu 



lutte d'amour-propre, d'intelligence, de volonté capri- 
cieuse et de dignité mal entendue, qui s'engage toujours 
à côté de cette œuvre difficile qu'on appelle un Portrait. 




Et les Manies à quelles minutieuses recherches ne 



DE LA VIE HUMAINE. 



49r 



m'étais-je pas livré pour les énumérer d'une manière à peu 
près complète? As-tu oublié cette longue procession de 
fâcheux commençant par l'homme que la patrouille 
électrise, amant passionné de l'ordre public, et qui, suivant 
une locution consacrée, « aime être de la garde natio- 




nale », pour finir à celui qui s'est fait l'esclave très-hum- 
ble de son cigare sans cesse allumé? 

— Je ne... 

— En fait d'Aperçus moraux, je te citerai encore la 
peinture de cet état d'angoisses où le voisinage de l'homme 
d'esprit jette certaines intelligences facilement intimidées 
elles s'alarment du jugement sévère qu'elles croient porté 




sur elles et de l'épigramme embusquée pour ainsi, dire au 
coin de leurs faits et gestes; horrible contrainte, terreur 
puérile et mal fondée, qui les conduit justement aux mala- 



492 PETITES MISÈRES 

dresses dont l'idée seule les terrifie. Tu ne saurais nier... 

— Je ne saurais rien nier, en effet, tant que tu me 

couperas la parole, interrompis-je dans un véritable accès 




d'impatience; mais si tu me permets de m'expliquer, je 
n'aurai pas de peine à réfuter tes injustes reproches. 

Avant tout, laisse-moi te dire que tù aurais dû trouver 
un motif de me les épargner dans la juste appréciation des 
peines et des soins attachés au métier d'éditeur. Tu frémi- 
rais si je pouvais sans ennui t'initier aux tourments de la 
préparation littéraire. Le manuscrit à son état brut — et 




cela quels que soient les travaux qu'il a coûtés — n'est 
encore qu'un pauvre embryon , un fœtus insignifiant ; 
et , par rapport au livre , ce que ce fœtus est à l'homme 
complet, ce qu'est l'enfant qui bégaye à l'orateur dont la 
parole domine le monde. Tu ne parais pas te douter que 
chacune de tes pag€^, -soumises au plus rigoureux con- 



DE LÀ VIE HUMAINE. 493 

trôle, a subi deux ou trois lavages préliminaires avant de 
passer sous le noir rouleau qui en faisait une première 
épreuve, criblée de toutes sortes d'imperfections; qu'en cet 
état non-seulement il fallait la revoir, mais encore accep- 
ter ou débattre les objections de ses premiers juges : — le 
prote, — l'imprimeur, — l'habile artiste que je t'avais 
donné pour collaborateur et pour auxiliaire. Tu ne sais 
pas quels horribles débats s'élevaient alors entre la plume 
et le crayon, se prenant aux cheveux et se harassant d'exi- 
gences réciproques. 

Tout k l'heure tu m'as vu sourire amèrement quand tu 
parlais « d'aperçus moraux; » c'est que ces deux mots 
ont suffi pour me rappeler les mille rébellions du peintre 
quand je voulais l'entraîner malgré lui dans les sentiers 
ardus de l'interprétation métaphysique. Il m'aurait envoyé 
fort loin, si je l'avais prié de traduire ce malheur dont tu 
me parlais : — la gêne d'une intelligence bornée sous 
l'œil d'un voisin spirituel. 

Non! ce qu'il lui fallait, — et cette nécessité a singu- 
lièrement circonscrit mon choix, ^— c'étaient des accidents 
qui se traduisissent aux yeux par quelque circonstance 





matérielle : — le vent qui s'engouffre dans la robe d'une 

pauvre femme ; 

— le vent qui retourne le parapluie ou emporte la coiffure 



494 



PETITES MISÈRES 



d'un beau monsieur; — le pied qui lui manque sur un 
escalier; — les inconvénients du crépuscule avant que 
les réverbères soient allumés; 




— le malheur d'un pauvre invalide à qui sa jambe de bois 
fait défaut; 



Jk 



— celui du cavalier novice qu'une rosse épuisée conduit 
au beau milieu d'un marais fangeux, d'où rien ne peut 
la décider à sortir ; 




DE LA VIE HUMAINE. 49b 

les ennuis de la douane pour une femme pudique ; 



v^A^v^A/^.•■•1 




— la œntrainte grotesque de certaines altitudes ; 




— les divers accidents qui métamorphosent nos plaisirs 
en supplices ; — 




— la querelle de deux boule-dogues accrochés l'un à 
l'autre, et que nous essayons en vain d'amener à une 
séparation de corps ; 

— le choc de deux créatures humaines lancées à toute 
course et qui se rencontrent, sans avoir pu se prévoir, à 



496 



PETITES MISÈRES 



l'angle d'un mur malencontreux ; — le bas de soie brus- 
quement tiré dont les mailles rompues laissent tout à coup 




passer notre pied ébahi; — le marteau de porte fraîche- 
ment peint qui marbre de teintes bronzées une jolie paire 
de gants beurre frais; — la triste position d'un valseur 




qui roule avec sa compagne sur le parquet glissant, et 
que son coccyx compromis ne garantit pas de mille 
injustes reproches; 




— la physionomie déconcertée, la démarche timide et 
tremblante de deux sémillants trottins. — tu sais qu'on 



DE LA VIE HUMAINE. 497 

appelle ainsi les petits clercs femelles des magasins de 
modes, — poursuivis à la brune dans quelque ruelle 
déserte par un être — comme elles l'appellent — à gros 
favoris, à grosse voix, à grosse canne; — le mal-être des 
voyageurs qui font par un gros temps, en bateau à 
vapeur, la traversée du Havre à Southampton; 




— ou bien encore ces historiettes que l'artiste rendrait à 
lui seul, sans le secours de l'écrivain : celle de mademoi- 
selle Leduc et du comte de Clermont, par exemple... tu la 
connais ? 

— Sans doute , sans doute , répliqua Faustus avec 
beaucoup d'assurance... Pourtant... 

— La voici. Le comte, malgré sa royale parenté — car 
il était prince de sang — avait épousé secrètement l'ai- 
mable personne que je viens de nommer. Leurs entrevues 
étaient rares, souvent imprévues. Un matin la dame était 
encore au lit lorsque sa femme de chambre l'éveille en 
sursaut en lui annonçant que le prince arrive. 

— Eh ! vite, s'écrie mademoiselle Leduc à moitié en- 

63 



498 



PETITES MISÈRES 



dormie, donnez-moi mon eau de fleur d'oranger qui esl 
sur la clieminée, et ne tirez les rideaux que quand Son 
Altesse entrera. 

Puis, sans perdre une seconde, elle verse à flots le 
parfum sur son visage, ses épaules et ses bras. Le comte 



iAi 




et le grand jour entrent à la fois. Son Altesse pousse un 
cri d'horreur et recule de trois pas, au grand étonnement 
de son attentive moitié. 

La soubrette s'était méprise , et au lieu du flacon de 
fleur d'oranger avait donné... la bouteille d'encre. 

— Pauvre femme! s'écria Faustus... mais pourquoi 
la plaindre? A quoi sert une bouteille d'encre sur la che- 

. minée d'une coquette? 

— Sois tranquille, repris-je. . ce n'est pas de nos 
jours qu'une pareille aventure aurait quelque vraisemblance. 

— Tant mieux... j'ai les bas-bleus en horreur... 

— En effet, remarquai-je , dans la fameuse soirée qui 
précéda ton suicide... Mais à propos, tu me dois le récit 
des circonstances qui le firent avorter... 

— Hélas! s'écria-t-il,... loin de nous ce pénible sou- 
venir !... 



DE LA VIE HUMAINE. 



499 



Je laisse le champ libre à tes suppositions, et, quelque 
tableau bouffon que ton imagination te présente, il est a 
parier que tu resteras au-dessous de la réalité. 

— Soit... toutefois... 

— Comte de Monterey, vous me questionnez? 




interrompit fièrement Faustus, qui se campa sur sa hanche 

pour mieux parodier l'apostrophe castillane de don Carlos. 

Au même moment — la pluie ayant cessé, nous étions 

sur le boulevard — deux jeunes chiens qui accouraient en 




folâtrant passèrent entre ses jambes écartées, et manquè- 
rent le faire choir. 

— Toujours... toujours malheureux! reprit-il avec 



500 



PETITES MISÈRES 



moins de majesté ; — malheureux depuis le moment où 
le voisinage importun de quelque coq bavard abrège 
brusquement mon sommeil , — jusqu'à l'heure où , ren- 




trant chez moi pour me mettre au lit, je trébuche sur 
mon escalier obscur contre Baptiste ivre-mort , qui s'atten- 
drit à ma vue, et pleure les débordements de ma conduite. 



DE LA VIE HUMAINE. 501 

Pour moi les serrures détraquées; — pour moi !es 
goussets trop étroits qui me font précipiter ma montre au 
(ond de mes bottes ; — pour moi, au spectacle, les affiches 
à bandes ; — pour moi , au jour de l'an , le guignon des 
cadeaux grâce auquel je choisis toujours les plus inutiles 
et les plus mal venus; — pour moi, au café, la table 
inessuyée où je m'accoude sans précaution; — pour moi, 
chez le restaurateur, le Champagne mousseux dont le 
bouchon saute prématurément, et qui me crache au visage 
sa pétillante écume. 

Enfin la Nature est à mon égard comme un volcan 
toujours en éruption, la Société comme une locomotive 




désordonnée, qui, sans m'anéanlir jamais, troublent à 
chaque instant l'économie de ma destinée physique et 
morale. 

Encore ne saurais-je tout dire. II est tel désappointe- 
ment à huis clos dont le mystère défie la meilleure foi du 



PETITES MISÈRES DE LA VIE HUMAINE. 503 

giques, et que la superstition de nos ancêlres rattachait 
à la science illégitime des charmes et sorcelleries. 

Et c'est là cependant, ô mon ami, que se trouve, de 
toutes les Petites Misères, la plus maudite, la plus 
griève, la plus excédante, la plus néfaste, la plus qui- 
naude, la plus complexe, la plus irrémissible, la plus 
perfide, la plus triste, la plus redoutable, la plus redoutée, 
la plus inévitable pour peu qu'on la redoute; la plus diffi- 
cile à dissimuler , encore qu'elle ne soit guère en vue ; la 
plus grave par ses conséquences, et en même temps la 
plus ridicule ; la plus maussade aussi et celle qui inspire le 
moins de compassion; la plus authentique, la mieux prouvée, 
en justice ou ailleurs; la plus gauche, la plus sotte et néan- 
moins la plus familière aux gens d'esprit ; — crime involon- 
taire dont le meilleur avocat ne saurait se faire absoudre 
par son plus éloquent plaidoyer ; — dont quelques niais se 
sont punis par le suicide ; — dont un romancier et un poëte, 

— Régnier et Grébillon fils, — ont essayé sans succès l'apo- 
logie; — la plus puérile à coup siir, et la plus ressentie de 
toutes les injures ; — celle qui prouve le moins et témoigne 
le plus de mépris; — un désastre auquel sont sujets les 
rois comme les bergers... que dis-je!... les bergers bien 
moins que les rois; et les héros bien plus que leurs valets 
de chambre : — j'atteste de ceci le souvenir de Sophie Ar- 
nould, et ce qu'elle appelait si plaisamment : « Le Néant 
de la Gloire »; — une infortune naturellement imprévue, 
car elle nous arrive en compagnie du bonheur, et cachée 
sous son aile brillante; — un piège masqué par des roses; 

— une déception... 

— Bourreau! m'écriai-je, en as-tu fini avec tes énig- 
mes? Je veux , j'exige , j'aurai le mot de celle-ci. 

— Tu le veux, me dit alors Fauslus... Ah! tu le 



504 



PETITES MISERES DE LA VIE HUMAINE. 



veux?... Mais sais-tu bien à quoi tu m'exposes?... Et 
peux-tu répondre?. . . 

— Je réponds de tout,... sauf de ma patience, si tu 
continuais longtemps sur ce ton. 

— Kn ce cas, reprit-il... je serai, pour te plaire, aussi 
catégorique, aussi clair que Montaigne à ma place ou 
Jérôme Cardan auraient pu l'être : sans plus de péri- 
phrases, il s'agit de 




TABLE 



SOMMAIRES DES CHAPITRES 



Âo atniQCE I 

I 

IncoBTénients d^in réreilleHOBatiii. — Yolets mal dos. — La moacfae. 

— Les mennisières de nuit. — Le coiffeur boorreaa. — F^meste 
ooaTelle. — Bas de soie et bottes neares. — Toilette précipitée. — 
Tortore philosophique. — L^homble cocher. — Paris ea négligé. 

— G)min»it on fait une place. — Où ra Monsiear? — La porte 
Patiphar. — Désappointement 1 



II 

Projet contrarié. — Le dernier chapitre. — Un dîner bas-tjen. — 
ConviTCS en retard, plats frappés de glace, etc. — Dents déplacées 
à table. — Kstraction de la Hase. — Porte pour porte. — ÉTa- 
^àon arec circonstances aggravantes. — Malentendu. — La pluie. 

— Contredanse de rigueur. — Erreur topographiqne. — Bain de 
si^ d*où résulte un claque. — Soirée inattendue. — Prodige mn- 
aîeal. — Un rhume gagné à la bouillotte. — Les chenus rocaille. 

— Les grands malheurs. — Les petites misères lo 

64 



506 ' TABLE ET SOMMAIRES 



III 



Tirade métaphysique. — Dangers de Tattention. — Les culottes d'un 
ami. — Involontaire attentat aux mœurs. — Le guéridon. — Le 
zèle de Baptiste. — Le noviciat d'un fumeur. — La perruque à 
l'envers. — Pathétique détruit. — Une pipe dans une poche. — Le 
tête-à-tête sous la cheminée. — Les prévenances. — La perruche 
satirique 20 

IV 

Entre deux femmes. — L'abus des pantoufles. — L'homme-rouet. — 
Assaisonnement pénible. — Le boston. — L'héritier portefaix. — 
Ces chers petits. — Le flagrant délit. — Les souvenirs inoppor- 
tuns. — Enchaînement des idées. — L'hypothèse menaçante. — 
Question difficile. — L'heure oubliée. — La montre inutile. — 
Baptiste envolé. — L'homme pressé. — Le point de côté. — Trop 
tard. — Une toilette perdue 30 



Le vocabulaire anatomique.— Le mauvais plaisant.— Une exhibition. 

— Les exploits de Dourak. — La colère d'une tante. — Faustus 
hérite d'un déjeuner. — Perspective Angélique.— Les métamor- 
phoses d'un futur beau-père. — La famille engravée. — Un ami 
facétieux. — L'étui de chagrin et le chagrin de l'étui. — Dans un 
bateau. — Indiscrétion. 

Les fecx follets. — I. Une visite à faire. — Fantasmagorie. — 
L'eff'et manqué. — La visite maladroite. — Réponses contradic- 
toires. — Le volant sur la raquette. — L'éditeur responsable du 
brouillard. — L'introducteur enlevé. — Occasion perdue. — L'é- 
claboussure. — Madame est à la campagne. — II. Flegmatique et 
sanguin. — Le galop de Rossinante. — Le voiturier dormeur. — 
Le poteau muet. — Insuflisance de langues. — En colère pour ne 
pas s'y mettre. — III. Faute d'unisson.— Les gaucheries relatives. 

— Le fauteuil enlevé.^ La harengère de salon.— L'apoplectique 
au piquet. — Sous les lorgnettes. — Sur le boulevard. — Être 
annoncée. — Le fat impuni. — Ce que coûte la timidité. — Hein? 

— Présentation saugrenue. — Cinq heures de fiacre pour cinq 
cents francs. — Étourderie de Faustus. 



DES CHAPITRES. 507 

• 

MÉMOIRES d'dn nez RACONTÉS PAR UNE BOLCHE. — Nez vaHés. — Cau- 
serie de deux vieillards. — Résultats diététiques d'une ambition 
précoce. — Croquignoles, pichenettes ou chiquenaudes. — Début 
dans le monde.— Honteux soupçons. — Malheureux au bal.— La 
calomnie. — Parti pris devant la glace. — Propos de grisette. — 
Par où Ton vous mène. — Sacrifice pénible. — Le nez cadran. — 
Malheureux au jeu. — Peu agréable, mais agréé. — Le nez 
coiffé /iO 

VI 

L'homme seul. — Le coin du feu.— Le vent.— La fumée. — Le car- 
reau cassé. — La migraine. — Incendies partiels. — Le coke 
éteint. — Le soufflet asthmatique. — Les caprices de la lampe. — 
Les livres, amis trompeurs. — Le pâté d'encre. — Les souffrances 
de la mémoire. — L'insomnie. — Smarra. — Transfigurations gro- 
tesques. — Les supplices du lit. — Le cauchemar éveillé. — Insi- 
. nuation perdue. — Conseils à contre-temps. — Le portefeuille 
brun 83 

VII 

LES MALICES DE l'hIVER 

Cadavres et caricatures.— La matinée de l'employé. — Toilette dif- 
ficile. — Réflexions peu consolantes. — Viens, gentille dame. — 
Une excuse éloquente. — Le rasoir aigre. — Le beurre rebelle. — 
Les engelures de madame Lebidois. — La lithographie improvisée. 

— Métamorphose d'une coquette.— L'hiver musicien. — La neige, 
les amoureux et les voleurs. — Sapristi! 9^ 

VIII 

UN SOIR A l'opéra 

La queue des Sirènes. — Incrustations humaines. — L'horizon de 
drap noir. — Le bonheur des voisins. — Pardon, monsieur. — 
Accolade forcée. — Droits et corps foulés aux pieds. — Les cu- 
rieux punis. — Pour voir Sa Majesté. — Intrusion et confusion. 

— La loge pleine. — Embarras d'esprit. — Plus de gaz. — Sou- 
venir gênant. — Le combat des montagnes. — Au violon. — Les 
obsessions de la pensée. — La tête de Coligny. — L'entorse du 



508 TABLE ET SOMMAIRES 

premier sujet. — Le régisseur invisible. — Sur l'escalier. — 
Le paletot. — La femme, le mari et l'amant. — Le fiacre disputé. 

— Ingratitude 106 

IX 

LES GÉANTS ET LES NAINS 

De l'utilité des tambours. — Les victimes de la disproportion. — Pas 
de sièges. — Au lit. — En voiture. — Les peines de cœur. — Le 
battant de cloche. — L'inégalité des conditions. — Le frac à 

- l'huile. — Le géant chez le tailleur. — Le nain sur l'armoire. — 
Tlialie et Junon. — Bonheur méconnu 121 

X 

LE BILAN DE l'aMITIÉ 

Doit. — Pan, pan, pan! — Les détails, le cigare et le départ. — 
L'impôt de sympathie. — Un ridicule. — Le petit billet. — Le 
concert à préparer. — Le roman de votre amie. — Le travail 
rendu facile. — Les débiteurs impossibles. — Le char-à-bancs 
prêté. — Reproches et consolations. — Considération partagée. 

— Ce qui vous diminue. — Avoir. — Prenez garde! — Je vous 
l'avais bien dit. — Maîtresses enlevées. — Usurier donné. — 
Leçons d'égoïsme. — Vices. — Duels, etc. — Histoire de Jeppo. 

— A la vie et à la mort 131 

XI 

LA COMÉDIE DES SUSCEPTIBLES 

Les blessures secrètes.— Le lis mal peigné. — Offenses involontaires. 

— Les bouderies. — Insurrection de vanité. — Les mystères 
blessants. — Le misanthrope sur le carreau. — Burton, de l'Hy- 
pocondrie. — Trois quarts d'heure d'excuses, trois ans de ran- 
cune. — M. 'de Flamarens chez M""" d'Aiguillon. — Le dénoûment 
des susceptibles 1Z|6 

XII 

VOYAGER, c'est VIVRE 

Le voyage en rêve. — L'homme exact. — Suites d'un engagement 



DES CHAPITRES. 509 

irréfléchi. —Le passe-port et les commis. — Un portrait désobli- 
geant. — Les paquets. — Pauvreté subite. — Les commodités 
incommodes. — La malle à fermer. — Réflexions affligeantes. — 
La visite du protecteur. — Impolitesse inévitable.— Les missions 
de confiance. — Le fauteuil tragique. — Encore la malle. — La 
diligence est partie. — I^ musée coDsolateur. — La nuit dans 
le coupé. — Un homme de poids. — Un nourrisson mal en point. 
. — La soif trompée. — Somnambulisme. — Du voyage en poste. — 
Le cabaret de village. — Arrosage nocturne. — La chambre des 
voisins. — Occupations industrieuses. — Prise en considération 
de l'inventeur des mouchettes. — Plaisir à cacher. — Hurrah! 
hurrah ! — Les montagnes et le guide. — Ce qu'est un voyageur. 

— Un voyage d'agrément 155 

XIII 

LA TRAGÉDIE DO CRÉANCIER 

Comment on inculque de bons principes. — Prédictions paternelles. 
^- Payez, et vous serez méprisé. — Messieurs Dimanche. — Fas- 
cinations. — Un éclair dans les ténèbres. — La première méfiance. 

— L'hameçon se fait sentir. — Chez l'escompteur. — La leçon 
d'argot. — Les cruautés de l'échéance. — Les précurseurs de la 
déconfiture. — L'honnête homme dérangé. — Cours de procé- 
dure. — L'huissier enthousiaste. — Les recors en déroute. — Le 
soleil couché. — La sérénade du débiteur. — Chasse au sylphe. 

— La faillite. — L'éloquence en pure perte. — Le bal des créan- 
ciers gais. — Le coup de poignard du créancier sérieux. — 
L'auto-da-fé 175 

XIV 

LE DIMANCHE 

Ressources industrielles. — Les deux bâillements. — La harangue 
conjugale.— Le jour du repos.— A Versailles.— La toilette d'une 
amie. — Méprise fâcheuse. — La station au chemin de fer. — 
L'adorateur distrait. — L'amour mouillé. — Dîner tard. — Tour- 
ments de la jalousie. — Les répliques de Catherine. — Colères 
dissimulées. — Les toilettes du dimanche. — Les goguetiers. — 
Inactivité forcée.— Les ennuis du cabaret. —La flânerie gâtée. — 
Souffrances dramatiques. — Ni vivre ni mourir 195 



510 TABLE KT SOMMAIRES 

XV 

FAUTE DE CINQ SOUS 

Le Juif errant. — Une aventure au Temple.— La tournée de charité. 

— Suites fâcheuses d'une louable inexpérience. — C'est elle! — 
Le pont des Arts.— Vaines recherches.— Le pirate des Champs- 
Elysées. — Les curieux impertinents.— Kncore elle!— Mille francs 
pour cinq sous. — Battue iftutile. — La monnaie d'un double 
louis. — Perdue pour jamais. — Le refrain maudit 209 

XVI 

l'a-propos 

Cours de grammaire entre deux portes. — Les laquais de bonne 
maison. — Anxiété. — La canne dans le boudoir. — Actéon chez 
Diane. — Coup d'œil rétrospectif sur une visite inopportune. 

— Eh! Monsieur! — La consigne. — Plaintes imprudentes. — La 

• fausse compassion. — Querelle de l'amour-propre et de la con- 
science.— Chez un malade.— Les compliments malheureux. — Un 
solécisme de costume.— Remords inutiles 221 

XVII 

TO CUT A MAN, OU LES PEINES d'uN TIGRE 

Tigre et lion. — Le rôle de la Providence. — La stalle partagée. — 
Les billets de loterie. — Le domicile contesté. — Le rendez-vous 

^ -sans façon. — Diversion peu divertissante. — La peau du lion. — 
Ce que c'est qu'un cal. — Les cuts directs, évasifs, sublimes, 
perpendiculaires, chauves-souris, badins, sérieux, etc 231 

XVIII 

LE CHAPITRE DES SENSATIONS 

Variétés du genre plume. — L'encrier bourbeux. — Un fac-similé. — 

• Un crayon mou. — Souffrances nerveuses. — Chair de poule. — 
Agacements auditifs. — Les entretiens humides. — Affections den- 
taires. — La brosse à dents mise en commun. — Les ongles. — Le 
nerf cubital. — Les doigts pris dans une porte. — La mort du 
moucheron. — Brûlure. — Pieds engourdis. — Un embarras 



DES CHAPITRES. 544 

d'hématose. — Un condiment inusité.— Afflictions de l'odorat. — 
L'n homme grêlé. — Le diable au cheveu 241 

XIX 

LE TYRAN DOMESTIQDE 

Laurent. — La guerre au sommeil. — L'expulsion par équivalent. 

— Théorie du despotisme. — Les choix forcés. — Abus de con- 
fiance. — Les mystères du caveau. — L'appétit expliqué. — Dis- 
crétion relative. — Les nuances du dévouement. — Un nouveau 
serviteur. — Sardanapale en livrée 252 

XX 

LES ROSES DE GUATIMOZIN 

L'écurie compromise.— Laurent justifié. — Chronologie de ménage. 

— La procession des cuisinières. — La dévote. — La philan- 
thrope. — L'état de siège. — La laide. — La dévouée. — Mirabeau 
eu cornette. — La stupide. — Le système des sous-haricots. — 
Sourde. — Les noms mutilés. — Curiosité.— Barbe-bleue sans le 
savoir. — Ce qu'il arrive des perfections. — La tyrannie de la 
nourrice. — Mathurin et la salade 262 

XXI 

MÉDÉRIC, LE PODRSDIVANT d'amour 

Une épître mal adressée. — Illusions flatteuses. — Les victimes de 
la fatuité. — Le torticolis. — Le mari peu tolérant. — ... Vous 
dites? — La dupe du crépuscule. — Je suis volé. — Un mot cruel. 

— Les petits souliers. >— L'inspiration tardive. — Les yeux tour- 
nés 272 

XXII 

LES MOMENTS TERRIRLES 

Le culte de la peur. — Le buisson-brigand. — M""* de Sablé. — Les 
clercs de Saint-Nicolas. — Les bravades. — L'hyène chez le mi- 
nistre. — Le baume d'acier. — Sur les bancs. — Le rustre de 
boudoir. — Préparatifs d'éloquence. — Bâillement nerveux. — 



512 TABLR lîT SOMMAIRRS 

Les souffrances du découpeur. — La loterie. — Le colin-maillard 
après dîner. — La peur d'ennuyer. — Le Musée Terrible. . 281 

XXIII 

TIMON ET SOSIE 

Une persécution. — La haine sans cause. — Le parieur ennemi. — 
Un affreux bloqué. — Le voisinage de l'asthmatique. — Les liai- 
sons dangereuses. — Les insinuations perfides. — Timon aux en- 
chères.— L'homme à quatre pattes et à deux tètes. — La toilette 
gênée. — Un voleur d'airs. — S'entendre déraisonner. — L'entre 
deux âges. — Erreur de l'opinion. — Un procès en contrefaçon. 

— Suicide et vivant. — Narcisse retourné 290 

XXIV 

LES QUIPROQUO DE SENTIMENT 

L'ennui. — Triste réminiscence. — L'un et l'autre. — Les manches 
étroites. — Sorti sans mouchoir. — Une idée fausse. — Un bou- 
quet mal choisi. — Les indéchiffrables. — Un retour perdu. — 
Les sacripants. — Une explication orageuse. — Le mouton en- 
ragé. — L'attaque de nerfs 300 

XXV 

LES SPORTS 

Coup d'oeil synthétique. — Le manant sportsman. — • Les limiers 
écrasés. — Dans le fourré. — La course au cheval. — Le cheval 
cavalier. — Tourment sous fers. — La méprise de la meute. — 
Stopî stop! stop! — Émotions poignantes. — Le coureur sur- 
mené. — Sultan et son maître. — La grive -Jézabel. — Dans le 
marais. — Le lièvre moqueur. — Souffrance acoustique. — L'eau 
qui rit. — Pauvres pécheurs. — L'épervier. — L'anguille périlleuse. 

— Une passade. — Piquer une tête.— Le portefeuille perdu. — Sans 
pantalon. — La raison démonstrative. — Balle contre balle. — Le 
tir aux pigeons. — Chez Pisseux 309 

XXVI 

A RORODINO 

La tente du Grand-Homme. — Les doigts gelés. — Une dictée difficile. 



DES CHAPITRES. 543 

— Fausse colère. — Le Grand Homme en nage. — Sur la hauteur. 

— L'eau-de-vie désastreuse.— Le héros mal venu. — La consigne 
forcée.— Objections inopportunes.— Qu'a donc Sa Majesté ? 330 

XXVII 

LE JOUR OU l'on est CÉLÈBRE 

La veille. — L'audience du Directeur. — Le revers de la coulisse. — 
Le chef-d'œuvre censuré. — Les interprètes du génie. — Les ma- 
ladresses du machiniste. — Un figurant enroué. — Vous êtes 
célèbre. — Le grand concert. — Leçon de philosophie. — La gloire 
en main. — Après moi. Monsieur ! — L'erratum de la gloire. — 
Les préoccupations de Théodore. — Comme on pensait à vous. 

— Déception suprême 339 

XXVIII 

GROS, GRAS ET... TRISTE 

Une santé cruelle. — La dissimulation impossible. — Des bras trop 
courts.— Ouf! — Le carcan de l'obèse. — La tragédie au collège. 

— La faim égoïste. — Les insultes poétiques. — L'omelette. — 
La poste. — Une mode contraire. — Le dilemme du médecin. — 
Mourir pour être aimé. — Les tortures de la coquetterie. — Le 
mduchoir et le rival maigre. — Les citations de Shakspeare. — 
Une attrape conjugale. — Les émotions ridicules. — Le plaidoyer 
de l'obèse. — Hors la loi. — Le secours humiliant 353 

XXIX 

PETIT TRAITÉ DES SERVITUDES 

Distinctions légales. — La voisine. — Eh! là-haut! — Les soins par- 
tagés. — Les escamotages d'Atala. — Tumulte nocturne. — L'es- 
clave du mari,— Les flatteries indirectes.— Exploitation de l'homme 
par l'homme à propos de la femme. — Le myope asservi. — Illu- 
sion d'ojptique.- Anxiété de salon. — Familiarités involontaires. 

— Sans lunettes. — Le myope galant. — Le myope offensé. — 
Les correspondants. — Le billet hâté. — Rép., s. v. p. — Le jeune 
homme et les vieillards. — L'abus de la déférence. — La place 
du milieu. — Le sérieux forcé. — L'appareil assident.— L'héritage 

65 



514 TABLE ET SOM^IAIRES 

du mal. — Révélations indispensables. — Les bottes neuves. — Le 
sublime dérangé. — Le bonheur des champs. — Théorie de l'hos- 
pitalité. — Le sermon de campagne. — Le dîner des curés. — Le 
percepteur. — Tribulations électorales. — Retour à la ville. — Le 
soldat -citoyen. — De l'écartèlement civil. — Les sommations 
contradictoires. — Le provincial à Paris. — La famille improvisée. 

— Le métier de cicérone.— Cosaque et Théréson. — Vérité con- 
solante 376 

XXX 

NE PAS ÊTRE SOURD 

Considérations philosophiques sur la perfection des sens.— Les sup- 
plices du goût. — Le concert en plein vent. — Kreissler redivivus. 

— Le porter fantastique. — De l'équilibre dans ses rapports avec 
la discrétion. — Les causeurs vindicatifs. — Les poches du Phi- 
listin. — Les hommes bleus. — Jenny offensée. — Les explications 
et les fla fia. — Les inconvénients de l'ouïe ZilO 

X'XXl 

DICHA Y DESDICHA DEL NOMBRE 

La pétition et ses causes. — Lasoupe au collège.— Lasoupe amoureux. 

— Lasoupe à la guerre.— Oraison funèbre de Lasoupe.— La moitié 
d'un grand nom.— Le reflet d'un vaudeville.— Carlin.— Les con- 
trastes. — Les analogies.— Un obstacle pour Napoléon. — L'ho- 
monyme glorieux. — L'homonyme vulgaire. — Les Durand. — 
L'homme sans nom Zi21 

XXXIl 

MAIS 

Métaphores articulées. — L'entremetteur. — Bellemain désappointé. 

— L'attente fâcheuse. — L'accessoire du bonheur. — Le candé- 
labre prédestiné. — Dans l'ombre. — Les bénéfices de la frayeur. 

• — Les mollets et l'amour compromis. — L'espalier de bal. — Le 
prix de l'homme. — Question déplacée. — Les cheveux adorés. — 
Barrières sociales. — Les Mais fantômes à32 



« DES CHAPITRES. ,l . 

XXXIII 
PARIS l'Été 

L'aversion inexplicable. ~ Paris monumental. — Admiration coura- 
geuse. — La toilette d'une ville. — Gare de dessous! — Les rues 
pittoresques. — Le Parisien montagnard. — Le gaz et les cigares. 
— ^ Paris sous la ligne. — Les rivières de Babylone. — Les folifs 
de l'âge heureux. — Le rat écrasé. — Petite guerre. — Les cou- 
sins d'été. — Le roast-beef odorant. — Ils sont trop verts. 

— Suites d'une limonade. — Le remède aux rêves. — Vive 
l'été ! ... ZiZi3 

XXXIV 

LE CONVIVE r.APÉ 

Les misères de l'opulence. — Fureurs d'Oreste à propos d'un tour 
de broche. — Un hack à sortir. — Les chagrins insolents. — Ap- 
parition. — Les familiarités mystérieuses. — Les façons à contre- 
temps. — Un convive de trop. — Le prix d'un service. — Excuses 
criminelles. — L'émétique au dessert. — Affaire raanquée. — 
L'obligeance coupable. — Douleur comprise Zi56 

XXXV 

LES GRIEFS DU CÉLIBATAIRE 

Réservoir de pleurs. — Entre l'arbre et l'écorce. — Le fiel et le miel. 

— Tendresses injurieuses. — Les babies et le garçon. — Ruses fémi- 
nines. — Les pierres d'achoppement. — Le concierge ennemi. — 
Les quêteuses. — Les trahisons de la lessive. — La torture des 
bas. — Le domicile du célibataire. — Parti pris. — La femme- 
filets. — L'homme-nasse. — Les ansco du célibataire. — Un inva- 
lide! I ! — Billets anonymes. — La corbeille. — Les cordes du pé- 
ché. — La fraude en dedans Zi68 

XXXVI 

Visite à Faustus.— Le cordon de sonnette.— Les gens mauvais teint. 

— Le pied écrasé.— Le foulard soustrait.— Commerce des livres. 

— Le chemin de Clichy. — Le jour du rendez-vous. — Un enfant 



516 



TABLE ET SOMMAIRES DES CHAPITRES. 



bien gardé.— La tache.— Les sept cordes de la harpe.— La Vierge 
au bâton.- Un portrait flatté.— Promenade nocturne.— L'esclave 
du cigare. — Lépigramme. — Une levrette soumise. — La plume 
et le crayon.— Vent en poupe et vent en proue.— Avant d'y voir. 
— Inconvénients d'une jambe de bois. — Dans un marais. — La 
douane. — Position difficile.. — Les patineurs. — Bouledogues à 
disjoindre. — Un mauvais pas. — Les trottins. — Du Havre à Sou^ 
thampton. — Mademoiselle Leduc — Suicide manqué.— Transition 
désagréable. — Le bouquet des misères. — L'intérêt suspendu. — 
Or, devinez!. , Zi83 





CLASSEMENT 



GRAVURES HORS TEXTE 



Pages. 

Portrait de Grandville. {En regard du titre.) 

Frontispice. — 

Frontispice, — Annonce it 

J'essayais, mais en vain, d'échapper à cette démonstration philo- 
logique 5 

Tavais trop besoin d'un omnibus pour oser l'attendre, et quand 
il pleut, les fiacres disparaissent comme par enchantement., lu 

. . . Heureux d'en réchapper à si bon compte. J'ai vu, dans un 
boudoir mieux orné que le mien, des résultats bien plus com- 
plets 23 

. . .En me montrant de sa canne, par un geste solennel, l'énorme 
cadran où se lisait mon crime en caractères imposants 38 

Je trouvai matante pâmée, Angélique furieuse, mon ami con- 
fondu, la cuisinière aux abois, le dîner dans les cendres, 
Moumoutte étranglée, la perruche en fuite, Dourak seul, l'au- 
teur de tous ces maux, aussi fier et aussi tranquille qu'il eût 
pu l'être après une victoire légitime 63 



548 CLASSEMENT 

Pages. 

Dans les conditions de notre vie civilisée, pardonna-t-on jamais 
unevisite maladroite? Est-il rien de moins excusable que 
Tinvolontaire coup d'oeil jeté sur un ménage en désordre?... 51 

Je traverse le boulevard, où vingt fumeurs effrontés m'obsèdent 
de leur attention quêteuse 65 

Les belles dames, voire les moins belles, ne nous acceptaient pour 
danser qu'avec hésitation, je dirai presque avec terreur lU 

Un tourbillon de fumée et de cendres s'empare de l'air que tu 
respires ; âcreté subtile qui te prend aux yeux et à la gorge, 
qui met à bout ta patience, et te force, quelle que soit la ré- 
signation dont la Providence t'a pourvu, à pleurer, à tousser, 
à geindre 8/i 

Il se pose enfin sur ta poitrine où ton cœur cesse de battre. Alors 
les prestiges qui forment son cortège bizarre s'emparent à 
l'envi de leur proie 87 

Il se relève, blanchi par devant des pieds à la tête 99 

Ma foi, pensai-je, la destinée s'en mêle. Venir de Londres pour 
voir une royale figure, et n'emporter tout au plus que le sou- 
venir d'un occiput royal. . , c'est, à coup sûr, jouer de mal- 
heur .... 110 

Toute une famille provinciale s'était vue dans l'obligation de 
payer cher un spectacle insignifiant 112 

La tête du jeune gaillard allait insolemment se mêler aux giran- 
doles du lustre, tandis que le maître du logis, vrai nabot, ju- 
ché sur un banc, ne pouvait décrocher un candélabre 126 

Me vois- tu réduit à conduire par les plus rudes chemins leurs 
petits pieds délicats, en butte aux railleries des manants?. . 136 

Capables de vous en vouloir trois ans, même après trois quarts 
d'heure d'excuses polies, si vous avez fait tomber leur couvre- 
chef 151 

Voyager, c'est vivre 155 

Il ne reste plus qu'à fermer la malle bénie ! 160 

La diligence est repartie! ! ! 164 

On ne vient pas déranger un honnête homme pour des bagatelles 
comme celle-ci 185 

Habitué de longue main à jouer avec la contrainte personnelle, il 
n'attendait que le moment pour se moquer tout à son aise du 
poursuivant et des poursuites 188 



DES GRAVURES HORS TEXTE. 519 

Nankin et bleu avant sa chute. Il s'était relevé pareil à ces pe- 
tits monstres aquatiques qui décorent les fontaines du jardin 
royal 201 

Ma bourse était restée chez moi, dans mes habits du matin 214 

Nouvel Actéon, je surprenais Diane, non pas dans son bain, mais 
avec une revendeuse à la toilette 22^ 

Encore ne vous parlerai-je pas de votre arrivée, sous un harnais 
de chasse, dans un bal administratif 229 

B... produit un jour sur le boulevard ses grâces de second or- 
dre.. . Son apparition est saluée par un étonnement et des 
rires unanimes 235 

On fouille alors la soupière, où l'on trouve un vieux peigne très- 
convenablement bouilli 250 

Je n'avais jamais pu, de quelque façon que je m'y prisse, retrou- 
ver le lendemain d'un bon dîner quelques reliefs présentables 
du festin de la veille 257 

On dégainait, on se barricadait dans ma cuisine; c'était un véri- 
table état de siège 265 

Médéric, ravi au septième ciel, se penche pour vérifier sa con- 
quête. . . Je suis volé! s'écria-t-il intérieurement 275 

La pecr! qui représente tantost les bisaïeuls sortis du tombeau 
enveloppez de leur suaire, tantost des loups-garous, des lu- 
tins et des chimères. . . (Montaigxe.) 282 

Je déclare que je n'ai jamais si peu goûté le plaisir de la bonne 
chère 284 

Il achète le droit de jouer sur moi pour m'exterminer à son aise 
par un affreux bloqué 292 

Alors que les derniers grains de poudre tombent dans la paume 
de sa main noircie, un superbe lièvre 318 

La surface ridée de l'eau semble rire au désappointement de notre 
infortuné 320 

Loin de toute aide et de tous pantalons humains, sur quelque 
rive déserte 325 

L'inopportune coquetterie d'une Amoureuse enivrée de sa pa- 
rure... Une maladresse du machiniste... suffit pour saper 
de fond en comble votre laborieux et superbe édifice 341 

Après moi. Monsieur. . . Je l'avais retenu 347 



520 CLASSEMENT DES GRAVURES HORS TEXTE. 

Pages. 

L'affreuse Poste commence, course aveugle qui l'emporte il ne 
sait où 363 

J'étais privé du bonheur de le ramasser. . . J'ai vu cent fois un 
rival agile l'offrir en souriant à notre commune déesse 368 

C'est à bon escient qu'il la cajole et la flatte dans la personne de 
son mari 385 

Tous les électeurs, grands et petits, à cajoler humblement Zi03 

Nous serons à ta porte le 12 sans faute, vers midi 408 

Ils commencèrent à l'instant même leur effrayant charivari Z|12 

Il ne se mariait pas une de mes contemporaines sans que le poêle 
ne me tombât sur les bras USh 

Que m'importe d'être dévoré! Mais elle. . . que va-t-elle devenir? /i37 

Non-seulement le Parisien peut se livrer à un exercice fortifiant, 
mais il acquiert la sûreté du pied, le coup d'œil et l'intrépi- 
dité du montagnard likQ 

Ce ne sont partout qaè jets d'eau, arrosoirs de toute forme, pelles 
et casseroles de toute dimension M7 

Le Célibataire attristé leur donne raison à tous deux, croyant 
bien faire. . . Et tous deux lui conservent une rancune immor- 
telle Zi70 

Ils sautent après ses jambes, écrasent son chapeau, brisent sa 
canne, arrachent ses favoris, flétrissent ses gants jaunes, 
crottent son pantalon neuf, dérangent sa frisure Zi71 



PAKlS. — J. CLAYE, 1MPKIMF.uk, "i , KUE S Al iNT -B EN O IT. — [1448^ 



r >i 



-ï.i>^^ 



ïS»««sS^ 



0^^ ' ^^ 



i^^m^M. 



. s^.. 



^~^%<**^ 



^ 



^ ;i^' 









'■^■^:^.7^*/rif^7 



PQ Forgues, Paiil finiile Daurand 
2253 Petites misères de la vie 

F67P4. humaine 
1870 



PLEASE DO NOT REMOVE 
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET 

UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY 



^:.^<*^ 




\m